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Full text of "Esquisse d'une histoire de la logique, précédée d'une analyse étendue de l'Organum d'Aristote"

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https://archive.org/details/esquissedunehistOOfran 



ESQUISSE 

D 1 U N K 

HISTOIRE 



SA!JCï*-MCOM£ : Hi'e ) , IMPlUM^KIi; I>E PROSi'i.K THTMÎf 



ESQUISSE 



HISTOIRE 



DELA LOGIQUE 



PRECEDEE 



D'UNE ANALYSE ETENDUE 



rOrganum cL'Aristote. 



Par Ad. FRMCK 

— -J | ' 

PROFESSEUR DE PHILOSOPHIE. 



Paris. 

LIBRAIRIE CLASSIQUE DE L« HACHETTE , 

Rue Pierre-Sarrazin , n° 12. 



M. pCCC. XXXVIII. 



Préface 



Les études philosophiques ont pris en France 
une direction nouvelle, qui a déjà produit et 
nous promet encore pour l'avenir les plus salu- 
taires résultats. Depuis qu'un intérêt général 
s'est attaché à une critique savante des plus 



Vt PRÉFACE. 

célèbres monumens de l'antiquité } depuis que 
les opinions de nos semblables, leurs théories et 
leurs systèmes sont considérés comme une partie 
de l'Histoire ; comme des faits aussi importants 
à connaître que ceux du monde politique et de 
notre propre existence, les esprits ont lisi- 
blement gagné en étendue., en solidité , en 
profondeur. Le respect et la connaissance du 
passé , la justice et l'impartialité , même pour 
des doctrines qu'on ne partage pas, sont des 
qualités moins rares aujourd'hui qu'autrefois. 
C'est à peine si, de loin en loin, l'on trouve 
encore un de ces hommes qui, avant eux et 
autour d'eux , n'aperçoivent que mensonge et 
folie } qui se croient naïvement obligés de re- 
commencer la plus vaste et la plus difficile de 
toutes les sciences, ou qui les font remonter 
tout au plus jusqu'au célèbre chancelier d'An- 
gleterre. 



PRÉFACE* VII 

Mais les bienfaits de cette heureuse révolution 
ne s'étendent pas encore à toutes les branches 
de la philosophie. Il y en a une surtout qui est 
demeurée de plusieurs siècles en arrière de 
toutes les autres. Après avoir été long-temps 
le seul aliment permis à la raison, la seule 
carrière ouverte à la réflexion et à l'esprit d'in- 
dépendance} lorsqu'au] ourd'hui encore elle est , 
chez l'étranger, l'objet des plus nobles travaux, 
l'occupation des plus fières intelligences, on la 
voit parmi nous tomber de plus en plus dans un 
mépris inexcusable. Nous voulons parler de la 
Logique dont on fait à peine mention dans les 
ouvrages consacrés à l'enseignement , comme 
dans ceux qui ont un but plus élevé , que nous 
devons à l'ambition de reculer les bornes de la 
science. On croit avoir épuisé cette riche matière 3 
on ne paraît pas soupçonner qu'elle laisse encore 
un seul problème à résoudre, lorsqu'après la 



y m PRÉFACE, 
sage recommandation de douter à la manière de 
Descartes , de chercher ensuite la vérité par 
analyse et par snythèse , on finit par l'apothéose 
de Bacon , le prétendu inventeur de la méthode 
d'induction 1 par une leçon sévère adressée aux 
mânes d'Aristote qui a prescrit, dit-on, la marche 
opposée , et par l'expression d'un profond senti- 
ment de pitié pour ces pauvres philosophes scho- 
lastiques qui ne procédaient que par syllogismes , 
dans un temps où la réflexion ne pouvait ni ne 
devait exister sous une forme plus hardie. 

Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître toute 
l'importance et l'étendue de cette noble science , 
si injustement oubliée par les uns , si cruellement 
mutilée par les autres. Nous ne parlerons pas non 
plus de l'ingratitude dont on est coupable envers 
l'homme de génie qui l'a créée , et dont les idées 
éclairent encore aujourd'hui ceux-là mêmes 
qui outragent sa mémoire* Nous demanderons 



PRÉFACE. IX 

seulement s'il est permis de le condamner sans 
connaître ses œuvres 5 s'il n'est pas juste de com- 
parer ce qu'il a fait avec ce que nous devons aux 
grands hommes qui sont entrés après lui dans 
la même carrière ; enfin , s'il est bien démontré 
que, pendant cette longue période de notre 
histoire intellectuelle où il régnait sans partage , 
le syllogisme, avec ses formes un peu rudes ; 
avec ses règles un peu subtiles, n'a exercé aucune 
influence sur le progrès des lumières et de la 
liberté. 

Sans doute que pour découvrir les conditions 
et les formes de la vérité , pour déterminer la 
puissance de nos facultés intellectuelles , l'usage 
qu'il est permis d'en faire et les lois qui les gou- 
vernent, nous sommes obligés d'en appeler, en 
dernier ressort , au témoignage de la conscience } 
car , ces lois et ces facultés ne sont, après 
tout , que des points de vue différents de notre 



X PRÉFACE. 

propre existence. Les formes de la vérité sont 
en même temps les modes delà pensée humaine, 
et quelle que soit la valeur ou l'origine qu'on 
leur attribue , dût-on même les considérer 
comme des moments nécessaires de l'existence 
divine , c'est l'observation qui peut seule nous 
en donner la première connaissance. Mais les 
faits que nous trouvons en nous-mêmes, du 
moins ceux que nous jugeons les plus essentiels 
à notre nature 5 ceux qui portent le double 
caractère de la nécessité et de l'universalité, 
doivent se présenter également à la conscience 
de nos semblables. Les philosophes qui nous ont 
précédés ont dû en être frappés et les recueillir 
comme nous} par conséquent, une étude ap- 
profondie de leurs opinions , une analyse impar- 
tiale de toutes les solutions données aux pro- 
blèmes que nous venons d'énumérer est absolu- 
ment indispensable , soit pour confirmer , soit 



PRÉFACE. XI 
pour corriger les résultats de nos propres in- 
vestigations. 

Il n'est pas moins vrai , d'un autre côté , que 
sous le point de vue intellectuel et moral, 
comme dans ses conditions matérielles, la vie d'un 
homme ressemble peu à celle d'un autre homme. 
Il est rare aussi qu'un siècle soit animé du même 
esprit , qu'il adopte entièrement les mêmes prin- 
cipes, ou du moins qu'il les interprète de la 
même manière que les siècles précédents. L'esprit 
humain n'est pas condamné, comme les phé- 
nomènes de la nature , à tourner éternellement 
dans un cercle invariable ; mais il passe par un 
nombre indéterminé de révolutions qui 1 élèvent 
graduellement des formes particulières et sen- 
sibles à l'idée pure de la vérité, à la forme ra- 
tionnelle et absolue. Tout ce que nous savons et 
tout ce que nous croyons du monde invisible 
est soumis à cette loi générale de la pensée. Quel 



XII PRÉFACE. 

que soit donc le problème qui occupe notre at- 
tention, pourvu qu'il ne sorte pas de cette 
sphère j quelle que soit la partie de la philosophie 
que nous cultivions de préférence , si de fortes 
études historiques ne viennent pas se joindre au 
raisonnement et à l'observation, nous sommes 
en péril d'arriver , après bien des efforts , à un 
degré que d'autres ont dépassé depuis long-temps. 
Aucun homme , fût-il doué de toutes les puis- 
sances du génie ; ne peut ignorer impunément 
les découvertes et même les erreurs de ses 
semblables. 

Telles sont les raisons qui nous ont porté à 
publier cette histoire de la Logique, que Ton peut 
résumer tout entière dans les cinq noms suivants : 
Aristote , Bacon , Descartes , Kant et Hegel. 
Chacun de ces grands hommes a contribué pour 
une part à peu près égale à l'œuvre commune , 
et doit inspirer à la postérité la même reconnais- 



PRÉFACE. XIIÏ 

sance} mais c'est au premier que nous devons à 
la fois l'idée , la langue et le plus ancien monu- 
ment d'une science dont on ne trouve avant lui 
que des traces imperceptibles ou des lambeaux 
indignes d être tirés de la poussière : nous avons 
dû . par conséquent 9 lui consacrer une place 
plus étendue qu'à ses modernes successeurs. 
Son système étant la base de ceux qui l'ont suivi , 
la clef sans laquelle on ne saurait comprendre 
d'une manière un peu élevée les théories les 
plus hardies de notre époque, il a fallu le dé- 
pouiller d'un luxe de détails que Ton pourrait 
appeler effrayant 5 il a fallu en rapprocher toutes 
les parties sans en altérer la substance} enfin, 
nous y avons aussi rencontré des nuages qui 
n'ont pu être dissipés sans efforts. Il serait d'ail- 
leurs impossible de consacrer trop de temps et 
d'espace à ce monument extraordinaire , qui 5 
pendant plusieurs siècles 5 a tenu lieu de toute 



XIV PRÉFACE. 

philosophie , de toute science en général , et 
qui a eu l'autorité d'un livre saint sur les plus 
grands génies du moyen âge. 

Nous devons l'idée première de ce faible essai 
à l'Académie des sciences morales et politiques , 
qui proposa , il y a deux ans , le sujet de prix 
suivant : 

1° Discuter r authenticité de fOrganum et 
des diverses parties dont il se compose ; 

2° Faire connaître /'Organum par une ana- 
lyse étendue ; déterminer le plan , le caractère 
et le but de cet ouvrage $ 

3° En faire Ihistoire, exposer V influence de la 
logique dPAristote sur tous les grands systèmes 
de logique de V antiquité y du moyen âge et des 
temps modernes ? * 

4° Apprécier la valeur intrinsèque de cette 
logique et signaler les emprunts utiles que pour- 
rait lui faire la philosophie de notre siècle. 



PRÉFACE. XV 

Quoique notre opinion particulière sur les 
rapports de la philosophie et de son histoire ne 
nous permît pas de nous conformer entièrement 
à ce programme , nous avons eu cependant le 
désir d'entrer dans la lice } mais , par suite d'un 
accident qui ne peut intéresser le lecteur , notre 
mémoire arriva trop tard pour être admis au 
concours. Il serait resté long-temps encore sans 
voir la lumière, si un homme qui a rendu à la phi- 
losophie les plus éclatants services, l'un des mem- 
bres les plus illustres de la savante Académie dont 
nous avons ambitionné le suffrage, ne nous avait 
fait espérer qu'il pourra être de quelque profit 
pour renseignement et pour la science. Puisse le 
public partager son avis et imiter son indulgence ! 



ANALYSE 

DE 

l'organum d'aristote. 



IDÉE GÉNÉRALE DE CET OUVRAGE. 



L 'ouvrage dont nous allons nous occuper 
est sans contredit le plus ancien traité de logique 
qui soit parvenu jusqu'à nous , et tout nous porte 
à croire qu'il est le premier monument de cette 
science. Quand il parut , on connaissait depuis 



18 ANALYSE 

long-temps Part frivole des sophistes et des rhé- 
teurs j Zenon et Platon avaient porté bien loin 
le talent de la Dialectique 5 mais on n'avait pas 
songé encore à exposer et à rassembler dans un 
système scientifique les formes de la pensée et 
de la démonstration, qui sont les conditions 
mêmes de la science. Cette tâche était réservée 
au génie d'Aristote. 

Ce n'est pas Aristote qui a imaginé le titre 
ftOrganum 1 $ mais aucun autre que lui n'a mis 
la main à l'œuvre dont, au reste, ce titre désigne 
assez bien le but et le caractère. En même temps 
que nous exposerons les doctrines qu'elle ren- 
ferme , nous démontrerons ce fait qu'on a vaine- 
ment cherché à révoquer en doute 5 mais il ne 
peut pas faire l'objet d'une partie distincte , sans 
nuire aux intérêts de la clarté , de l'unité et de la 
concision. 

On comprend sous le nom collectif ftOrgarium 
plusieurs traités parfaitement distincts dont voici 
les titres authentiques, ou du moins généralement 

1 Diogène de Laërte est l'auteur le plus ancien qui fasse 
usage de ce mot-là dans le sens que nous y attachons au- 
jourd'hui : to >oyixov ovx ôlouzpûs àU'ïôsopyavovrpoffr.xptêœ^svoy. 

(Vit. Arist.) 



DE L'ORGANUM D^ARISTOTE. *9 

adoptés et reconnus pour tels : 1 0 le traité des 
Catégories (xoavryopiM ov nspl Kaarpppmv) , dont le 
but est de faire connaître les principes généraux 
de l'intelligence , ou les formes de la pensée; 2° le 
traité de l'Interprétation (mpl épiwveïaç) où sont ex- 
posées les règles générales et les formes du lan— 
gage^ considérées seulement sous le point de vue 
logique, comme expression des opérations de 
l'intelligence et non pas des opérations de Famé 
en général j 3° les Analytiques (dwlvzmà. -Kpoxepx 
ytod vŒTspcc) , où Ton trouve toutes les règles et 
les formes du syllogisme^ 4° les Topiques , ou lieux 
communs (ro7nxà), qui nous représentent dans 
leur totalité ce que Ton entendait autrefois et ce 
que Ton comprend encore aujourd'hui sous le 
nom de Dialectique (y zkyyriTw ^laleyhQai)^ fart 
d'interroger et de répondre 3 5° les Argumens so- 
phistiques (jzepl ffoçtffnxwv 'i>&yx m )i ou ^ on indique 
à la fois et les principaux sophismes, et les 
moyens de les résoudre. C'est à tort qu'on a 
voulu y joindre la rhétorique et la poétique} la 
raison et l'usage s'y opposent. 

Ce n'est pas sans raison , comme il est facile 
de s'en convaincre dès à présent et comme nous 
le démontrerons encore mieux par la suite , que 



20 ANALYSE 

ces divers ouvrages ont été réunis en un seul ; 
ils forment 5 dans leur ensemble , un système 
complet dont toutes les parties s'enchaînent et 
s'appellent mutuellement dans l'ordre même selon 
lequel elles sont généralement disposées. Après 
les lois générales ou les formes de la pensée , on 
est naturellement amené à parler des lois et des 
formes générales de V expression. Or , tout ce 
que l'homme peut exprimer et concevoir est né- 
cessairement vrai j ou probable , ou faux } de là 
résultent les trois parties suivantes : d'abord , les 
formes de la vérité ou les règles et les lois de la 
démonstration (imarhim âit^uAwh ? tel est le nom 
que donne Aristote aux analytiques) } ensuite les 
formes de la probabilité et de l'erreur , ou les 
règles de la dialectique et de la sophistique , qui, 
réunies ? forment l'art de la discussion (-nstpxGZLzoç 
xal àywvjxiYhq loyog). Les deux premières parties 
sont purement auxiliaires : elles ne représentent 
par leur caractère théorique et spéculatif qu'une 
sorte d'introduction ou les prolégomènes indis- 
pensables d'une science dont le but est évidem- 
ment pratique. La science elle-même, que dans 
la suite on a appelée la Logique , et qu' Aristote 
désigne toujours sous le nom de Méthode , est 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 21 

exclusivement renfermée dans les trois dernières 
parties. 

Delà il ne faudrait pas conclure que YÔrganuma. 
été conçu d'un seul jet 5 que toutes les parties dont 
il est formé ont été composées successivement 
dans Tordre même où nous venons de les énu- 
mérer et de les classer. Il ne serait pas difficile 
de démontrer le contraire^ : ainsi , dans le traité 
de l'interprétation 1 on cite les Analytiques ^ et 
dans les Analytiques 2 on parle des Topiques qu'oïl 
désigne encore quelquefois sous le nom de Dia- 
lectique. Mais après avoir été composés isolément 
comme autant d'ouvrages indépendants les Uns 
des autres , ne peuvent-ils pas avoir été réunis 
dans un même corps de doctrine F Est-il possible 
de croire qu'en les comparant entre eux, Aristote, 
le génie et le créateur de la Méthode , ne les ait 
fas au moins disposés d'après un plan général ? 
D'ailleurs^ qu'on ne l'oublie pas, ce plan est 
tout entier dans la table des matières, et je dis en 
Outre qu'on le retrouve fréquemment énoncé 
dans le texte. En effet , après avoir déjà plusieurs 



'Ch. 10, ëdit. Buhle. 

2 Premières anal. , liv. 1 , ch. 1 et 50» 



22 ANALYSE 

fois insisté sur la nécessité de foncier toute dé- 
monstration sur certains principes ou attributs 
généraux qui ne sont pas autre chose que les 
Catégories , Aristote reconnaît trois espèces , ou 
du moins trois formes de démonstration, trois 
sortes de syllogisme : 1° le syllogisme logique 
{avUoyirjphq àno^sUz LY.bg) } 2° le syllogisme dialec- 
tique (avXloyiG[xbç StaAejtrtxoç) } 3° le syllogisme so- 
phistique {av)^koyi(jjj.oç £piffTtxoçOUco<piazixoç Diyyoç)** 
Ailleurs , il va plus loin } il dit expressément 
qu'au syllogisme démonstratif sont consacrées les 
analytiques $ que dans les Topiques, il enseigne 
Fart de conjecturer et les règles de la discussion 5 
enfin , que dans un autre traité ; il s'occupe spé- 
cialement du syllogisme sophistique et des 
moyens de le résoudre 2 . Ce système de Logique 
est également indiqué dans la Métaphysique, où 
Ton distingue trois manières de connaître et 
d'étudier ces choses : l'une 7 philosophique , par 

* Topiques, ch. 1 , lîv. i. Ib. liv. 8, ch. 9. 

2 ITepî. juèv oùv rà>v àTTO^eixTixcov èv rots àva^UTlxoîs hpfacu.. ITspi 
Sè tcov SiaXsxTixôSv xat TretpacTixwv év rots Trpérîpov (Les topiques 
qui précèdent immédiatement les crgumens sophistiques). 
Ilspt Si twv àycovtaTtx&v xat èptCTtxûv vùv Xsya>/*ev (ao<pt<mx. s}.syx.' 

ch. 2). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 



23 



laquelle nous découvrons la vérité } l'autre ^ dia- 
lectique , qui ne donne que des probabilités y et 
la troisième , sophistique , qui n'est qu'une 
forme, une apparence sans réalité 1 . 

Après avoir indiqué sommairement le but et 
le plan de YOrganum, nous allons essayer main- 
tenant de donner une idée plus étendue de cha- 
cune de ses parties* 

(Met. liv. 5, ch. 2, éd. 
Brandis). IIspî. ôai>v ot otaXsxttXot împ&vrat exdTfÊtv êx tgôv ivSô^wv 
//ovov (Ib. liv. 2, ch. 1). 



ANALYSE 



DES CATÉGORIES. 



Quelques philosophes anciens et modernes 7 
parmi lesquels on remarque surtout F. Patrizzi, 
ont douté qu'Aristote fût l'auteur de ce traité } 
1 ° parce qu 1 il a paru plusieurs ouvrages sous le 
même titre qui ont pu être confondus avec celui 
d'Aristote, par suite des étranges vicissitudes 
qu'ont subies toutes ses œuvres } 2° parce qu An- 
dronicus de Rhodes , chargé de coordonner et 
d'expliquer les œuvres d'Aristote, a fait sur ce 
traité un commentaire que nous croyons perdu , 
mais qui a pu fort bien prendre la place du texte, 
dans un temps où la philosophie péripatéticienne 
était complètement ignorée. Car, pourquoi le 
temps aurait-il épargné le texte et détruit le com- 
mentaire 5 lorsque tous deux nous ont été transmis 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 23 

par la même source f Ces raisons , quoique 
les plus importantes parmi toutes celles qui ont 
été alléguées , sont indignes d'un examen sérieux. 
Le commentaire d'Andronicus, les Catégories de 
Théophraste et de plusieurs autres, quoique 
perdus pour nous, se sont trouvés entre les 
mains d'Alexandre d'Aphrodisie , de Simplicius 
et de Philopone qui ont pu les comparer avec le 
texte d'Aristote dont ils reconnaissent l'authen- 
ticité. Long-temps avant le fondateur du Lycée, 
un disciple de Pythagore, Architas de Tarente, 
a fait paraître un ouvrage sur les Catégories qui 
a peut-être servi de modèle à celui que le temps 
nous a conservé } mais qui ne reconnaît pas dans 
celui-ci le style, la manière, les principes, et, 
j'ose le dire v toute la philosophie d'Aristote P II 
renferme spécialement le germe de la Métaphy- 
sique et de YOrgantun , et forme comme un 
point de communication entre ces deux ouvrages 
où Ton ne peut faire un pas sans rencontrer le 
nom des Catégories l . 

1 Ilapà rayra oè (to 1 ov xat to l'y) effn rà c^/zara r/js y.ar/iyo- 
pta$ , chov to /zèv rt , to Ss îrotov , to Se Tioaoy , to oè ttqv , etc. 
(Mélaph. liv. 5 , ch. 2 , édit. Brandis). 



26 ANALYSE 

Sous ce nom qu'il a rendu si célèbre dans le 
monde philosophique, Aristote ne veut pas dési- 
gner , comme Kant ? les idées que notre intelli- 
gence ne doit qu'à elle-même , sans le secours de 
l'expérience 3 et qu'on a nommées pour cette rai- 
son des notions à priori , ou de l'entendement 
pur : une telle interprétation serait contraire à 
la doctrine , si souvent répétée dans ses œuvres , 
que les principes de toutes les sciences , même 
les plus généraux et les plus absolus, nous sont 
donnés par l'expérience 1 , c'est-à-dire , comme 
il a soin de nous l'expliquer lui-même , par la 
sensation et l'induction 2 . Mais avant d'exposer 
les règles et les formes de la démonstration , il 
fait l'inventaire de toutes les données sans les- 



Ilâffai yàp 7rpoTa<J£is r\ ri zgtiv , y] irtu'ov , rt 7tO!tov , rj' riva tô>v 
(x^lôjv xar/iyoptôjv or]//aivoû<7i (Top. liv. 1 , ch. 7). 

Tà yévrj twv xaT7iyoptô5y 7rs7rspàvTai : 7]' yàp Trotov , r\ 7:ocroy , rj 

TrfQgTt, % uoioJv, etc. (Anal. 1" part., ch. 22). liv. 1. 

* Tàg jwèv ocp^àî t«s rapt exàffToy èftTretptas êiro 7rapaOoi3yat 

(Analyt, prior* liv. 1 ? ch. 30). 

2 A'ôuvoctov rà xa8<&QD 0scop7](7ai et ot sTraywy^ç i-y.)(QrrJou 

5è /vù] è/ôvras ^(jQîîcftv àSuvoeroy (Analyt. post. liv. 1 , ch. 18),' 

A7)).ov S/j on TjjUtv rà Trpàvra sTrayco'/fj yvcopîÇsiv avayxaïby xat yàp 
î? awôrictsouTW TQ xa@û>ou I^îtoisï ( Ib. liv. 2, ch. 15)» 



DE I/ORGANUM D 1 ARÎSTOTE. 27 

quelles la démonstration et le raisonnement sont 
impossibles j il essaie d'énumérer les idées les plus 
générales que l'induction puisse nous fournir, ou 
les élémens les plus simples de la pensée , quelle 
que soit leur origine. Or , il est évident que les 
notions les plus simples et les plus abstraites sont 
exprimées par les termes les plus généraux ; par 
ceux qui entrent dans la définition de tous les 
autres ? et qui eux-mêmes ne peuvent pas être 
définis. C'est précisément ce que signifie le mot 
Catégorie , à la place duquel on trouve souvent 
les expressions suivantes : Tà o^^ara nfo xap?.- 
yoplaq ; ayr^oczoc ycarrjyoplaq rov ovzoç , c'est-à-dire , 
les formes sous lesquelles nous énonçons tout ce 
qui est 4 . 

L'auteur commence par la classification de 
tous les termes qui ne méritent pas d'être comptés 
au nombre des Catégories : ce sont les synonimes 1 
dont le caractère est connu de tout le m on rie } les 
homonymes , ou termes équivoques , dont chacun 

1 Ces expressions sont plusieurs fois répétées dans la 
Métaphysique. Tsysf s'y IWv o>v to àuro aryvfy/a Trj$ xaT7iyoptag 
(liv. 4, ch. 6), etc. , et un peu plus loin (ib , ch. 18) : ersp'a 

tcô yzvzï léytrxi wv sfepoy rb rcpÛTOv ùitQxiip.ivov 7.-/1 osa xaO' etspoy 
«X'W xarviyoptas roy ovtoç léyzrxi. 



28 ANALYSE 

a plusieurs significations tout -à -fait différentes } 
et enfin, les paronymes, ou termes dérivés. Il 
faut en effet que les Catégories soient primitives 
et parfaitement distinctes les unes des autres , 
tant dans la pensée que dans l'expression (ch. 1). 

Mais tous \es mots , quelle que soit leur signifi- 
cation, peuvent être envisagés sous un double 
point de vue , ou comme parties intégrantes 
d'un même tout (xccr* av^izlovsb Xey£fguçg), comme 
élémens d'une affirmation ou d'une négation qui 
est toujours vraie ou fausse • ou comme des signes 
indépendants les uns des autres ( y.z~à pïdefu'av 
(7V/x7rXox^v hyèpjeva. )> qui correspondent à des idées 
distinctes dans lesquelles il n'y a ni vérité, ni 
erreur. Dans le premier cas, ils sont sujets ou 
attributs, p/ont par conséquent qu'une valeur 
relative , un sens tout-à-fait mobile et arbitraire} 
carie même terme peut être indifféremment tan- 
tôt l'un et tantôt l'autre , selon la place qu'il 
occupe dans la proposition. Dans le dernier cas , 
ils ont une signification qui leur est propre ( dvzb 
Yoé (xvtq (mpxivpum ) \ ils représentent un sens in- 
variable et absolu } et si l'on ajoute ce caractère à 
ceux que nous avons indiqués tout-à-rheure ; c'est- 
à-dire, en réduisant toutes nos idées à leurs élé- 



DE I/OKGANUM D'ARISTOTE. 2$ 

mens les plus généraux et les plus simples 9 et en 
les exprimant par des termes de même nature , 
on obtient pour résultat les Catégories. Ici finissent 
les considérations préliminaires que les commen- 
tateurs ont appelées du nom général àtProtheoria 
ou anteprœdicamenta. 

Aristote a voulu donner une liste complète 
des Catégories , mais il n'a pas eu 5 comme Kant ? 
la prétention de les fondre en un système où tout 
s'enchaîne et a sa place déterminée. 11 en reconnaît 
dix : la substance (oucrfo), la quantité (hogov) , la 
qualité (nom) , la relation (nphç n) y le lieu (r.ov) y 
le temps (ttots), la situation (xsîbrai), \tipossession 
(e^sfv), Y action (jzqizïv). , et la passion (jzdayav) 1 . 
Aristote a senti que plusieurs de ces termes 
avaient besoin d'explications 1 à commencer par 
le premier (ch. 2). 

1 Parmi les divers passages qui font allusion aux Caté- 
gories, dans les autres œuvres d'Aristote , il nVn est pas 
de plus remarquable que le suivant , où elles sont énumére'es 
toutes dix dans le même ordre qu^ci ; ce qui ferait croire 
que cette disposition avait une certaine importance aux yeux 

de Fauteur : ^ Egrc rcf.ùrcf. ( rà ysvn twv zar^yoptcov) roy 
âptQ[xbv Séxqc, « zgti , -rroabv , ttowv , rrpos te , ttoù, totî , xstaOac, 
s^eiy , woisîv , iràc^eiv. » (Topic. liv. 1 , ch. 7.) 



30 ANALYSE 

1° On peut en général définir la substance: 
ce qui est représenté par le sujet dans la pro- 
position } ce qui n'existe pas dans un autre sujet ; 
mais en soi-même *. Or , il y a deux sortes de 
sujets : les uns ne perdent jamais leur caractère 7 
c'est-à-dire, qu'ils ne peuvent dans aucun cas 
servir d'attributs 5 les autres le perdent quelque- 
fois , au moins dans l'expression et en apparence , 
sinon en réalité. Les premiers représentent les 
individus qui sont les véritables substances, celles 
qu'on peut appeler les substances premières (oWiai 
xvpiMTccTca val izpûTxi). Les autres n'expriment que 
des genres et des espèces qui forment une autre 
classe de substances auxquelles on donne le nom 
de substances secondaires (iïzvrsoxi oMai). 

Les genres et les espèces n'ont sans doute 
aucune réalité par eux-mêmes ? comme les indi- 
vidus} et cependant , il est impossible de les con- 
fondre avec de simples attributs ou des accidens. 
En effet , le nom et la définition de l'attribut ne 
conviennent pas au sujet , tandis que le nom et 
la définition du genre conviennent à l'individu. 

1 Kotvov oè xarà 7raa% ouatas rb //-/) èv iÎ7roxEt/zsvcô Itvat (ch. 5^ 

édit. Buhle j ch. 5 , éclat, ordinaire). 



DE L'ORGATNfUM D'ARISTOTE. 31 

Par exemple , ni le nom , ni la définition d'une 
couleur ne conviennent à l'objet coloré, tandis 
que la définition de l'homme et le nom qui lui est < 
consacré dans les différentes langues appartien- 
nent nécessairement à chaque homme en parti- 
culier. Les genres et les espèces représentent ce 
qu'il appelle ailleurs la substance formelle des 
choses, qui, réunie à la substance matérielle , 
donne pour résultat la substance totale et réelle , 
le Gvvolov ou l'individu Le caractère fondamen- 
tal de toute substance, non pas son caractère 
logique , ou le signe par lequel on la distingue 
dans la parole, mais son caractère métaphysique, 
c'est l'unité et l'identité qu'elle ne partage avec 
aucune autre Catégorie 2 . 

2° Il y a diverses espèces de quantité comme 
il y a plusieurs classes de substances. On distingue 
d'abord la quantité discrète ou divisée (^mpia^vov 
izoaov), et la quantité continue (-ruvs^eç). La pre- 
mière est représentée par les nombres et les sons 

1 TpoTTov jiht nvà >5 uln Xfyerau , ullov 8è rpôimv $ juopcp*], rptroy 
8s to êx rôurûv (Métaph. liv. 7, ch. 3). 

2 Mâkcrra Se î'Siov rfiç ouatas ro raùrzo y xat s'y àpi'3/7.c5 ov , ro5y 
èvayrtcov stvat ôsxrixo y (ch. 3\ 



32 ANALYSE 

articulés dont chacun est entièrement indépendant 
de tous les autres, qui ne forment pas un seul tout 
renfermé dans des limites communes 1 . Le nom de 
la seconde convient au temps et à l'espace , aux 
corps et aux figures géométriques. Mais l'espace 
et le temps, quoique tous deux des quantités conti- 
nues ; ont cependant leurs caractères particuliers, 
et forment, pour ainsi dire , deux nouvelles es- 
pèces de quantité. En effet , chaque partie de 
l'espace et des corps qu'il renferme a une position 
déterminée relativemeut à toutes les autres. La 
même idée est exprimée par Kant, lorsqu'il dit 
que les corps ne peuvent pas être le résultat 
d'une synthèse arbitraire. Dans le temps , au 
contraire , et dans les faits qui s'y passent, il y a 
un ordre de succession, un certain' arrangement 
qui n'existe que dans l'esprit , mais non dans les 
choses (ra^v nvà eœoiç ocv iyiiv , Bmiv , §s bv tAvj 
l&iç av). De là résultent quatre sortes de quan- 
tité qui ont toutes un caractère commun et fon- 
damental : c'est le rapport de l'égalité et de 
l'inégalité qui appartient exclusivement à cette 



1 Oùx eori xotvos opo$ rrpo î ov du v A\y.Ç>y\ , à) a çxocotv] Siwpurrat 
àtmj xa9 ccut*iv (ch. 4). 



DE L 'ORGANUM D 1 ARISTOTE. 33 

Catégorie comme l'identité à la substance *. 
L'égalité , ainsi qu'il l'appelle dans la Métaphy- 
sique, c'est l'unité de quantité, et l'identité , c'est 
l'unité de substance (ch. 4) 2 . 

3° On comprend sous la Catégorie de la rela- 
tion toute idée qui n'est fondée que sur une 
comparaison , et tout fait qui dépend d'un autre 
fait. Telles sont les idées de grandeur et de peti- 
tesse, la sensation , la science , la position et tout 
ce qui n'existe pas et n'est pas compris par 
soi-même 3 . 

Souvent les deux termes d'une relation sont 
des contraires , comme le vice et la vertu ; ou la 
science et l'ignorance. Il y a aussi du plus ou du 
moins dans certaines relations : ainsi, une chose 
est plus ou moins semblable à une autre ; un 
homme est plus ou moins savant, plus ou 
moins ignorant qu'un autre homme. Mais le ca- 
ractère particulier de cette Catégorie , ce qui ia 

1 Iotov §s fiâàusrct toù Tfojoù to' toov to xaî avttjoy- XéysaÔat 
(ch. 4). 

2 Iaà cov to" 7Toaov sv rctUTot &>v fila >j ôuaia, o//oia a>v 7roiôr/is 

lilx (Met. liv. 4, ch. 15). 

3 Hpàs ri Sè rct roLcturat lêyzrm oaa aura ôarep e<mv , erfpcov eivow 
>^ysTai(ch, ). 



34 ANALYSE 

distingue essentiellement de toutes les autres, 
c'est la réciprocité} c'est-à-dire, que le rapport 
ne change pas, quel que soit Tordre dans lequel 
on exprime ses deux termes 4 . Ainsi, Ton peut 
dire indifféremment , en parlant de deux quan- 
tités , que la première est la moitié de la seconde, 
ou que la seconde est le double de la première. 
Seulement il faut choisir les termes les plus propres 
à faire ressortir le caractère , à rendre cette ré- 
ciprocité tout-à-fait sensible 5 et quand ils n'exis- 
tent pas dans une langue, il ne faut pas craindre 
de les inventer ( ch. 5 ). 

4° Malgré le nombre prodigieux et l'étonnante 
variété des faits qu'on désigne sous le nom 
général de quantité on peut cependant les divi- 
ser en quatre classes , c'est-à-dire qu'il y a quatre 
sortes de qualité : 1° les qualités de lame, 
durables ou passagères, c'est-à-dire, les habitudes 
(lias) et les dispositions (&a0£<jeç) 5 2° les perfec- 
tions et les imperfections du corps , comme la 
légèreté à la course , l'habileté dans la lutte , une 
complexion saine ou valétudinaire et autres faits du 
même genre qui appartiennent spécialement aux 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 



55 



COrpS animés (oacc xatoc Svva^iv yvsiYjriv kou cx^wapLiav 
y&Mtm)] 3° les simples modifications de l'âme, 
c'est-à-dire , les passions avec leurs causes et 
leurs effets } 4° les qualités générales des corps 
tant animés qu'inanimés, comme la figure ; la du- 
reté , la mollesse et l'aspérité. Toutes les qualités 
imaginables rentrent dans ces quatre classes dont 
le caractère fondamental est d'admettre le rapport 
de ressemblance et de différence. La ressem- 
blance ; c'est l'unité de qualité, comme l'égalité 
est l'unité de quantité (ch. 5) 

Aristote dit fort peu de chose des six autres 
catégories qui , dit-il , se comprennent d'elles- 
mêmes et n'ont pas besoin d'autre explication 2 . 
Mais à la suite de ces mots , qui naturellement 
devraient annoncer la fin du traité dont nous 
sommes occupés ; nous trouvons encore plusieurs 
chapitres que les commentateurs ont désignés 
sous la dénomination générale dihjpotheoriœ ou 
postprœdicamenta , et dont la plupart des cri- 

1 ISiov 1% -noLonfiros ro o/zotoy n àvo//otov ^sysaâso. xar aùr^v 
(ch. 5). 6/j.oix Sè yf avo//oia xarà jwovas rà$ irotor^Tas "kéyovrca (ib)» 

2 Trrep Sè rtwy lowwv Stà ro Trpoyavîj eivou ôuSsv vtrzp aurwv iïXko 
léyzrca % ô<joc sv àpyj\ eppe07] (ch . 7). 



36 ANALYSE 

tiques ont fait honneur à une autre plume qu'à 
celle d'Aristote, embarrassés qu'ils étaient de trou- 
ver le lien qui les unit aux chapitres précédents 4 . 
Peut-être en effet ne sont ils pas à leur place \ 
mais il est facile de voir, avec un peu d attention ; 
qu'ils entrent nécessairement dans le plan du 
traité \ et qu'en les supprimant on en romprait 
l'unité et l'harmonie. En effet , avant de faire 
connaître le caractère fondamental ou la pro- 
priété commune de chaque Catégorie , fauteur 
a toujours soin d'énumérer et de classer , selon 
leurs caractères particuliers , toutes les idées 
qu'elle comprend dans sa sphère. Telle est la 
marche uniforme qu'il suit pour la substance j 
la quantité et la qualité. Mais c'est en vain que 
l'on chercherait une semblable classification dans 
le chapitre consacré à la relation. Les diffé- 
rentes espèces de relation ou de rapports sont 
trop nombreuses et trop importantes pour 
n'avoir pas mérité une place à part ou du moins 
un développement plus étendu , et c'est vérita- 
blement dans cette dernière partie du traité 

1 Voy. Bulile , Argumentum categorarium , tome 1 er de 
son édition des œuvres d'Àristote. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 37 

qu'on les trouve indiquées sous les titres de Cor- 
rélatifs (oantY&ip&çt), Je dis en outre que cette 
partie renferme des distinctions et des définitions 
peu importantes par elles-mêmes, si Ton veut , 
mais que Ton retrouve presque littéralement 
dans la Métaphysique. Pour démontrer ces deux 
faits, il nous suffit de continuer notre rôle d'in- 
terprète auquel il est temps que nous revenions. 

Le mot grec avnm/jtsva n'emporte pas toujours 
avec lui l'idée d'opposition ou de contradiction 5 
il désigne simplement les deux termes correspon- 
dants d'un rapport déterminé. Il a la même 
signification que le mot allemand Gegensatz s et 
ne saurait être mieux traduit dans notre langue 
que par celui de Corrélatifs. Aristote a divisé 
tous les termes de ce genre en quatre classes : 
1 0 les Corrélatifs par simple relation (zà npbç zî) 5 
c'est-à-dire, les deux termes correspondants d'un 
rapport ordinaire , comme le double et la moitié 5 
tous ceux , en un mot , qui ne rentrent pas dans 
les trois autres classes } 2° les Contraires ( zà 
evavrta), comme le bien et le mal } 3° la Possession 
et la Privation (rjzépyviç y.al k'fyç ) , comme Fétat 
d'un aveugle et celui qui jouit de la vue 5 4° les 
Contradictoires ( xcczdyavtç koù aTtôyaaiç ), comme 

3 



38 ANALYSE 

oui et non d . Cette division se retrouve presque 
littéralement dans la Métaphysique 2 . 

Les premiers n'existent que par comparaison 7 
comme on Ta déjà dit précédemment, et ont 
pour caractère général la réciprocité. Ainsi, il n'y 
a ni double , ni moitié dans les choses que Ton 
considère isolément et en elles-mêmes. C'est la 
comparaison qui engendre ces idées , et c'est la 
raison pour laquelle elles sont réciproques. 

Les Contraires ne sont pas incompatibles avec 
les Contradictoires : ils peuvent très-bien sub- 
sister ensemble , pourvu que ce ne soit pas dans 
l'essence des choses 5 c'est— à-dire que le même 
objet ne peut pas admettre simultanément les 
deux contraires au nombre de ses qualités essen- 
tielles ; mais il peut passer successivement de l'un 
à l'autre. En un mot ; les contraires sont des 
extrêmes entre lesquels il y a ordinairement un 
terme moyen qui résulte de leur combinaison. 

1 Aé'/srat Se erspov érÉpw àvTixsïfjQac T£Tpa^ô5s ; n co$ rà 7rpôs 
Tt , ri cog rà Ivavria rj' côj <jTep?fats xal s£is , ri cas xaratpaais xafc 

«rrôfpa^s (ch. 8 , Cate'g). 

2 A'vnxajuéva \zyzvxi àvrtcpaais xal ràyavTta xat rà Trpég Tt xal 

cTip/jais xal IÇts , etc. (Métaph. liv. 4, ch„ 10.) La même 
cho:e se trouve encore liv. 10, et ch. 34. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 59 

Il ne faudrait pas confondre la possession avec 
la présence, et la privation avec l'absence d'une 
chose. Dans la langue philosophique d'Aristote , 
le premier de ces deux termes s'applique exclusi- 
vement à la jouissance , et l'autre à la perte des 
facultés, des organes ou des propriétés dont la 
nature a doué les êtres *. Ce sont deux extrêmes 
qui n'admettent pas de milieu et ne peuvent se 
succéder que dans un ordre déterminé : par 
exemple , on ne recouvre pas ses deux yeux 
après les avoir perdus 3 mais on peut les perdre 
après les avoir possédés. Ce double caractère les 
distingue suffisamment des Contradictoires et des 
Contraires. 

Enfin , les deux termes d'une contradiction 
ne peuvent pas être simultanément vrais ou faux. 
Ils ne sont jamais représentés par de simples 
notions ou des termes isolés ( zarà p?5efjuav <7up~ 
Ttkovùv Xsyopiva), mais par des jugements et des 
propositions, par une affirmation et une négation 
(Kocrocyacïiç koci oenoyocuç) \ car la vérité et l'erreur 
résultent exclusivement de la réunion ou de la 

1 KaGôXou S s et7reiv èv ù oly iré^uxev >5 ei;is yivéaQoa , Tttpl tovto 
Xlye^ai sx&repov àvuoy (ch. 8, § 8). 



40 ANALYSE 

séparation des idées. En un mot , Aristote n'a 
envisagé la vérité que sous le point de vue logique, 
et non pas sous le point de vue ontologique 1 . 

Outre les rapports que nous venons d'énu- 
mérér, il y en a trois autres qui ne diffèrent des 
précédents que parce qu'ils ne sont pas exprimés 
sous forme d'antithèse ou de corrélation : ce sont 
les trois modes du temps, comme les appelle 
Kant (die ârêi Modi der Zeit ) : l'antériorité ( ro 
r.poxepov ) , la simultanéité ( xo 3l\wl ) , et la succes- 
sion ou le mouvement ( ydanjoté )• Seulement, au 
premier de ces rapports ou de ces modes , Kant a 
substitué la permanence (dieBeharrlichkcit). Mal- 
gré cette différence, ils ne sont pas plus déplacés 
dans le traité des Catégories que dans la Critique 
de la raison pure ? qui en fait la base de toute ex- 
périence 2 , 

Aristote distingue quatre sortes de priorité : 
1 ° la priorité dans le temps , ou chronologique , 
qui est la priorité par excellence } 2° la priorité 

1 O).cos os TÎ>y v.y.rcf. jU7iSe/4av crùjtMiftoae^v Xeyo/itfveov guSïv ours 
àV/j0£S e<mv ouvt \{/£ySès (ch. 8). 

2 Voir Critique de la raison pure , système des principes, 
analogies de l'expérience , p. 160 , 7 e édition. 



DE L/ORGANUM D'ARISTOTE. 41 

logique , comme celle de l'unité par rapport à la 
dualité , et en général celle d'un principe relati- 
vement à ses conséquences} 3° la priorité dans 
l'espace et , par extension 9 dans un ordre quel- 
conque adopté par l'esprit dans la disposition des 
idées, des paroles et des choses : telle est la 
priorité de l'exorde dans un discours. Enfin, il 
y a une quatrième espèce de priorité que Ton 
nommerait ontologique dans le langage actuel 
de la science } c'est celle de l'existence relativement 
à la connaissance } c'est-à-dire que les choses 
n'existent pas parce que nous les connaissons ou 
en parlons avec vérité } mais nous les connaissons 
parce qu'elles existent 4 . 

Les différents modes de simultanéité sont par- 
faitement analogues à ceux de la priorité. Ainsi 
l'on distingue d'abord une simultanéité chrono- 
logique } c'est le rapport qui existe entre deux 
êtres ou deux faits contemporains. Vient ensuite 
la simultanéité logique qui n'existe que dans la 

1 IIpoTSpoy S'srspo'J £T:pv léyzrxt Terpa^ws , etc. (Ch. 9, éd. 

Buhle ; 12, édit. Casaub. ) Le même sujet est traité avec 
bien plus de détails dans la Métaphysique , liv. 4^ ch. 11 > 
édit. Brandis. 



42 ANALYSE 

pensée entre deux termes corrélatifs ou simple- 
ment réciproques (cmmpé^ma)* La troisième et 
dernière espèce de simultanéité est celle qu'on 
peut se représenter dans l'espace, entre plusieurs 
objets disposés en forme de circonférence, de 
manière à se trouver tous à égale distance d'un 
point déterminé. Tel est aussi le rapport qui existe 
entre les différentes parties constitutives d'un 
même tout, lorsqu'elles ne sont pas subordonnées 
l'une à l'autre (dvaiïmpYjpiva) , comme les espèces 
comprises dans un même genre. C'est en un mot 
ce que l'on peut appeler un Rapport de composi- 
tion ou de coordination *. 

Les modes de succession (.asraco/^t) ou , ce 
qui revient au même , les différentes espèces de 
mouvement (xivwsiç) sont au nombre de six : la 
formation et la destruction , l'augmentation et 
la diminution , l'altération et le mouvement 

1 Ch. 10. Kant admet aussi un rapport de composition 
(</as Kerhœltniss der Composition*) ; mais, comme il a soin 
de nous le dire, dans un sens dynamique , comme corn- 
mercium, et non pas comme communio , c'est-à-dire, tout 
simplement comme action réciproque de deux causes simul- 
tanées (Critique de la raison pure, p. 191 , 7 e édit.). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 43 

proprement dit 4 . Dans la métaphysique % ils sont 
réduits au nombre de quatre : les deux premiers 
forment ce qu'il appelle^ un mouvement ou un 
changement dans la substance (pezocÇoly xcczà ro n 
sert) } les deux suivants , c'est-à-dire , l'augmenta- 
iicn et la diminution , sont le changement de 
quantité (peraêoA/? xarà zb lïoobv)^ le troisième 7 un 
changement de qualité (xarà zb nom) , et le dernier 
un changement de lieu, comme on l'appelle 
encore ici (yj Koczàzoïtov pzzo£o)ù) 2 . Et qu'on dise 
après cela que la dernière partie de ce traité n'est 
pas d'Aristote ! Encore n'avons-nous rapporté 
que les passages qui ne pouvaient pas ralentir ou 
embarrasser la marche de notre exposition. 

ici finit l'inventaire des idées et des rapports 
qui sont , pour ainsi dire , le fond même de la 
pensée et les matériaux indispensables de toute 
science. Maintenant, nous allons voir selon quelles 
règles ils se combinent dans la parole et donnent 
naissance à la proposition. Tel est l'objet du traité 
qui va suivre. 

2 At jusTocëcAaî TÎTTxpzç , 7]' xaTàro ri , r\ xarà ro Trotov , ri ttotov r 

n ttoï (Métaph. liv. 12, ch. 3 , éd. Duval), 



ANALYSE 



DE L'INTERPRÉTATION 

ou 

DE LA PROPOSITION. 



Il y a deux sortes de proposition que Ton 
confond sans cesse , et qui pourtant sont essen- 
tiellement distinctes : c'est la proposition gram- 
maticale et la proposition logique. La première 
exprime immédiatement toutes les modifications 
de 1 ame , et admet ce qu'on appelle } en termes 
de grammaire, des figures et des modes. C'est 
ainsi que le mode impératif est l'expression de la 
volonté ; le mode optatif, celle du désir } le mode 
exclamatif , celle de la sensibilité en général. La 
seconde, au contraire; est exclusivement consacrée 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. B 

aux opérations de l'intelligence:, elle renferme 
toujours une affirmation ou une négation, et 
n'admet qu'un seul mode , celui que les gram- 
mairiens appellent le mode indicatif. C'est la pro- 
position logique, ou, pour m'exprimer dune 
manière plus générale , c'est le rapport de l'intel- 
ligence et de la parole qui fait le sujet de ce traité 
dont l'authenticité est suffisamment démontrée 
par les doctrines qu'elle renferme 7 par la place 
qui lui est nécessairement réservée dans le plan 
général de VOrganum , et par le témoignage des 
plus anciens historiens de la philosophie. Les 
motifs de ceux qui l'ont révoquée en doute ne 
méritent pas même d'être connus 1 . 

1 L'un de ces motifs allégué par Andronicus de Rhodes , 
c'est que le mot Tra^ara, par lequel on désigne au com- 
mencement de ce traité les opérations de l'intelligence , n'a 
pas tout-à-fait la même signification que dans les livres qui 
traitent de l'àme , où il exprime en général toute espèce de 
modification, et particulièrement celles de la sensibilité. 
Toute frivole qu'elle est , cette objection est victorieusement 
réfutée par Alexandre d'Aphrodisie , Ammonius, Philoponc, 
et une foule d'autres commentateurs. Celle de Patrizzi est 
encore moins raisonnable. Il prétend que le traité de l'Inter- 
prétation est superflu , et par cela même indigne de notre 



A6, ANALYSE 

L'auteur commence par la définition de la 
parole, qu'il appelle le symbole de la pensée (ras 
èv vn (pcovyjTwv iv r/j T^otOn^dr^v ovf&)&)[* Mais, 
puisqu'il y a deux sortes d'opérations dans la 
pensée, il faut aussi qu'on distingue deux espèces 
de signes dans la parole. Aux idées ou simples 
appréhensions (BV&tq) , qui ne sont ni vraies ni 
fausses, correspondent des termes isolés (tpfotç)' 
La vérité et l'erreur sont toujours représentées 
par une affirmation ou une négation ( nsnetyâatç 
v,oà anoyocaig ) , c'est-à-dire , en un mot , par la 
proposition ( &Koyeamç ou amt^rôtagog loyoç). Pour 
comprendre les règles, et les formes de la propo- 
sition , il faut déjà connaître les éléments dont 
elle est formée 5 et ceux-ci , dans le système 
d'Aristote, ne sont qu'au nombre de deux : le 
Nom et le Verbe (ovo^ y.al pr^x). 

Le Nom est un mot auquel on attache un sens 
par convention, qui n'admet pas la distinction 
des temps , et dont les éléments n'ont aucune si- 
* 

confiance, parce que le sujet auquel il est consacré a déjà 
été développé dans un autre ouvrage d'Aristote , mentionné 
par Alexandre d'Aphrodisie , mais qui n'est pas arrive jus- 
qu'à nous. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 47 

gnification par eux-mêmes , à moins qu'il ne s'a- 
gisse d'un nom composé. Telle est la manière ^ 
passablement obscure dont Aristote définit le 
Nom *. Le Nom précédé d'une négation est un 
nom indéfini ( ovo^oc dopiarov). Les diverses termi- 
naisons du nom s'appellent des cas ( m^aziq tov 
ovôparoç et casus en latin). 

Le Verbe exprime simultanément les attributs 
et les temps 2 . Quand il est précédé de la néga- 
tion, c'estun verbe indéfini (dopiizov py^oc). Enfin , 
le verbe a aussi des cas comme le nom ( iït&geiç 
pYi[jLcc~oç). Tels sont les deux seuls éléments de la 
parole qui aient une signification par eux-mêmes, 
et dont les diverses combinaisons portent géné- 
ralement le nom de discours (Aoyoc). Mais toute 
espèce de discours n'est pas une proposition. Ce 
nom et ce caractère n'appartiennent qu'à ceux 
qui renferment une affirmation ou une négation. 
Tous les autres sont exclus de ce traité } ils sont 
du ressort de la Rhétorique et de la Poétique 3 . 

1 Ovo//a [xivoiïv s<m cpcov/i syi/zavriXT] xarà <ji>v6?)5C7]y , &i>ivfâ>ôvov, 
715 //TîSèv jvipos sari avi/xavraoy xî}(Opi<T//fyoy (ch. 2). 

2 P/j/v.a Ss èVrt to TzpoaaiijJt-cavov ^povoy , où /vipog ooOïv GvysMV-J 
j(wpts /.ai sarty àsî Tooy xxÔ'sTî'pou lz'pjJ.zv(x>v ariuzïov (ch. 4). 

5 j^TTOcpavrixos os ou 7Tàs (Myoj) , àXX' gy à) to àV/i'teuscv ri ^siî- 



ANALYSE 

La qualité fondamentale de toute proposition, 
c'est l'unité, qu'elle emprunte ou à l'affirmation 
(zaracpa<7£ç ) ? ou à la négation ( onzoyotmq ) , ou à la 
conjonction (oi>vôs'w.oç). Dans les deux premiers 
cas, elle est simple 5 dans le dernier, elle est com- 
posée. La proposition en général sert donc à ex- 
primer qu'une chose existe ou n'existe pas dans 
un temps donné 1 . Mais, comme on peut affir- 
mer ce qui n'est pas et nier ce qui est, à toute 
négation on peut opposer une affirmation , et 
réciproquement. Voilà ce qu'on appelle une 
contradiction (àniyaiGiq'). 

L'opposition d une affirmation et d'une néga- 
tion est sans doute la condition générale et pre- 
mière de toute contradiction, mais elle ne suffit 
pas } il en faut d'autres plus précises et qui varient 
nécessairement suivant les divers points de vue 
sous lesquels la proposition peut être envisagée. 
Or , toute proposition n'e^t pas seulement affir- 

ôsaOat îmtkpyti : o-jx h aurâas os: ô-y.pxzi, oiav r] hjyjr t Xôyo; y.h , 
1 $wy-/j arifjLy.JTiY.ri izzft roj vT:apx ity ^ wT<^Qt«? T ' "S v 



DE L'ORGANUM D^RISTOTE. 49 

mative ou négative 5 on peut aussi la considérer 
comme générale ou particulière , comme déter- 
minée ou indéterminée ? comme simple ou com- 
posée , et enfin comme absolue ou contingente. 
Ces divers aspects sous lesquels Aristote envisage 
successivement la proposition sans les énumérer 
d abord , comme je viens de le faire , et sans les 
formuler avec beaucoup de précision , sont à 
peu près ceux que Kant a désignés sous les titres 
généraux de Quantité, de Qualité, de Relation 
et de Modalité, et qui font la base de la classifi- 
cation des jugemens et des catégories. 

1° Une proposition générale est celle qui a 
pour sujet un terme général qui n'a rien perdu 
de son extension par la place qu'il occupe 5 car il 
y a des termes généraux auxquels on peut atta- 
cher une signification tout-à-fait restreinte. Une 
proposition particulière a pour sujet un terme 
particulier. La contradiction ne peut exister 
qu'entre une proposition générale et une propo- 
sition particulière, ou bien entre deux propositions 
particulières dont le sujet est absolument le même. 
Deux propositions générales dont Tune est affir- 
mative et l'autre négative vont au-delà de la 
contradiction : on les appelle des propositions 



ï>0 ANALYSE 

contraires. Il y à cette différence entre les Con- 
traires (Èvacvziai cathycoJGitç , èvavzuûï âihitëtpsvai) et 
les Contradictoires ( àm'i^ctnyâç oa/xiyjetitivaa ) , que 
celles-ci ne peuvent pas être toutes deux vraies 
ou fausses , tandis que les premières , qui repré- 
sentent deux extrêmes , sont quelquefois toutes 
deux fausses , sans jamais être vraies en même 
temps 4 . Cette règle, qui n'est pas autre chose 
que le fameux principe de contradiction ou d'i- 
dentité, n'admet pas de restriction. Elle s'applique 
à l'avenir comme au présent , mais elle ne doit 
pas nous conduire au fatalisme en nous faisant 
croire que tout ce qui doit arriver est déterminé 
d'avance. D'abord, une telle conséquence serait 
démentie par l'expérience , qui nous apprend 
qu'une foule d'événements dépendent entière- 
ment de notre volonté et de notre activité. En- 
suite, de ce qu'une chose ne peut pas à la fois 
être et n'être pas , il n'en résulte pas qu'elle soit 
nécessaire ou impossible 2 . Leibnitz n'a pas pris 

1 Ch. 7 et 8. 

2 * 

Opôo/zsv on sgtiv à.py/1 twv sao//svcov xai à-o toD êoîAeusa&ac koù 
ôœq to3 irpà^ac/ — To jxiv ôuv èfooa to ov otScv n xai to yà\ ov iîvar 
orav juï] 7] àv<kyx7\ : ou juévtoi oûtî to ov âîràv ètvxt oùrt to /xn ov 
âvxyxn //tj èi'vat j ou yàp t&utov lari , etc. , ch. 9. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 51 

tant de peine pour défendre la liberté. Non con- 
tent d'admettre le principe de contradiction , il 
y a ajouté celui delà raison suffisante ; quil'a con- 
duit à la doctrine de l'harmonie préétablie. 

2° Toute proposition générale ou particulière 
se compose nécessairement d'un Nom et d'un 
Verbe. Or, comme il y a des noms et des verbes 
indéterminés, il y a aussi des propositions de 
même nature qui correspondent à ce que Kant 
a appelé des jugements indéterminés ( unendliche 
U rtheile) 1 .Outre ce caractère qu'elles empruntent 
à la négation placée devant le sujet ou l'attribut, 
ces propositions sont encore, comme toutes les 
autres , affirmatives ou négatives : d'où résulte 
que le même sujet peut donner lieu à quatre 
propositions opposées deux à deux , selon leur 
quantité , comme contraires ou comme contra- 
dictoires , savoir : deux dont le sujet et l'attribut 
sont simples ; et deux dont le sujet et l'attribut 
sont indéterminés, ou précédés de la négation. Par 
conséquent, si l'on déplace la négation, on 

àoptcTou ovo/zaros xal pj/zaros (ch. 10). — Ces notes et ces ci- 
tations multipliées ont pour but de montrer qu'en essayant 



S2 ANALYSE 

change entièrement les rapports qui existent entre 
les différentes propositions, et c'est ce qu'il faut 
savoir pour éviter les pièges des sophistes (npoç zàg 
voyiez inàç èvo%}y)Gsiç ). 

3° La contradiction ne pouvant exister qu'entre 
deux propositions simples , quelles que soient 
d'ailleurs leurs autres qualités (m'a xoacxyocaiç olt.o- 
yocasi dvziKeïzai dvziyazixûç) , il faut à présent 
déterminer les conditions de cette simplicité. Or, 
toute proposition a cette qualité 1 quand elle 
n'exprime qu'une seule négation ou une seule af- 
firmation, c'est-à-dire, quand elle ne renferme 
pas plus qu'un sujet et qu'un attribut : dans le 
cas contraire , elle est composée. L'unité du sujet 
et de l'attribut peut subsister malgré la pluralité 
des termes } bien mieux que cela 7 chacun de ces 
termes peut exprimer une idée distincte et servir 
par lui-même , soit de sujet, soit d'attribut. Mais 
il faut alors qu'ils représentent dans leur ensemble 
une véritable unité , comme celle qui existe dans 
l'attribut d'une définition } il faut qu'ils expriment 
des qualités essentielles, nécessairement insépa- 



de reproduire la pensée d'Aristote j j'ai aussi religieusement 
conservé l'ordre dans lequel elle est exposée dans ses œuvres. 



DE L'ORGA. UM D'ARISTOTE. 53 

rables , et non pas de simples accidents (avy£e- 
foxora) ou des qualités purement contingentes ^ 
dont la rencontre , alors même quelle ne serait 
pas contradictoire , ne formerait pas encore une 
véritable unité 

4° Enfin , il nous reste encore à déterminer 
les rapports qui existent dans la proposition 
entre les idées du possible et de l'impossible , 
du contingent et du nécessaire. Toutes les fois 
que ces idées seront exprimées 7 n'importe par 
quels termes ? c'est exclusivement à elles que de- 
vront se rapporter l'affirmation et la négation. 
Elles pourront donner naissance à des proposi- 
tions contradictoires où l'être et le non-être 
seront considérés comme de simples attributs, 
tandis que le terme correspondant à l'idée du 
possible, que le verbe pouvoir ( £ v%£cr^£, àvvzeBai) 
tiendra lieu de copule (itpôaBeaiç) 2 . Par exemple , 

1 Twv Sè xaT7iyopo'j/zévcoy xxi ècp ' eus xaT7]yopsï<ï9ai <yu/jiêàivei , ogx 
jwèv Xsysrat xarà aujuêîêvîxos ri xxtx toU àvrob , 7) ôdcrôpoy xarx 

ÔXTSpO'Jj TaUTOC OUX SUTXt EV (cil. 11). 

2 C'est ainsi qu'Aristote l'appelle quand elle n'est pas réunie 
à Pat tribut comme dans les verbes ordinaires, parce qu'elle 
lui semble alors un élément additionnel ( Trpoaxar/iyopnyiva, 



84 ANALYSÉ 

si nous affirmons qu'une chose peut être , celui 
qui voudra nier celte proposition , dira qu'elle 
ne peut pas être. Dire qu'elle peut ne pas être , 
c'est une aulre affirmation à laquelle il faudra 
opposer comme négation qu'elle ne peut pas ne pas 
être*. De toutes ces antithèses qui, au premier 
aspect , devront sembler assez frivoles et indignes 
d'être rapportées dans une analyse , Aristote sait 
tirer une conséquence très-importante , qu'il 
met à profit dans sa Métaphysique : ce qui ne 
peut pas ne pas être , le nécessaire en un mot, 
c'est ce qui ne cesse pas un instant d'être , ce qui 
est éternellement en réalité et en action 5 donc 
l'action est véritablement antérieure à la puis- 
sance , et la Substance éternelle et première , 
en un mot , la Divinité est une substance en 
action Q>vnlx ivépyeix) } tout ce qu'elle peut faire , 
elle le fait réellement de toute éternité 2 . 

Tptrov 7rpo-icaT/)yôp/ 1 Ty.r.) qui ne serait pas rigoureusement ne'- 
cessaire dans une langue bien faite (voyez le ch. 10). 

1 EvraûOa to pkî> è'tvat xai rb p.r\ êivat imoxzi'xivov ybtra'. ; 

Se ôûvaaQai xai hoé%zaQxi TpoaOéaziç ôiopiÇo-jaai , etc. ( Cil. 12. ) 

2 $àvcpov ôè lx Tv>y scpïit/évov otl rb' àva'/xr.î ov X7.r ' êvépyeîav 
g-rlv : ciarè èt irptirspa rà ai ôia , xai >j èvépyeia Suva/zews 7rpÔT£pa 

xai rà />ùv , avjy Suyà/tsws Ivfpysiat èiat f ch. 13). Cette pensée , 



DÈ L'ORGANUM D'ARÎSTOTE» m 

On ne s'étonnera pas qu Aristote ait insisté 
avec tant de patience sur toutes les conditions 
de la contradiction 7 si l'on songe que le prin- 
cipe dé contradiction ou d'identité- est pour lui 
le seul critérium de la vérité , la seule base de ta 
certitude et de la science *. Il est donc aussi le 
principe général de la démonstration et du syl- 
logisme, qui font l'objet principal de YOrganwn^ 
et particulièrement des Analytiques que nous 
abordons à F instant même» 

qui ne paraît ici qu'en grrnie, est développée (Tune manière 
très-étendue dans le 9 e chapitre du 9 e livre de la Métaphy- 
sique, commençant par ces mots : <ï>av£pov on 7rpùT£pov èvépyùx 
Suvà/.tswg son. Ce sont à peu près les mêmes termes que dans 
le passage que nous venons de citér. 

1 Voyez Met a pli. , liv. 4, ch; 5 et seq. , édit. Brandis* 



56 



ANALYSE 



DES ANALYTIQUES . 

o u 

DE LA DÉMONSTRATION. 



PRÉLIMINAIRES. 

Cette partie de YOrganum n'a pas excité le 
moindre doute sur son authenticité , et il ne se- 
rait guère possible de la contester raisonnable- 
ment à Aristote } car elle est expressément men- 
tionnée dans la plupart et les plus importantes de 
ses œuvres : dans la Morale à Nicomaque 1 5 dans 
les Àrgumens Sophistiques 2 , dans le traité de 

1 Liv. 6 , ch. 3. 

2 Ilôpt jwèv ouv à:ro8eixTixcÔv ( auXXoyw,uwv ) sv toïs àvaXiffiiuiïs 
«p7]Tat(soph. elench., ch. 2). 



DE L'ORGANUM D 1 ARISTOTE. : 7 

Flnterprétation 1 et dans la Métaphysique 2 . 

Le moi Analytiques (avaXurtxà), que Ton traduis 
sait dans l'Ecole par celui de resolutim 5 signifie 
tout ce qui est relatif à l'analyse , les règles , les 
formes et le but de cette opération 5 comme 
par le mot Physiques (rà yvaua) , on a voulu dé- 
signer les choses de la nature , et par le mot 
Ethiques (rà rfkyjj) tout ce qui concerne les 
mœurs. Or, l'analyse , comme Aristote la définit 
lui-même 3 ? n'est pas autre chose qu'une opéra- 
tion par laquelle on dégage d'un principe général 
tous les jugemens particuliers qu'il renferme } 
en un mot, c'est le raisonnement déductif ou le 
syllogisme , qu'il regarde comme la forme de 
démonstration la plus concluante , comme le 
raisonnement par excellence ( % zxOolov &m$dltç 

1 Cb. 10 , liv. 2 , ch. 1 , où, après avoir parlé de Taffir- 
matîon et de la négation , il ajoute : Tx-jtx >/.h ouv , ûanlp èv 
roïç àvylvTimïs etprirat , my./.rxi. Le passage désigné par ces 
mots se trouve en effet dans les premières analytiques , à la 
fin du premier livre. 

2 Nùv ïîywy.zv TTpô)Toy içp oacov iv rots àvyA m/.ofs repi oaiapm 

etprirat (Mc'taph. , liv. 7, ch. 12)» 
3 Physic, liv. 3, ch. 5. 



ANALYSE 

ceÀTtwv z-9jç y.ctxoL {jilpoç 1 , mais non pas comme le 
seul 9 ainsi que le répètent tous les jours les par- 
tisans exclusifs de Bacon et de la philosophie 
moderne. 

Ce titre général , qui convient si bien à l'ou- 
vrage tout entier , ne nous empêche pas de 
reconnaître un titre particulier et pareillement 
authentique pour chacune des deux parties dans 
lesquelles il se divise naturellement , nécessaire- 
ment , et qui ont été distinguées par les plus 
anciens interprètes de la philosophie péripatéti- 
cienne. Nous croyons , en effet , que la première, 
vulgairement appelée les premières Analytiques 
a été intitulée d'abord : du Syllogisme (j-.zpl svX-- 
îoyujlMÏl) , et la seconde : de la Démonstration 
(icspl à7ro5et'?sw;). Nous ne manquons pas de textes 
qui confirment cette opinion; mais aucun ne 
m'a semblé plus décisif et plus clair que le pas- 
sage suivant que Ton trouve au commencement 
de ce traité , sa place légitime , après l'exposition 
du sujet et quelques autres prolégomènes : 
^i(ùpt(J^êv(àv Ss royrwv , XeycopEV $g àcà rtvwv xai nbre 
uoà 7rwç yfoexou t.olz avWoywyhq : urrepov ")*v~zw r,zp\ 



1 Secondes analyt. , liv. i , eh. 24. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 39 

ccTTo^ei^eodç : npozEpov yàp izepi ovUoyivp.ov Xexreov yj 
Tizpl ocTio^SL^eoiç §ià zb kocOoIov p.<xllov è'tvai zbv avUoyi'j— 
p.o-j K Dans cet autre passage de la seconde partie, 
il fait mention de la première comme d'un traité 
à part , et la désigne formellement sous le titre 
que nous*avons indiqué plus haut : bVrco p.h iv- 
iïéyjzau è£ aDwl(t)V femyvvoci navra zx aizriSsvza iv rw 
npMzà ayri]j.(xzi' ) ïïéiïeœrai èv zoïç ns.pl av7y,oyin[j.o 
Au commencement du traité de l'Interprétation, 
il se sert d'une expression analogue pour désigner 
son ouvrage sur Famé : nepi plv ow zovzwv (rwv na- 
S^arwv) è'ipnzai èv zoïcnepl tyv)tfjç. On ne s'étonnera 
pas après cela de ne trouver nulle part , dans le 
texte d'Aristote, la distinction des premières et 
des secondes Analytiques on ne pourra pas non 
plus en faire un argument contre l'authenticité 
de l'ouvrage tout entier, puisque cette distinction 
est expressément établie sous d'autres noms 
plus significatifs etjplus justes. Pourtant il reste 
encore un léger nuage à dissiper : selon Diogène 
de Laërte ^ les premières Analytiques, ou la par- 
tie qui traite du syllogisme , était partagée, en 

1 Premières anatyt. , liv. 4, ch. 4. 

2 Secondes analyt. , liv. 1, ch. 5. 



60 



ANALYSE 



huit livres } comment se fait-il quelle n'en ait 
que deux dans toutes les éditions connues ? 
Nous répondrons à cela que la division de chaque 
ouvrage d'Aristote en plusieurs livres n'est auto- 
risée par aucun texte , qu'elle est très-souvent 
arbitraire et varie selon le bon plaisir des com- 
mentateurs et des éditeurs. On peut croire 
aussi, d'après un texte très-ancien, publié par 
Ménage , qu'il a existé deux ouvrages sur le 
syllogisme , dont l'un ? composé de huit et 
même de neuf livres , n'était probablement 
qu'un essai de celui qui nous reste aujourd'hui. 
La question de l'authenticité étant , je crois , à 
peu près résolue , j'arrive à l'exposition et à 
l'analyse. 

Les trois premiers chapitres , entièrement 
consacrés à l'exposition du sujet , du plan de 
ce traité et de quelques prolégomènes indis- 
pensables , forment une véritable introduction 
qui n'appartient pas plus à la première qua la 
seconde partie, mais à l'ouvrage tout entier. 

Le sujet général des Analytiques est , comme 
nous l'avons déjà dit , tout ce qui concerne la 
démonstration et l'art de prouver : r.zrÀ dr.oodçrj 



DE L'ORGANXJM DWRISTOTE. 61 

On prouve, on démontre une proposition 7 qui, 
lorsqu'elle est envisagée comme sujet de démons- 
tration ou de discussion , ne porte pas le même 
nom que lorsqu'on la considère simplement 
comme l'expression d'un jugement. Dans le 
premier cas, c'est-à-dire, dans ce traité , dans 
celui des Topiques et des Arguments Sophistiques, 
elle est toujours désignée par le mot Tzpoz&mç , 
qu'il ne faudrait pas traduire par celui de pré- 
misse. Dans le deuxième cas , par exemple , dans 
le traité de l'Interprétation , elle est toujours ap- 
pelée a.TiQ(ydivGiq y OU loyoç ûbrocpavnî'-oç . 

Dans l'art de la démonstration 7 comme dans 
celui de l'expression , toute proposition est 
d'abord affirmative ou négative : npozocaig plv È7zl 
lôyoç zaracpatT/wOç v.oà âr.o^axiyjoq Toute affirmation 
et toute négation est générale {y.oSolov) ou par- 
ticulière (sv iiéoet) ou indéterminée (A^jttoç). 
Quelles que soient sa qualité et sa quantité , la 
proposition exprime tantôt ce qui est, tantôt 
ce qui est nécessairement, et quelquefois ce qui 



1 Dans le Traité de l'Interprétation, ch. 5 , il dit : Ém 

os TrpGùTOS \6yos àTrotpaVTi/.ès xaracpauts s'ira amù-fwsis. 



62 ANALYSE 

n'est pas encore 5 mais ce qui peut être 1 . En 
termes différens et plus précis : la proposition , 
quand on l'envisage sous un autre point de vue , 
est sjllogistique ( aruXXoywriîwg ) ou apodictique 
( ànoiïeiYjfiyiï) où dialectique ( SwtXexmr/). La pre- 
mière est l'affirmation ou la négation simple , 
dénuée de toute démonstration 5 en un mot , 
l'expression de ce queKant appelle un Jugement 
asserloire ( asserto riches Urtheil) $ la seconde 
est la conséquence nécessaire de certaines don- 
nées, ou un principe évident par lui-même : 
elle a conservé le même nom dans la Critique de 
la raison pure. Enfin , la troisième , dont on 
fait usage dans la discussion , est une question 
par laquelle on donne à choisir à son interlo- 
cuteur entre les deux termes de la contradiction , 
c'est-à-dire; entre l'affirmation et la négation. 
Elle correspond parfaitement au jugement pro- 
blématique de Kant 2 . 

1 IlAsa 7Tf>6ra(Jts e<mv^ tov ûijràp^seï , rj toD è= hférpàii -j-y.y/z'v. 
7] roù evSs^eaôat virApysiv (ch. 2). 

3 SuXXoytarao) jih îrp ôry.aiç arrX-jôs xxr&sçpuits xat arcèfcU(Ï£ nvos 
xarà rtvoî j à-oSsaTix/] Ss èav à),7;0/;$ y.' zat otà ri> i£| «PX^5 t>7ro0é- 
5£0)V h\-/\a i '/.iv7] : ôta),î/.rt/.ri oè -wQy.vouévM //èv spco-niaiS âm^àoeus 
(ch. 1). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 63 

Toute proposition se compose de plusieurs 
éléments qu'on appelle des termes (ppog, terminus 
en latin ) , parce qu'ils sont à la proposition ce 
que les points sont à la ligne. Il y a trois termes 
dans toute proposition , envisagée comme objet 
de démonstration : un attribut ( xo^opovpfyov) , 
un sujet (kxB' qv YœvYr/opeïzài) et le verbe être 
( ro Ê'ivai) , par lequel on affirme ou Ton nie , 
selon qu'il est seul ou accompagné de la néga- 
tion K 

Les termes et les propositions sont les éléments 
du syllogisme. Or , on appelle syllogisme un 
discours par lequel on tire de certaines données 
une conséquence nécessaire , sans appeler à son 
secours d'autres termes que ceux qui expriment 
ces mêmes données. Tout syllogisme qui rem- 
plit exactement cette condition est un syllogisme 
régulier ou parfait ( zehioç avWoyiaphq ). Celui 
qui ne la remplit pas , qui a besoin d'autres 
termes que ceux des prémisses , dût-il fournir 
une conséquence légitime , est un syllogisme 

* Opov Sè xaX<3 èi$ ov ouxIùztm tj Trporaais otov to ts xar/iyopou/yi- 
voy xai to xa8 ' ou /.arrr/opstrae , n TrpoanOe//évoi» n oixtpoJ//£vo/J roy 
hveu yj fxn givat (ib). 



64 ANALYSE 

irrégulier ou imparfait ( qu^yva^ %%ùaK ) 4 « 
Il ne faut pas confondre le raisonnement ou 
le syllogisme avec une autre opération qu'Aris- 
tote désigne , dans sa langue ? par le mot 
dvTiazpoyY], et que les modernes ont appelée la 
conversion des propositions. Elle consiste à 
changer , à convertir une proposition dans une 
autre , qui doit être de la même valeur et com- 
posée des mêmes termes que la première. C'est 
pour cela , sans doute , qu'on Fa considérée 
comme une espèce de syllogisme sans terme 
moyen., comme un raisonnement immédiat, que 
Kant voudrait nommer un raisonnement de V en- 
tendement ( ein Ferstandesschluss ) , pour le 
distinguer du raisonnement ordinaire {Vernunft- 
schluss) 2 . Voici à peu près toutes les règles de la 

1 2y)loyi«7/.tèb os s<m Xoyoj h <S , TsQÉyrcoy tîvwv , erspoy ri tô>i> 
X£t/z£v<yy ê£ av^yx/;s <™//êatysiTW raiïra ètvai. Asyco oï tcÔ t«û?« sivat, 
to Stà roùh-ci gujjiGmvzcj : to Sè ôtà TaDra <jy/>têatysiv to /z7i8svo$ sçco- 
0ev opoi» irpaoSsiv —pès to yt'ysoSai to âvayxaîoy. Toutes ces 
propositions se succèdent dans Tordre où je riens de les 
exposer. Il en sera de même des snivautes. Je ne me réserve 
que le droit, qui doit appartenir à l'analyse, dVn faire sentir 
l'enchaînement. 

2 Critique de la raison pure, iutroduct. à la dialectique 
transcend. 



DE LTORGANUM D'ARISTOTE. 6S 

conversion : 1 0 Une proposition générale et néga- 
tive doit être convertie dans une proposition de 
même nature 1 c'est-à-dire , dans sa réciproque. 
Par exemple , si aucune volupté n'est un bien 7 
il faudra dire aussi qu'aucun bien n ? est une vo- 
lupté. 2° Une proposition générale et affirmative 
se convertit en une proposition particulière de 
même qualité. Par exemple \ si toute volupté est 
un bien, il faut admettre par conversion qu'il 
y a des biens qui sont des voluptés } mais on 
ne dira pas la même chose de tous les biens. 
3° Une affirmation particulière se convertit dans 
sa réciproque comme une négation générale. 
A° Il n'y a pas de conversion possible pour une 
proposition particulière négative. Ces règles s'ap- 
pliquent également à toutes les propositions , 
sans distinction de modalité , comme on dirait 
dans le langage du criticisme *. 

Après toutes ces définitions et ces prolégo- 

* La démonstration de ces règles remplit entièrement les 
ch. 2 et 3. En voici les formules principales : n jab zaOaXoi/ 

OT£p73TiX7i , xa0é)vO'J avTiffTpéipei. — Trjy xar/;yoptX7]V àyTtaTpftpsiy ph> 
àvayxaiov , où [xkv xaQôlou , àll ' h jufp'sï. — Tô5v os èv jxépzi rrp 
p.h xaTaijjaTiX7]V avriarpécouv àyàyxri xarà jxépoç. — Tô Se èv juÉpet 
CTîprjTtxbv ovx àvrKJTpévu. 



66 ANALYSÉ 

mènes, dont nous n'avons presque rien omis > 
parce qu'ils nous semblent réellement néces- 
saires , on arrive enfin à la science de la dé- 
monstration 5 que Fauteur divise en deux parties , 
comme nous Pavons déjà dit, et même en deux 
traités distincts , qui ont chacun leur titre par- 
ticulier : dans l'un , on fera connaître la forme 
de la démonstration ; c'est-à-dire ? tout ce qui 
concerne le syllogisme qui est au raisonnement 
ce que la proposition est au jugement. Dans 
l'autre , on examinera la démonstration elle- 
même , ses bases , sa valeur et ses règles; Il faut 
commencer par le syllogisme, qui est la forme 
et la condition générale de toute démonstration 4 < 

{Jrtmièr* $)artu\ — Premières Analytiques , 

OU DU 

Syllogisme. 

Si le principe de contradiction ou d'identité 
est le principe suprême , le critérium unique de 
toute vérité , ainsi qu on le démontre très- 



1 Voyez, un peu plus loin, ce qui est relatif à l'authenticité. 



DE I/ORGANUM D'ARISTOTE. 67 

longuement dans le troisième livre de la Méta- 
physique 5 il est évident que le syllogisme doit 
être la forme générale de toute démonstration , 
car il n'est que l'expression de l'identité 5 non 
pas sans doute de l'identité ontologique qui est 
le caractère fondamental de l'idée de substance 
ou d'être , mais de l'identité logique , comme 
celle qui existe entre plusieurs propositions parti- 
culières, vraies ou fausses, qui sont comprises 
dans une seule et même proposition générale. 
En effet , lorsque , par exemple , j'affirme sépa- 
rément que tel homme et tel autre sont mortels ? 
je répète ce qui est déjà exprimé par cette pro- 
position générale : tous les hommes sont mortels. 
En un mot ? le syllogisme , quand il est bien 
fait , nous montre qu'en affirmant ou en niant 
ce qui est maintenant en question , nous ne 
faisons que répéter , au moins en partie ? une 
vérité déjà reconnue. Il ne faut donc pas s'éton- 
ner si Aristote , peut-être le plus conséquent 
de tous les philosophes ; s'est tant appesanti, 
nous a laissé tant de règles et de détails sur la 
construction du syllogisme et sur l'art de s'en 
servir. Ces règles et ces formes multipliées ont 
été si long- temps à peu près le seul objet de 



68 ANALYSE 

l'enseignement philosophique } on a si long- 
temps gémi sous leur torture 5 elles sont encore 
si universellement connues , qu'il n'est pas né- 
cessaire , je pense , de les reproduire dans cette 
analyse avec une minutieuse exactitude} nous 
nous contenterons de les rappeler sommairement 
et de faire connaître 5 si nous le pouvons , la mé- 
thode et l'esprit qui ont dirigé leur premier 
inventeur. 

Malgré l'immense confusion que l'on croit y 
découvrir à la première lecture 7 il y a pourtant , 
dans le traité particulier dont nous allons donner 
la substance, un plan aussi régulier et aussi 
sage que dans l'ouvrage dont il fait partie , ou 
dans les analytiques considérées dans leur 
ensemble. Il se divise en trois sections ; dont 
la distinction est beaucoup plus naturelle et 
d'une authenticité bien plus facile à démon- 
trer que celle des deux livres si généralement 
reconnus. Dans la première , on s'occupe sim- 
plement de la construction du syllogisme ou 
de sa forme proprement dite ( yh&ns xthv avllo- 
yia^wj ) } dans la seconde , on expose les moyens 
d'en trouver les matériaux : elle pourrait être 
intitulé eJpfâtç } enfin j dans la troisième ; on 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. «9 

apprend l'art de combiner le syllogisme et de 
ramener le raisonnement , de le réduire à sa 
forme naturelle et primitive , lorsqu'il en a été 
écarté par le langage vulgaire ou oratoire. En 
tête de cette troisième partie , on pourrait écrire 
le mot dvoïlwjLç *. 

§ 1 er . De la Construction du Syllogisme 
ÇyévzŒtç Twy vvÛ.oyiGuhyj ). 

Pour construire un syllogisme régulier , il 
faut trois termes ; dont le dernier doit être 
entièrement renfermé dans celui du milieu } 
mais celui du milieu peut être ou n'être pas 
renfermé dans le premier. Dans un cas 9 le 
résultat du syllogisme est positif } dans l'autre , 

1 II est vrai que ce plan n^st pas indiqué dès le commen- 
cement , mais il est clairement formulé dans les textes sui- 
vants : ou juévov tcws Izl Ôswpsiv tijv yévsaiy tgùv aulXoyiaiJ.wv , 
xaî tt]v Suva/«v ïyzvj rou nôiav (premières analyt. 3 liv. i y ch. 

. — Et TTiv yévzaiv twv avWo'jiGfjia>v ôscopoi/xsy xai roy evptajcsiv 
zyoïjxzv Q*ùv(X[Aiv : tri tous yzyzvfi[/.évo'J5 àyalûot/zsv hç rà Trpostprj- 
fiva (5^//ara , rélos av s^oi 17 è£ àpyfis TrpoSeais (ib. , ch. 32). Il 
a été rt connu par un des plus savants éditeurs des œuvres 
d'Aristote, parBuhle (tome 2, Argumentum Analylicorum)^ 

5 



70 ANALYSE 

il est négatif. Le terme le plus important est 
donc celui du milieu , qu'on appelle , pour cette 
raison , le moyen (to u.hov , terminus médius). 
11 est à la fois sujet et attribut (c /.où dvro h sèÀÀw 
Koà aù/j ïv 7ovrô> èan ). Le premier, qu'on appelle 
le grand terme (to uéi'Çov , terminus major ) 7 tient 
exclusivement lieu d'attribut (àuro èv <Dùû et 
le dernier, qu'on appelle le petit terme (to f/arrov, 
terminus mincir) , représente toujours un sujet 
( èv ri» dllo zGzi ). Le grand et le petit terme sont 
aussi nommés les extrêmes (~à Stupa)* Les di- 
verses manières dont on peut disposer ces trois 
éléments généraux et indispensables de tout 
syllogisme donnent naissance aux figures ( -à. 
ç/f\u.7~oL ) , qui sont au nombre de trois. La qua- 
trième figure, qu'on a placée plus tard sur la 
même ligne que les autres , n'est pas mentionnée 
dans le traité des Analytiques , ni dans aucun 
autre ouvrage d'Aristote *. 

Dans la première figure ? les termes sont dis- 
posés dans leur ordre naturel . c'est-à-dire 
que le terme moyen , à la fois sujet et attribut , 

' Ch. 4. — Voy. Kant, de h fausse sublililé des 4 ligures 
syllogistiques. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 



71 



est placé entre les deux extrêmes ( %ca rn Bêaei 
yimat ) dont il opère la réunion , sans de- 
mander aucun effort d'intelligence. Il ny a 
dans cette figure que des syllogismes réguliers. 
Elle est la plus parfaite et suffit à elle seule 
pour résoudre tous les problèmes imaginables. 
Les règles auxquelles elle est subordonnée sont 
les règles et les conditions générales de tout syl- 
logisme 1 . 

Dans la seconde figure , le terme moyen joue 
deux fois le rôle d'attribut : une fois dans la 
majeure } une seconde fois dans la mineure 5 
et les deux extrêmes représentent les sujets de 
ces deux attributs. Tous les syllogismes qui ap- 
partiennent à cette figure sont irréguliers ( xilzioç 
piv hvy. iaxai aoï^oyin^hq oviïauoç iv tovtû ayj]\j.cai ) > et 
conduisent à une conclusion négative , quelle 
que soit la quantité de leurs prémisses 2 . 

Enfin , dans la troisième figure , le moyen est 
deux fois considéré comme sujet ? et chacun des 
deux extrêmes comme un attribut. Pourvu que 

1 Ai]\ov on TT&VTÎ.Ç èi hv àuno auWoyiafioi tî\zlol liai.... xai on 
Travra rà TrpoêX/j/.'.aTa Ssi'xvuTat 8ià rovrou ro~j syr\u.y.roç (ch.. 4). 

2 Où yiverai xarawaTixos ou\loyiajxh$ oià toùtoj ajr/j v.aroj àWos. 
7r&VTtS OTspviTixoi (ch. 5). 



72 ANALYSE 

les attributs ne soient pas tous deux négatifs , 
la conclusion, et par conséquent le syllogisme, 
sera possible 5 mais il ne sera jamais régulier , 
non plus que dans la figure précédente {xùsm 
usv ovv ov yivezaci av)loyiçu.oç bvfie èv rovrôi ayfipazt. 
Avvoczoç S eaxou ) *, 

Après avoir été étudiées séparément dans les 
moindres détails ; ces trois figures sont exa- 
minées de nouveau d'une manière sommaire 7 
et subordonnées à des conditions ou des règles 
générales, dont voici les plus importantes : 1 0 Lors- 
que les deux extrêmes sont des termes particu- 
liers, quelle que soit d'ailleurs leur qualité ; 
le syllogisme est impossible. 2° Lorsque l'un est 
affirmatif et l'autre négatif , pourvu que ce der- 
nier soit pris dans un sens général } la conclusion 
sera négative. Dans tout autre cas , la conclusion 
est positive. Or , tels étant précisément les ca- 
ractères de la première figure , il en résulte que 
toutes les autres peuvent se ramener à celle-ci 
( eati <$s dtvccyxyeiv itavraç tqvç GvlloyiG[J.oi>ç èiç zol>; h 
TÔ) 7r ( GG)TOJ vyfi'j.yr.i v.:< r jôlov GOAloyiG^.ovç ) ^. 



1 Ch. 6. 

2 Ch. 7. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 75 

Outre ces figures , on a reconnu plus tard un 
grand nombre de Modes dont chacun a ses 
règles particulières qui varient suivant la ligure 
à laquelle il appartient \ mais ni le nom ni la 
chose quil désigne ne se rencontrent dans les 
œuvres d'Aristote i . Encore bien moins faut- il 
lui attribuer l'invention de ces mots barbares par 
lesquels on a designé après lui toutes les combi- 
naisons possibles du syllogisme. Seulement, après 
avoir fait connaître les formes générales de la 
démonstration et les conditions sans lesquelles 
il n'y a pas de conclusion possible ? il veut savoir 
quelle sera la nature de cette conclusion , quand 
on établit dans les prémisses la différence du 
nécessaire , du contingent et du possible. 

Si les prémisses sont toutes deux des proposi- 
tions nécessaires , la conclusion sera également 
nécessaire 5 elle sera affirmative ou négative , 
selon les règles générales du syllogisme 7 et il 
n'y aura rien de changé que l'addition du terme 

* On y trouve une ou- deux fois le mot rponos dans le sens 
attaché par Kant à celui de modalité. Encore nVst-ce pas 
dans le texte, mais dans un titre dont Tauthenticité est plus 
que suspecte; c'est celui des ch. 12 et 13 du traité de 1 In- 
terprétation : 7rspt Tcoy arroyavarî'Gov rav fuxi j . toôûq j. 



74 ANALYSE 

qui exprime l'idée de nécessité. Cette règle 
s'applique indistinctement à toutes les figures 1 . 

La conclusion est encore nécessaire 5 quand 
même Tune des prémisses serait contingente , 
pourvu que l'autre soit une proposition néces- 
saire. Mais il faut , lorsque le syllogisme appar- 
tient à la première figure , que cette proposition 
renferme le grand terme , c'est-à-dire , qu'elle 
ne peut être que la majeure. Dans les autres 
figures, il suffit qu'elle renferme l'un des extrêmes 
et qu'elle exprime une négation générale. Une 
proposition générale 5 mais affirmative , ou une 
proposition particulière ? quelle qu'en soit la 
qualité , ne pourrait pas conduire à une con- 
clusion nécessaire. Voilà à peu près tout ce qu'on 
peut recueillir dans trois énormes chapitres 2 . 

Avant de rechercher dans quels cas la confu- 
sion est contingente 7 Aristote établit une dis- 
tinction très-importante entre cette idée et celle 
du hasard. Le mot contingent , dit-il ( rè svàî- 
^oaivov) , s'applique indistinctement à deux sortes 
de faits : les uns qu'on ne saurait prévoir et qui 



1 Ch. 8. 

- CU. 9, 10 et 11. 



DE L'ORGAÎSTTM DWRISTOTE. 



ne se reproduisent jamais dans un ordre déter- 
miné ] les autres , que Ton prévoit facilement , 
parce qu'ils se reproduisent fréquemment et tou- 
jours de la même manière. Les premiers ne 
peuvent pas être l'objet de la science, et par con- 
séquent ne sont jamais exprimés sous la forme du 
syllogisme. Les derniers se divisent d'eux-mêmes 
en deux classes : ceux qui peuvent être , mais 
qui ne sont pas encore , et ceux qui existent ac- 
tuellement ? mais qui pourraient aussi ne pas exis- 
ter* 7 c'est-à-dire, les faits possibles etîes faits réels 1 . 
De cette distinction résultent plusieurs cas par! ~ 
culiers qui peuvent exercer de l'influence sur la na- 
ture de la conclusion et donner naissance àdes règles 
nouvelles. Au moins devaient-ils fixer L'attention 
de celui qui le premier a cherché, par la méthode 
d'observation, à déterminer les lois et toutes les 
formes possibles du raisonnement. Ils sont au 
nombre de trois : 1° les prémisses peuvent expri- 
mer toutes deux l'idée d'un fait contingent, mais 
réel } 2° elles peuvent exprimer toutes deux Vidée 

1 Tb hoéyj.aQy.i r.y.rr. hijo Xsysrœt rpôvoyç : ïvx //èv to cos stù xb 
ttoI'j yt'yçcrQai, . . . a)).ov ùï Tpôîrov tq xôpcsTOv , o xat odt^s v.y.t y:h 
yurcos Suva.TOVj etc. (Ch. 12.) 



76 



ANALYSE 



du possible, dans le sens que nous y avons attache 
tout-à-l'heure, d'une chose qui n'existe pas encore, 
mais qui est dans les lois de la nature } 3° lorsque 
l'une renferme Tidée du contingent proprement dit 
(to v-nocpyoïi), l'autre peut exprimer celle du possible 
(ro e.vZzyQ[)hov). Chacune de ces trois circonstances 
est observée successivement dans les trois figures 
du syllogisme, oùil faut encore que Ton prenne en 
considération la quantité et la qualité des propo- 
sitions. Sans doute ces observations détaillées , 
qui remplissent à peu près dix chapitres 4 , ne con- 
duisent pas à des résultats très-utiles } mais ces 
résultats , pouvait-on les connaître sans les cher- 
cher ? Aristote lui-même , après qu'il y est arrivé , 
n'y attache pas plus d'importance qu'ils ne mé- 
ritent , puisqu'il dit expressément que toutes les 
formes possibles du raisonnement se réduisent 
aux trois figures, qui elles-mêmes peuvent se 
ramener à la première , en dehors de laquelle il 
n'existe pas de syllogisme régulier 2 * 

1 Depuis le ch. 45 inclusiv., jusqu'au ch. 22. Prczv.irres 
anaJyt. , liv. 1. 

2 ïlàxsxv (xtzôùuïlv xat Txàvrx ai>\loyv5;jLÔ-j àvàyx/i yivsoBcu ot->. rpiwj» 
twv :rpo£tpv]//Évwv a-/r\txâzu)V. Toûroj oè ov.'/0v;toî St;),ov u>s aras ~'- 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 77 

Tout syllogisme , à quelque figure qu'il appar- 
tienne, et quelles que soient ses prémisses , a pour 
but de prouver qu'une chose existe ou n'existe 
pas. Or , ce but peut être atteint de deux ma- 
nières: Tune 5 directe (&à roO èyBeaQou), lorsqu'on 
part d'un principe reconnu vrai , dont on tire une 
conséquence légitime } et l'autre, indirecte ( 
tov oiïvvazov ) , lorsqu'on renverse une hypothèse 
absurde par l'absurdité de ses conséquences 4 . On 
peut donc , sans rien changer aux règles gé- 
nérales qu'on vient d'exposer , distinguer deux 
espèces de syllogisme : le syllogisme démonstra- 
tif ( m ç)£iy~ikôl ) que nous nommerons plus juste- 
ment, avec Kant, le syllogisme catégorique^ celui 
dont on fait un si fréquent usage dans les sciences 
mathématiques , et qu'on appelle dans notre 
langue , comme dans celle d'Aristote, la réduc- 
tion à V absurde ( hç zb àùvvotzov aîraywy^, ou sim- 
plement ànatr/bT/r)). Mais ce genre de démons- 
tration n'est qu'un cas particulier du syllogisme 

cuMvoyicr jwos ÈTrtTsXsto-jTai Stà toD 7rpwfO'J ff^vfy/aTOS xat àvâyîrat èi§ 
TO-jg èv toûtw xaQotau cvXkoytGy.ovs (ch. 22). 

1 Em Sè xai Sià toD àôuvâToyxat toD £x62<jrat Trocstv ttjv dciroSêi^iv. . . 

(ib.) 



78 ANALYSE 

hypothétique (bi h vnoBfa&àq)* Un peu plus loin *, 
il est question (Tune troisième espèce de syllo- 
gisme dont on ne parle pas beaucoup, parce qu'il 
n'est pas d'un usage aussi général que les précé- 
dents y et qu'il appartient à la Dialectique plutôt 
qu'à Part de la Démonstration : c'est le syllogisme 
disjonctif, désigné par ces mots : f) &a zûv yémv 
diodpsmçi ou simplement §tadpz<3tq. Cette division de 
tous les syllogismes en trois classes ; catégoriques , 
hypothétiques et disjonctifs^ est celle qui a été re- 
connue par Kant, et dont il sait tirer un parti admi- 
rable dans sa Dialectique Transcendentale 2 . Elle 
représente , comme on sait , la catégorie de la 
Relation. Le nécessaire, le réel et le possible, qui 
font la matière des considérations qui précèdent, 
sont compris sousle titre général de Modalité. En- 
fin, la distinction des différentes figures est entiè- 
rement fondée sur la Quantité 'et la Qualité. Ainsi, 
le syllogisme est envisagé sous les mêmes points de 
vue que la proposition, et le traité de l'interpréta- 
tion est à la fois l'antécédent logique et l'antécé- 
dent chronologique de l'ouvrage que nous exa- 
minons maintenant. 

1 Ch. 51. 

2 Critique de la raison pure, p. 2GS, 7 9 edit. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 79 

Telles sont en substance les règles les plus 
utiles qui se rapportent exclusivement à la cons- 
truction du syllogisme. D'abord noyés et comme 
perdus dans une multitude de faits minutieux , 
qui ne pouvaient pas être négligés par le premier 
qui a voulu fonder Part de raisonner sur l'obser- 
vation du langage, et parce qu'il faut avoir exa- 
miné une prodigieuse quantité de faits . avant de 
trouver un petit nombre de lois ou de règles vé- 
ritablement utiles , ces résultats sont reproduits 
avec beaucoup de lucidité et accompagnés d'ob- 
servations nouvelles dans un résumé assez éten- 
du 1 , qu'on prendrait pour une répétition sura- 
bondante, si l'on ne connaissait pas l'esprit, la 
méthode et la division de ce traité. Puis, avant 
d'abandonner ce terrain et d'indiquer les maté- 
riaux du syllogisme , l'auteur fait une réflexion 
générale dont l'importance égale au moins la 
justesse , et qui pourtant n'est que la consé- 
quence légitime de ces observations syllogistiques 
que le critique le plus pénétré de respect pour 
le génie antique , dont les dépouilles pourraient 
encore enrichir bien des intelligences modernes , 

1 Ch. 25, 24 et 25 ; Premières Analy t. , liv. 1. 



FO ANALYSE 

ne peut s 'empêcher quelquefois de traiter avec 
dédain et de lire avec impatience : « Nous savons, 
» dit-il ? par tout ce qui précède , que lespropo- 
» sitions générales et affirmatives ne peuvent se 
» démontrer que par la première figure 5 les pro- 
» positions générales et négatives se démontrent 
» par la seconde et par la troisième } les pro- 
» positions particulières; par toutes indifférem- 
» ment ? et dans chacune de plusieurs manières. 
» Or 7 les problèmes les moins faciles à résoudre 
» sont évidemment ceux qui n'offrent qu'un seul 
» moyen de solution 5 donc il n est rien de plus 
3» difficile à démontrer que les principes géné- 
» raux , soit positifs ou négatifs , mais particu- 
» lièrement les premiers , parce qu'un seul fait 
5» suffit pour les renverser , et il en faut au 
» contraire un très-grand nombre pour les 
» rendre dignes de confiance. On s'aperçoit en 
» même temps qu il est bien moins facile d'édi- 
» fier que de détruire » 

1 CVst à peu près la traduction du ch. 26 : rb [xvj ôov xarx- 
«paTixèv rb xaôôXou olx roî) —pco-rov ayrifxuxoç Ssutyurxt //ovov xat otà 
roùro'j /y.ova^cos. . . . ytkvzpov oui» on rb xaOdXau xanr/opuioy xara- 
gxeu&rat fikv ;(a),s77cI)TaTOv , ayaaxEudcsac oè pvarov . xat yàp qv rive 



DE L/ORGANUM D 1 ARISTOTE. 



81 



§ 2. Des Matériaux du Syllogisme. 

De tous les matériaux qui peuvent entrer dans 
la construction du syllogisme , soit comme 
moyens , soit comme objets de démonstration 7 
les uns représentent exclusivement des sujets et 
ne peuvent jamais servir d'attributs 5 les autres 
représentent exclusivement des attributs et ne 
peuvent jamais servir de sujets. Les premiers 
sont les êtres individuels qui ne parlent qu à nos 
sens et dont l'existence ne peut pas être dé- 
montrée } ils sont au-dessous de la science : les 
derniers sont les idées abstraites et universelles 7 
qui servent de base à toute démonstration } ils 
sont au-dessus de la science. Enfin , il y en a qui 
tiennent le milieu entre ces deux extrêmes , qui 
peuvent servir en même temps et de sujets et 
d'attributs, et ceux-là sont les véritables objets 
de la science et des démonstrations scientifiques. 
Dans cette simple division , il n'est pas difficile 

p.7\ 0-na.pxY) àvyjpyyrai. — A//a Sè ofjXov on xat rb avaaxsydcÇstv isrl 
tou xocrasxeuàÇsiv paoy (ch. 26). 



82 ANALYSE 

de reconnaître l'auteur de la Métaphysique 3 qui 
cherche constamment à marier la sensation à 
Tidée, ou la raison à l'expérience, et qui repousse 
également l'empirisme et le rationalisme exclusifs, 
en accusant le premier d'être contraire à la 
science et le second à la réalité. Cette harmonie 
se fera encore mieux sentir par la suite }* 

Quand on a choisi son sujet , il faut le définir 5 
il faut en déterminer la nature et les propriétés 5 
il faut remonter à ses principes , le suivre dans 
ses conséquences , et en un mot l'embrasser sous 
toutes ses faces. Pour bien connaître les qua- 
lités d'une chose , il est nécessaire de les diviser 
en trois classes : les unes essentielles , générales , 
et qui entrent nécessairement dans sa définition 
(ina. iv tco rt iaxl ) } les autres^ particulières , mais 
permanentes ( zà ïiïia) , et enfin les simples acci- 
dents (tà GV(j£&fr/.oz<x) ou circonstances fortuites , 

* AîTàvTCov 6t] Twv ovrwv rcr. jxiv sert TOiaûVa wsrs xarà fx^ov/oç 
uWo'J xarriyopetaSat oikriQîôs , xarà ùi to'jtwv uk\a : rà ôè àurà fiht 
y.v.t xaTr.yopîtrai xarà toûtcov oi iïXka oy xaTr.yopôÏTXt : ci oè 

etc., ch. 27.— Conf., Métaph., 
liv. B ; pass. la Critique de Técole de Zenon et des natura- 
listes (01 ^'jato>.ôyoi)). 



DE L'ORGÀNUM D'ARISTOTE. 83 

sans généralité et sans durée 4 . Mieux on ob- 
servera toutes ces règles, et plus prompts et plus 
sûrs seront les résultats. Ce serait peut-être ici 
le lieu de parler de la définition } mais il en sera 
question plus tard, dans le traité de la Démonstra- 
tion proprement dite et de la Dialectique. 

Après avoir exposé le très-petit nombre de 
règles générales qui appartiennent au point de 
vue où nous sommes placés maintenant , l'au- 
teur examine , suivant son habitude , quel usage 
on en doit faire dans les différents cas particuliers 
que nous avons énumérés précédemment 2 , et 
si elles pourraient servir également pour toute 
espèce de syllogisme. Jusqu'à présent on peut 
compter trois espèces de syllogisme, comme 
nous savons : le catégorique ou le démonstratifs 
X 'hypothétique^ ou la réduction à l'absurde, et le 
disjonctif. Mais le dernier n'étant dans l'opinion 
d'Aristote qu'un argument très-faible (œjSsvhç 
av)ùoyia[jLbç ), et souvent même un véritable para- 
logisme ( 0 pèv yàp deï det£ai oarelzat ) , n'appartient 

1 Ataipersov tcov s7rojWsvcov osa ri èv tcÔ ri eart, xal offa to$ i&os 
xal oera ws cuju€sê?ixoTa xaT/iyopitrai , etc. (Ch. 27.) 

2 Ch. 28. 



8t ANALYSE 

pas beaucoup à l'art de la démonstration ou à 
la méthode syllogistique dont il est exclusive- 
ment question dans ce traité ( pixpov ~t phpurt zï~\ 
zyîç etpYitiIwiç iveBciïov). Quant aux deux premiers , 
il n'existe entre eux aucune différence , ni dans 
les matériaux , ni dans la forme , ni dans le 
résultat. Ils se composent également de trois 
termes et de deux propositions 5 ils admettent 
les mêmes figures et Ton peut indifféremment 
les employer l'un ou Fautre pour arriver à la 
même conclusion. Par conséquent , il faut aussi 
qu'ils aient les mêmes lois et les mêmes règles 1 . 

On comprend sans peine qu'il y a peu de 
chose à dire sur ce sujet 5 envisagé comme il est 
sous un point de vue purement matériel. En 
effet , lorsqu'on connaît exactement la construc- 
tion du syllogisme , quand on l'a étudiée 5 
comme il l'a fait jusqu'à présent , dans son en- 
semble et dans ses détails , il n'est guère possible 
de ne pas connaître en même temps les pro- 
positions et les termes dont il doit se composer } 
par conséquent , il ne reste rien à ajouter sur 

1 Nùv Sè TOdoDroy 7]jutv èarù ùrfkov on sts rxDrx êXerrrsov SîixtixÙ)£ 
tz ÇoAoy ivots <j'j),).oytÇï<j0atxy.i èiç rb àôûyarov xy&yzvj (ch. 29 et 50). 



DE L'ORGAINUM D'ARISTOTE. 85 

l'art de les trouver qui fait précisément l'objet de 
la section que nous examinons maintenant. Les 
véritables matériaux du syllogisme , c'est-à-dire ; 
du raisonnement , ne sont ni les propositions, ni 
les termes , mais les faits, de quelque nature qu'ils 
soient ; visibles ou invisibles. Or, les faits ne sont 
connus que par l'observation. Ainsi , l'art de 
trouver les matériaux du syllogisme n'est pas 
autre chose que l'art d'observer , ou la méthode 
que Bacon et Descartes ont découverte deux mille 
ans plus tard. Cependant ? Aristote a fort bien 
senti l'insuffisance du raisonnement et de toutes 
ses formes. Quoiqu'il n'en ait pas tracé les règles, 
il a compris aussi bien que les philosophes mo- 
dernes } il proclame hautement la nécessité de 
l'observation et de l'expérience. De son propre 
aveu , la méthode syllogistique n'est bonne qu'à 
abréger les recherches et à fixer notre attention 
sur un petit nombre de principes incontestables } 
mais elle ne peut pas nous dispenser de l'expé- 
rience j car c'est elle au contraire qui doit nous 
fournir les principes de toute science et les bases 
du raisonnement (zàç [xh dpxàç ràç -neol eWtftoy 
è{j.Tïcip[aq èan nxpaiïovvxi). Ce n'est qu'après avoir 
exactement observé les faits ( Ir^Bévzm iWvwç rwy 

6 



86 



ANALYSE 



<pa«ofjL£vo>v ) qu'on peut se flatter de raisonner juste 
et de démontrer la vérité 1 . 

§ 3. De la réduction du Syllogisme à ses 
éléments et à ses formes primitifs. 

Il arrive souvent qu'une démonstration est 
entièrement défigurée dans l'expression , qu'elle 
est mutilée ou délayée. Il faut alors la ramener 
à sa forme primitive et la réduire à ses éléments 
indispensables. La marche qu'il faut suivre dans 
cette œuvre de décomposition n'est pas celle qui 
a été prescrite dans la construction du syllogisme. 
Là , on commence par les termes } puis avec les 
termes on construit les propositions , c'est-à-dire, 
les prémisses, et enfin l'on arrive à la conclusion. 
Ici, au contraire, la conclusion étant donnée, il 
faut d'abord chercher les prémisses , avant de 
porter son attention sur les autres éléments, 
parce qu'on trouve plus facilement le composé 
que le simple, Cest donc avec raison que l'on 

4 tàv >fj<p07] ?à yrap^ovrot rsoî sxa*W , r' ( "frepov 7)0>î Tas otTro- 
Ss^îtS ètoîucûs ÊjU^avÉÇav (ch. 50). 



DE L'ORGANUM D'ARISTO . 87 

donne à cette partie le titre S Analyse (dvxlvciç) 4 . 

Il n'est pas tout-à-fait aussi facile qu'on le pense 
de trouver les prémisses d'un raisonnement qui 
n'est pas exprimé sous la forme logique. Souvent 
elles sont cachées par une foule de propositions 
inutiles , étrangères , ou qui n'appartiennent 
qu'indirectement à l'objet de la démonstration. 
Quelquefois elles sont complètement omises, 
parce qu'il y a des vérités si évidentes qu'il suffit 
de les énoncer pour les faire adopter sur-le- 
champ. Si tout syllogisme bien fait conduit à 
une conclusion nécessaire , il n'en résulte pas que 
tout ce qui est nécessaire soit la conclusion d'un 
syllogisme. Il faudra donc retrancher le superflu 
et suppléer à ce qui manque. Les prémisses étant 
trouvées , il faudra les comparer entre elles et dis- 
tinguer la majeure de la mineure 2 . 

Après avoir ramené le raisonnement tout en- 
tier à ses propositions essentielles , on essaiera pa- 
reillement de réduire chaque proposition à ses 

1 I7pô>T0v <3ît 7r£tpâa6aiTàsouo TrpoTàssts sx^ajaêàvuv roù cAXoyw- 
yoù , pâoy yàp h$ rot /asi'Çço Sts^îtv, % rx D.&ttw : jusiÇw 07] rx a'jy- 
jzvivjy. : 7] ra i* siîyxsîrai (ch. 52). 

2 Ib. 



88 ANALYSE 

termes indispensables, et Ton commencera ses 
recherches par le terme moyen } car, celui-là 
étant trouvé ? il ne sera pas difficile de déterminer 
les deux autres. Or , le moyen ainsi que les ex- 
trêmes ne conservent pas toujours la place qui 
leur appartient } on essaiera de les reconnaître à 
d'autres caractères beaucoup plus essentiels et 
moins trompeurs. La démonstration de ce seul 
point remplit plusieurs chapitres 1 , parce qu'on 
le prouve successivement pour toutes les figures ? 
au moyen des lettres de l'alphabet , comme cela 
se pratique dans tout l'ouvrage. Il ne faut pas 
croire non plus qu'un terme du syllogisme ait 
toujours besoin d'être matériellement représenté 
par un terme de la langue , ou par un seul 
mot } ils sont quelquefois exprimés par des pro- 
positions entières , comme il arrive fréquemment 
dans les sciences mathématiques. Lorsque cela 
n'a pas lieu , il peut arriver que les mots qui 
les représentent soient détournés de leur signi- 
fication ou de leur forme primitive 5 ce qui change 
entièrement les conditions de la démonstration. 

4 La moitié du ch. 32, depuis ces mots : ûva tous ôpovs^ 
les ch. 33 et 54 tout entiers. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 89 

Il ne faut donc pas craindre de remplacer un 
terme par un autre , un mot par une phrase , et 
plus souvent encore une phrase par un mot , 
quand cela peut servir à rendre le raisonnement 
plus intelligible et sa forme plus simple i . Il faut 
pourtant faire une différence entre le syllogisme 
démonstratif et le syllogisme hypothétique. Il 
ne faut pas tenter de ramener ce dernier à une 
forme plus simple , parce qu'il repose sur une 
simple convention à laquelle on ne doit rien 
changer , même dans l'expression . Il en est de 
même de la réduction à l'absurde 7 qui n'est 
qu'un cas particulier du syllogisme hypothétique. 
On ne parviendra pas , par ce moyen , à con- 
vaincre son adversaire 3 si l'on ne conserve reli- 
gieusement tous les termes dont il s'est servi 
pour exprimer son hypothèse 2 . 

Une fois le syllogisme reconstruit dans la tota- 

1 Ch. 35 , 36 et 37. — Atï&z xaî ( usTa>a//ëàv£tv a to àvrh 
Sûvarat , èvô/zara avr ôvo//àTa>v xat \6yovg àvri lôy cov , xat «et àvrt 
"kôyou ro'yvo^a Xawêavera (ch. 37). 

2 Toys s£ ônoQéazodS GjWoyiGjxobç ôv îtstparfov àvàystv ou yàp Sià 
ao\loyLG{xbi> S£Ô > sty//îVoi ïtaoï , àMà otà auvO/jx/is o/zoloy nyAvoi TràvreS 

(ch. 38). 



90 ANALYSE 

lité de ses éléments, tant simples que composes , 
il est facile de voir par la nature de sa conclusion 
à quelle figure il doit appartenir. Alors on peut, 
si Ton veut , lui en substituer une autre , en 
déplaçant les termes et les propositions 5 sans 
changer leur valeur j car toutes les figures p euvent 
se résoudre les unes dans les autres , et par con- 
séquent être ramenées à la première , qui seule 
réunit toutes les conditions de la perfection. Les 
syllogismes qui ne pourraient pas soutenir cette 
épreuve ne seraient pas légitimes et n'appartien- 
draient à aucune autre figure 1 . Puis viennent 
quelques préceptes sur la place que doivent oc- 
cuper l'affirmation et la négation, sur Fart d'éviter 
la tautologie et la contradiction , dans le cas où 
le syllogisme renfermerait des propositions indé- 
terminées. C'est ce passage qu'on veut désigner 
dans le traité de l'Interprétation, où le même 
sujet est développé avec beaucoup d'étendue 2 . 



Les trois points de vue sous lesquels on vient 

1 Ch. 39. 

2 Ch. 40. Voy. Trepi ep/z/puas (ch. 10). 



DE I/ORGANUM D'ARISTOTE. 91 

d 'examiner le syllogisme sont seulement la raa- 
tière de ce qu'on appelle le premier livre des 
premières Analytiques. Aussi , est-il assez diffi- 
cile de déterminer nettement de quoi traite le 
second livre 5 car il sort absolument du plan 
que Fauteur s'est tracé dans le premier. Les 
commentateurs de l'école ont dit que celui-là 
considérait le syllogisme dans le moment de sa 
formation , in fieri , et celui-ci , dans le mo- 
ment où il est déjà tout formé et tout construit ; 
in facto. Cette obscure subtilité n'avance pas 
beaucoup la solution de la question. Il est pour- 
tant impossible de nier l'authenticité à- i * ras "" 
ment, et l'on voit dès les prp-^ mots > ap- 
pellent brièvpTv— iC les divers points de vue que 
nous venons de parcourir ; que sa place est im- 
médiatement à la suite de tout ce qui précède > 
et qu'il fait réellement partie du traité sur le syllo- 
gisme. Il me semble qu'après avoir donné une 
description complète de cette forme de démons- 
tration , qui est évidemment l'objet de sa prédi- 
lection , qu'il regarde comme la plus générale , la 
plus régulière et la plus décisive, Aristote devait 
chercher s'il n'en existe pas encore d'autres ; il 
devait essayer d'en donner une idée exacte , 



93 ANALYSE 

quoique moins étendue, ainsi que les diverses 
transformations ou applications du syllogisme lui- 
même, Or, je ne crains pas d'affirmer que tel est 
précisément l'objet de ce second livre , qui ne 
rentre pas dans le plan, mais qui est un supplé- 
ment nécessaire du premier. 

En effet , à part les quatre premiers chapitres, 
où Ton prouve séparément pour chaque figure 
( fait assez évident par lui-même ) que la fausseté 
des prémisses n'empêche pas toujours la conclu- 
sion d'être vraie , il ne renferme pas autre chose 
que Ténumération des divers moyens de démons- 
tx '. - qui se distinguent du syllogisme, au 
moins par ^ forme extérieure . M ais tous ne 
doivent pas trouver une ,a_ 0 ; ci? parce que les 
uns ont déjà été exposés plus haut ; et aont dans 
le texte l'objet d'une répétition que Ton pourrait 
excuser, s'il le fallait, par les développements 
nouveaux, quoique bien minutieux, dont ils sont 
accompagnés. Tels sont , par exemple , ceux que 
nous avons nommés la Conver 
ou le raisonnement immédiat , et la réduction à 
l'absurde (dizayuyh kg à^jvvarov), dont chacune 
remplit plusieurs chapitres. Telles sont encore les 
conditions de la contradiction dont on peut se 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 93 

servir pour la réfutation ( npbç zb dvxaxîva&tv ). 
Les autres n'appartiennent pas à la démonstra- 
tion 5 mais à la discussion 5 c'est-à-dire , à la dia- 
lectique et non à la méthode proprement dite. 
Nous les retrouverons plus tard dans les Topiques 
et les Arguments Sophistiques. Nous voulons 
parler du Cercle (zb Y.vvl^y.ai il dlWw tisUvvoQai)., 
de la pétition de principe (zb èv àpyri aizzl^ai) , de 
celui qu'on appelle : zb\m -napà zovzo vvpêabsiv zb ^sv- 
àoç , et qui n'est pas autre chose que le non causa 
pro causa ; des moyens de surprendre son adver- 
saire par une conclusion inattendue (ro y^zadvlloyi- 
&g9oo) î des moyens d'éviter une telle sui ^prise (r.phq 
zo YazaavlloyLÇsaBaî)) de l'argument proprement 
dit ( 6 èliyxoç ) 7 ou syllogisme de la contradiction 
(avncpaijewç avlloyiapaç) , et de quelques autres so- 
phismes désignés ici sous le nom général de sur- 
prise : zarà zy)v vTzokrityiv àrtcczri*-. 

Les seuls dont nous puissions rendre compte, 

1 Voici Tordre dans lequel ils sont énuinérés, avec l'indi- 
cation des chapitres qui leur sont consacrés : 1° to xux}a> 
Sei'xyuaQat (ch. 5, 6 et 7). — 2° To avnorpécpeiv (ch. 8, 9, 10). 
— 3° A7Tàya)y>i ks àSiîvaTOV (ch. 1 1 , 12, 13, 14). — 4° XIspt 
tuv àVTtxst/Aévwv (ch. 15 , 16 , 17). — 5° To èv àp^yf àiTeïcôai 
(ch. 18), — 6° Tà im Trapà toutq (ch. 19). — 7° Karà avllo- 



94 ANALYSE 

sans anticiper sur l'avenir et sans retourner vers 
le passé, sont les suivants : 

4 ° V Induction ( ènccyw/i) ). N'en déplaise aux 
partisans exclusifs de Bacon et de la philosophie 
moderne , Aristote a certainement connu l'indu c- 
tion ; il en a compris la nécessité et le véritable 
caractère , car voici à peu près en quels termes 
il en parle : « Il n'y a que deux moyens d'arriver 
» à des connaissances certaines : le Syllogisme et 
» l'Induction. On raisonne par Syllogisme quand 
» il existe un terme moyen $ quand il n'y en a pas 5 
» on raisonne par Induction. L'Induction est en 
» quelque sorte l'opposé du Syllogisme. Celui-ci 
» est naturellement le premier et le plus géné- 
» ralement connu ; mais celle-là est , à mon 
» avis, rargumentleplusclairQvapysWpoç) 1 . » Un 
peu plus loin , il la définit : un raisonnement par 

yi&a&M (ch. 20 et 21). — 8° To y* xxTXGuMoyl&aBau. (ch. 22). 
— 9° Karà t/]V ÔTTÔUtyiv àTrà-rr, (ch. 23 et 24). 

i An&vrx TiiGTVjQixiv 7) otà (j'j^Xoyttraoy , r, èrcot.yw/r.î. y.iv 
zgti y.zaov , otà toD jxiao-j 6 av}loyi i yy.b$ : wv Se ut] hri ot èraycoyfs. 
Kat rpoîTOV riva àvTt'xstrxi i-<xyu>yri rcô ff'j^oyts^'j \ 6 fiht yàp otà 
roZ yéaoj to axpov tcô rpircû SstxvuetV : ^ ôs Stà rov rpiro J to *xpov tco 
piau. <Dua;t ( aèv ovv rporspos xxt yvwp^uwTSpos ô otà toû jutéaou gjMo- 
ywybs : jÎjkiv os êvapylarspOS ô otà t/.j ;~y.y wyjjs (ch . 25). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 95 

lequel on démontre le général à l'aide du par- 
ticulier i . L'exemple qu'il choisit pour nous faire 
comprendre la nature de ce genre de démonstra- 
tion y nous montre que lui-même l'a parfaitement 
comprise , et qu'on Ta faussement accusé d'avoir 
confondu l'induction avec l'exemple à pari^ dont 
nous parlerons tout-à-l'heure. Si quelqu'un, dit- 
il , voulait prouver que tous les animaux sans bile 
vivent long-temps , il ferait observer ce fait dans 
l'homme, le cheval , le mulet et d'autres animaux 
qui n'ont pas une grande abondance débile, 
et l'on serait obligé de lui accorder la conclusion 
générale que nous venons d'énoncer. Il faut 
remarquer que tout en distinguant l'induction 
du syllogisme , en énonçant explicitement qu'il 
reconnaît deux espèces de raisonnement , l'un 
qu'il appelle Syllogisme , et l'autre qu'il nomme 
Induction ( dvzUsizai yi i-Kayur/ri tô> Gvl\oyi<J[ji.û , 01 
( twv ÀGycov ) §tà avÙayiGpà-j xaj ol ol èizoçyfùyyjç) ; il 
cherche pourtant à plier celle-ci à la forme syllo- 
gistique , comme il le dit non moins explicite- 

1 AeîxvuvT£$ to xaÔ6>ou otà toD Siftov etvat rb x«0 'sxaff-rov (Analyt. 

post. liv. 1, ch. 1 (voyez ib. , ch. 18). 



96 ANALYSE 

ment 1 , et comme le prouve cette expression 
très-fréquemment employée : ô §ià t>fc (ou ) 
£7ra^wy>5$ av)loyiaphç. 

2° U Exemple (Ttapaiïer/iJœ). C'est un argument 
par lequel une chose est affirmée d'une autre , 
parce qu'elles ressemblent toutes deux à une 
troisième. Ainsi , pour démontrer qu'on est mal- 
heureux , lorsqu'on prend les armes contre ses 
voisins , on citera la guerre des Thébains contre 
les Phocéens , qui était à la fois une guerre 
malheureuse et une guerre entre peuples voi- 
sins. L'exemple diffère du syllogisme , parce 
que le rapport sur lequel il est fondé n'est pas 
celui du tout à sa partie ( wç oXov itphq p£poç ) , 
mais un simple rapport de similitude ou d'éga- 
lité ( ùç idpog Tipbç pépoz ). Il diffère de l'induction , 
parce qu'il ne repose que sur la connaissance d'un 
seul fait 7 au lieu de s'appuyer sur l'observation 
de tous les faits semblables ; c'est 5 en un mot , 
l'induction oratoire (e^aye^ pmopt-m) , comme il 



1 Ou jxôvov ol StaXexTUCOÎ xai âTreoscr/raiot a-Aloyiay.oi ôtà rûv rpoît- 
pyj/^svcov ytvovrat <T£7]//àTcov, àMàxat 01 p^ropuolj xaî àrrX'Iiç J7TWOV» 

6oSov (ch. 25). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 97 

le définit très-bien dans le deuxième chapitre 
de sa Rhétorique d . 

3° La Conjecture. Telle est du moins la 
seule signification raisonnable qu'on puisse at- 
tacher au terme dna-yte-yy que les commentateurs 
latins ont traduit p ar abductio. On la définit : 
une opération par laquelle on réunit deux termes 
dont le moyen ou le rapport n'est pas assez 
clairement déterminé. Elle n'est pas encore la 
science , mais elle en approche beaucoup (nocnonç 
èyyvrepov i'ivai avyJoocivei rviç eTTiaTyjpfe) 2 « 

4° U Objection ( svgtoujiç , instantia en latin ). 
C'est le nom qu'on donne à l'argument par le- 
quel on cherche à démontrer une proposition 
contraire à l'une des prémisses de notre adver- 
saire. Elle peut être générale ou particulière, 
c'est-à-dire qu'un fait peut être combattu par 
un fait contraire ou simplement contradictoire. 
De là résulte que pour faire une objection vrai- 
ment digne de ce nom, il faut se servir de la 
première ou de la troisième figure ? qui seules 



1 Ch. 26. 
a Ch. 27. 



98 ANALYSE 

peuvent démontrer qu'il y a contradiction ou 
opposition entre deux termes 1 . 

5° L'Enthymème (r/;-^^). Dans l'opinion 
d'Aristote, il n'est pas seulement un syllogisme 
imparfait dans l'expression, mais il n'est pas moins 
imparfait dans la pensée, puisque les propositions 
ou les termes dont il est formé ne représentent 
que des probabilités (vvllvyifjjjw; areWs é£ Itxorwv). 
Il conclut ordinairement du signe avant-coureur 
d'un fait à ce fait lui-même (avXloyujpoç Ix an^îonv)* 
Du reste , on peut distinguer dans cette forme 
du raisonnement les mêmes éléments, et par 
conséquent les mêmes figures que dans le syllo- 
gisme. C'est un syllogisme oratoire (pvrcôpiwv tja- 
loyi<7u.bvi comme il le nomme dans sa Rhétorique 2 . 

6° Parmi nos diverses manières de raisonner , 
Àristote reconnaît aussi la science de Lava ter , 
la Physiognomonique (to yveu>yv(ùpBweïv)i qu'il es- 
saie de plier comme toutes les autres à la forme 
syllogistique. Mais il ne prononce pas d'une ma- 
nière absolue sur sa réalité } il ne l'admet que 



1 Ch. 28. 
3 Ch. 29. 



DE Î/ORGANUM D'ARISTOTE. 99 

d'une manière hypothétique et l'étend beaucoup 
plus loin qu'on ne Ta fait dans ces derniers temps. 
Si Ton nous accorde , dit-il , que les passions 
que nous tenons de la nature, telles que la 
colère ? le désir , agissent en même temps et 
sur Tâme et sur le corps , on sera aussi obligé 
de convenir que chacune de ces passions a son 
expression particulière, et la physiognomonique 
sera possible (ouwo/^sôa cpuawyvcapven/). On pourra 
donc , d'après leur seule conformation exté- 
rieure , déterminer le caractère des espèces et 
des individus. Ainsi, admettons que le courage 
soit le caractère particulier du lion , il faudra 
qu'il existe dans son organisation physique un 
signe particulier qui corresponde à cette qua- 
lité , et toutes les fois qu'on trouvera le même 
signe, ou , comme nous dirions aujourd'hui, le 
même trait physionomique , dans une autre es- 
pèce , soit dans l'espèce entière ou seulement 
dans un individu , quand ce serait même dans 
un homme , on pourra lui supposer du cou- 
rage *. L'Écossais Th. Reid a été bien plus loin ' 7 



* Ch. 30. — Tè» 



400 ANALYSE 

il a compté le principe de cette science ou de 
cette manière de raisonner parmi les vérités pre- 
mières qui nous sont connues sans le secours 
de l'observation et de l'expérience. « Les pensées 
» et les passions de Pâme ne sont pas plus visi- 
» bles que l 'âme elle-même , et ; par conséquent, 
» leur connexion avec les signes sensibles ne peut 
» pas être révélée par l'expérience } cette décou- 
» verte dérive nécessairement d'une source plus 
» élevée. Elle est due à une faculté particulière, 
» à une sorte de sens que la nature semble nous 
» avoir donné à cet effet , et l'opération de ce 
» sens est tout-à-fait analogue à celle des sens 
» externes K » 

Quonït pavût. — Deuxièmes Analytiques , 

OU Dr. LA 

Démonstration proprement dite. 

Ce n'est pas assez de connaître les éléments , 
les règles et toutes les modifications possibles du 

1 OEuvrcs de Th. Reid, trad. de M. Jouffroy, 2 e volume, 
des premiers principes. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 401 

syllogisme , il faut savoir encore à quel usage 
il est destiné , quel résultat il doit produire pour 
l'intelligence et pour la science , et jusqu'à quel 
point ce résultat est légitime. En un mot , après 
avoir exposé toutes les formes et les moyens 
extérieurs de la démonstration , il est temps d'en 
faire connaître le but et les conditions premières : 
tel est l'objet de cette partie , qu'on a partagée , 
comme la précédente , en deux livres. 

La démonstration et la science ne pouvant pas 
nous donner des connaissances nouvelles , elles 
ne font que développer et féconder des con- 
naissances préalables 5 car il faut savoir au moins 
ce qu'on veut démontrer et quel est l'objet de 
la science qu'on veut étudier. En un mot , et 
pour parler un langage plus moderne , elles re- 
posent nécessairement sur des données. Ces 
données sont de deux espèces : les définitions 
qui expriment la valeur des mots ( zl zb leyopivov 
ètjzl ) et les principes ou les données de l'expé- 
rience qui renferment la connaissance des choses 
( î>n fari ) ; non pas une connaissance claire et 
développée, mais une notion obscure et incom- 
plète. Cette règle s'applique ? sans aucune excep- 

7 



102 ANALYSE 

tion à toutes les sciences et à tous les genres de 
démonstration *. 

Il y a donc deux manières de connaître ou de 
savoir : Tune immédiate ( âpéauiç ) et sans démon- 
stration } l'autre médiate et par voie de déduction 
ou de svllogisme (&à rov p.éaw). Mais , en général , 
qu'est-ce qu'on appelle savoir ? Qu'est-ce qui 
distingue l'homme savant de l'ignorant ? On sait 
véritablement quand on connaît le pourquoi des 
choses ( to &on ) ; quand on les a saisies dans 
leurs causes 5 dans leurs principes 5 quand on 
est convaincu qu'elles ne peuvent pas être au- 
trement. Par conséquent, ces données primi- 
tives ? ces connaissances préalables , sur lesquelles 
doit reposer toute démonstration et toute science, 
sont en même temps nécessaires et universelles. 
Elles sont exprimées par des propositions immé- 
diates , évidentes par elles-mêmes , qu'on appelle 
du nom de principes (dpyxl). ^ e ^ cependant, 
il ne faudrait pas conclure que telles sont réel- 

1 Ilaora oiSaaxaXta xai Traaa //àG/jcrts Siavoy-Tixi] èx Trpo j-xpyô'jam 
yi'vexai. yvcoascos..., St^î>s S avayxaîbv — poyivuxjxuv : rà y.h yàp ort 
iorl Trpoi>TTo),a//êàvîtv àyayxaïbv, rà 3s Tt to Xîyo/zsvov è'art ç-jviévzt 

Ssr (ch. 1). 



DE L'ORGAWUM D^RISTOTE. 153 

lemcnt les premières de nos connaissances 7 c'est- 
à-dire que îes principes les plus absolus précèdent 
dans la conscience humaine tous les autres faits 
intellectuels. Il faut distinguer deux espèces de 
priorité : l'une absolue , qui existe réellement 
dans la nature (itpôzepov vh ^itist ? dnl&ç izpbxepov) } 
l'autre relative , qu'il ne faut pas chercher ail- 
leurs que dans notre conscience et la succession 
de nos idées ( nphepov mpog vjp^ç )• Bans le langage 
de la Philosophie moderne , la première serait 
appelée ontologique et la seconde psycholo- 
gique ** Il est certain que la cause doit exister 
avant les effets , et , par conséquent , le gé- 
néral avant le particulier 5 car plusieurs effets 
émanent d'une seule cause : voilà la priorité ab- 
solue. Mais , dans la conscience humaine , dans 
l'ordre selon lequel se développe notre intelli- 
gence j les choses ne se passent pas ainsi. Nous 
commençons au contraire par la connaissance 
des faits sensibles et particuliers , et c'est à me- 
sure que nous nous en éloignons que nous 
finissons par arriver à ces croyances universelles 

1 IIpoTspa ù zari xat yvoùpr.jx&npcx. ot^wg : ou yàp Tàurôy 7TpoT£pov 
r/f cpuasi xoù irpos >?//⣠Trpôrîpov (ch. 2). 



104 ANALYSE 

et nécessaires auxquelles on donne le nom de 
principes. Cette doctrine , qu'on retrouve à 
chaque page de la Métaphysique ; et qui sera dé- 
veloppée plus explicitement encore à la fin de 
ce traité ? confirme ce que nous avons dit à 
propos des Catégories , qu'Àristotena pas connu 
la distinction de Va priori et de Y à posteriori , 
dans le sens qu'y ont attaché les modernes , et 
surtout l'école de Kant. Mais en prenant son 
point de départ dans la sensation et dans l'ex- 
périence , il croyait arriver jusqu'à des principes 
et des idées absolues } par une suite d'observa- 
tions et de comparaisons comme celles qui nous 
conduisent à des généralités purement contin- 
gentes (ofàvvccTov ro xaBolov Scdipr^oct et \j:r t & i~y.yix>yr,z * . 
En un mot , Y abstrait et Y absolu sont entière- 
ment confondus dans son opinion. Il est vrai que 
tout principe absolu est nécessairement un principe 
abstrait 5 mais tout abstrait , n'importe à quel 
degré ; n'est pas l'absolu 2 . 

< Ch. 18. 

2 Àéyw oè r:ç.bs >3/Aas ptèv Tpônpx xatl yva>pi/jta>Tspa rà êyyvrepov 
t^s i.LcO-/\az(jyg ^ airV^s ùk TrpûTîpa Jtaï yvcoptuwTïpa ri -oppcôr^pov • 
èaTtoè Tropp'irxra juèy rà xaSô^oi» //àXtora • èyyvrxrcô okrxy.xB txxarx 

(ch. 5. Voir ib. , deuxièmes Analyt. , liv. 4, ch. 22, liv. 2, 
ch. 15). 



DE L ORGANUM D'ARISÏOTE. MB 

Cette nécessité d'appuyer toute science et 
toute démonstration sur certains principes évi- 
dents par eux-mêmes a donné naissance à deux 
opinions, à deux systèmes philosophiques qui 
semblent se combattre à leur point de départ ; et 
qui arrivent au même résultat, la négation absolue 
de la démonstration et de la science. Il faut donc 
les Taire connaître et les combattre avant d'aller 
plus loin. Les uns prétendent que des principes 
nécessaires et absolus , par cela même qu'ils ne 
peuvent pas être démontrés 1 sont de pures hy- 
pothèses 5 par conséquent, toute démonstration, 
s'appuyant sur eux, est nécessairement hypothé- 
tique , et la science est impossible. Les autres 
veulent qu'on puisse tout démontrer ? et par-là 
ils nient l'existence des principes et sont obligés 
de tourner dans un cercle perpétuel. Ces deux 
opinions sont réellement représentées dans l'his- 
toire de la Philosophie 4 . La première est celle 
des Sceptiques sortis de l'école sensualiste d'Ionie } 
la seconde est celle des Sophistes. Il faut répondre 

1 Métaph. , liv. B, ch. 4. — Evi'ois //.èv oov 8ià rb Sstv rà 
7rf>wTa èmarxaOM 6j ooxzï èmatfiptfi èivat rois ô sivat //sv , Tràyrwv 

//ÎVTOt V.TXQÙZL^ILS ilMt (ch. 3). 



106 ANALYSE 

à ceux-là que les principes n'ont pas besoin d'être 
démontrés pour être certains , parce que toute 
certitude ne vient pas de la démonstration. Il est 
facile de prouver à ceux-ci que le cercle dans 
lequel ils s'enferment volontairement n'est pas 
une démonstration , mais une simple assertion : 
en un mot , qui veut trop prouver ne prouve 
rien. Le troisième livre de la Métaphysique est 
presqu 1 entièrement consacré à la réfutation de 
ces deux singuliers systèmes. 

Les premiers principes d'Aristote ne sont pas , 
comme on pourrait le croire , des jugements 
absolus représentés par des propositions de même 
nature , mais les éléments de ces jugements , 
c'est-à-dire 7 des notions simples et abstraites y 
comme les Catégories. Ce sont , en un mot , 
les Catégories elles-mêmes. En effet ; aucun 
autre principe n'est mentionné dans ses œuvres , 
si ce n'est celui de la contradiction qui n'est pas 
un véritable principe ou l'une de ces données 
primitives de la raison, une de ces vérités fonda- 
mentales , à l'aide desquelles nous sommes mis 
en relation avec quelqu'autre chose que nous- 
mêmes et le monde extérieur } il n'est qu'un 
critérium ou un signe de la vérité qui, par 



DE L'ORGANTJM D'ARISTOTE. 



107 



sa nature même, ne peut avoir aucune valeur 
objective ? aucune réalité en dehors de la cons- 
cience et de l'intelligence humaines. Quelque- 
fois aussi, il est question des axiomes (rà a^oo^ara), 
et notamment de celui-ci : si de deux quantités 
égales on retranche des parties égales , les 
restes sont encore égaux : ha. dr.o ïgoyj àv ày'ù:n , 
fox xol lomà. 4 . Mais les axiomes de géométrie ne 
sont pas autre chose que des propositions iden- 
tiques , dont le sujet et l'attribut expriment 
la même idée sous deux formes différentes 5 ils 
doivent donc être comptés parmi les définitions 
auxquelles est spécialement consacré le second 
livre du traité que nous analysons maintenant. 
Mais les définitions ne sont pas des principes } 
elles n'ont aucun caractère de ces derniers , et 7 
sans pouvoir être démontrées d'aucune façon , 
ni par le raisonnement , ni par l'expérience 7 elles 
ne sont pas non plus de pures hypothèses , mais 
des données de convention qui doivent être 
connues antérieurement à toute démonstration 2 . 

1 Ch. 7 et ch. 10. — Tà aÇcc£>//ara ê£ wv àrroost^g. 

2 Oi [/.ïvô'JV oçjoloox. sLTtvujToOsaîisôuoè yàp swai7îfW] èivai Hyavrat* 
tous Sè opo'js p.ôvov ÇuvtssQai ôsi : oacov ovrwv rcô sxsîva sivai yi'ygTat 
tq oviJLTcépy,G[j.y.[ch, 10). 



108 ANALYSE 

D'ailleurs 1 les premiers principes ne sont pas 
autre chose que des connaissances absolues et 
nécessaires. D'un autre côté , l'absolu et le né- 
cessaire ne peuvent pas se distinguer par leur 
origine 7 puisque tout ce que nous savons dérive 
de l'expérience 5 ils ne sont 7 comme nous di- 
sions tout-à-l'heure , que les derniers termes de 
l'abstraction et de la généralisation. Or , il est 
évident que de simples notions sont des résultats 
plus abstraits que des jugements. Toute idée 7 
toute connaissance vraiment digne du nom de 
principe se distingue par trois caractères : elle 
est universelle (/.arà nèhtog)^ essentielle (zaS'àv- 
to), nécessaire (xaôoXou). L'universel se com- 
prend de soi-même } c'est ce qui est partout et 
toujours. L'essentiel , c'est ce qui entre nécessai- 
rement dans toute définition, et par conséquent 
ne peut pas lui-même être défini • ce qui répond 
à la question ti itifti. Enfin , l'absolu , c'est la 
même chose que le nécessaire 5 c'est ce qui ne 
peut pas ne pas être K 

Pour que la science soit possible , il ne suffit 
pas qu'il existe des principes ou des moyens de 



1 Ch. 5 el 6. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 409 

démonstration ; il faut aussi qu'il y ait quelque 
clicse à démontrer, ou des sujets de démonstration 
(ysvoç yTToxetaswv). Ces derniers se divisent en un 
certain nombre de genres principaux ? de classes 
fondamentales qui donnent naissance à autant de 
sciences particulières et parfaitement distinctes. 
Or, comme le procédé scientifique de la démons- 
tration par excellence n'est pas autre chose que 
la réunion de deux extrêmes à l'aide d'un terme 
moyen } comme les extrêmes et le moyen ne 
peuvent jamais se trouver que dans un même 
genre , il n'est pas permis à une science d'empié- 
ter sur le terrain des autres \ mais il faut que 
chacune se renferme dans sa sphère , qu'elle ait 
ses principes et ses problèmes à part *. 

De là résulte qu'il y a deux espèces de prin- 
cipes : les uns généraux , qui conviennent égale- 
lement à toutes les sciences ; et qui sont la base 
même de la vérité et de l'intelligence } les autres , 
particuliers , qui ne peuvent servir qu'à la solution 

1 O'JX èVriv s£ àXkou yévovç p.iTO&fory. SsîJjai, oiov rb yîa)//£Tpwov 
àpLO/^Tixyj.... Ex yàp toû àitrôO ys'yous àvàyxg, rà axpa xai rà /vi<3£ 
sivai (ch. 7)» 



110 ANALYSE 

d'un petit nombre de problèmes i . Or, s'il ne 
faut pas appliquer à une science les principes 
d'une autre science, il ne faut pas non plus s'a- 
dresser à des principes trop généraux et trop éle- 
vés ? quand il s'agit d r un cas particulier. Il y a 
donc, outre les sciences particulières et indépen- 
dantes les unes des autres, une science générale, 
exclusivement fondée sur des principes généraux, 
à laquelle toutes les autres empruntent leur certi- 
tude, et qui mérite d'être appelée la science sou- 
veraine (xvpa £7Ti7r%//) , ou la science par excel- 
lence (pxkma. i%iqtr,im)' H est de toute évidence 
qu'on veut parler ici de la Métaphysique , dont 
la composition est probablement postérieure à 
celle de YOrganum^ au moins du traité dont nous 
sommes occupés maintenant , car elle n'est pas 
encore désignée ici sous son véritable nom ; celui 
de philosophie première (cptXojocpt* içpmn}^ et son 
existence même n'est admise que d'une manière 
vague et hypothétique 2 . 

1 Eiti S ois YgSyyTaî h ry.iç aTrooeiXTUeaTs s-iarny-xii rà otiv lolx 
êxskarns êirwnflj&ois, rçc Se xoivà (ch. 10). 

2 Ch. 9. E^ovrat àûàvrwv àp^at km à^iszf.u.T, r, sxît'vwv xvfià 

îtàVTWV , CtC. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 411 

Les principes généraux ne sont pas des êtres à 
part 7 qui existent par eux-mêmes en dehors de 
la nature et des choses particulières 1 comme les 
idées de Platon ou le nombre de Pythagore. Ils 
sont réels 5 c'est-à-dire qu'il y a véritablement 
dans la nature des qualités fondamentales et com- 
munes à tous les êtres , ou des éléments substan- 
tiels sans lesquels rien ne saurait exister ni être 
conçu 5 mais leur existence est étroitement liée à 
celle des qualités contingentes et individuelles. 
En un mot, ils nous représentent l'unité dans la 
pluralité (raev xocrà 7toXXwv) , dont l'une ne peut se 
concevoir sans l'autre. Voilà encore une doctrine 
qui occupe une grande place dans la Métaphy- 
sique, où l'on démontre que l'unité sans la plu- 
ralité , que la raison sans l'expérience conduit né- 
cessairement au panthéisme abstrait de l'école 
Eléatique, et que la pluralité sans l'unité, ou l'ex- 
périence sans la raison , a pour résultat inévitable 
le phénoménalisme absurde des derniers repré- 
sentants de l'école Ionienne K 

Les principes particuliers ne sont pas autre 
chose que les principes généraux présentés sous 

1 Ch. 18 et 41. Aualyt. , liv. i. — Melaph. ,liv. B et 
passim. 



112 ANALYSE 

une forme moins abstraite et renfermés dans une 
sphère déterminée. Ils ne sont donc ni moins 
certains, ni moins nécessaires que les premiers. 
Toutes les questions qu'ils peuvent servir à ré- 
soudre se divisent en deux grandes classes : les 
questions de fait (~obV), et, s'il est permis à la 
logique d'emprunter cette expression à la juris- 
prudence et à la morale, les questions de droit 
(tô àtôn), qui ont leur source dans le désir d'ex- 
pliquer par la raison les faits qui nous sont livrés 
par l'expérience. Or, la raison est pour ainsi dire 
le code de la nature. Ces deux sortes de questions 
sont étroitement liées entre elles , car il n'y a 
point de fait qui n'émane d'une cause ou d'une 
loi ^ et de leur côté les lois et les causes ne sont 
connues que par les faits. Cependant ? elles se 
partagent entre des sciences bien différentes : 
les premières appartiennent exclusivement aux 
sciences naturelles ou physiques, qu'on appelle 
ici les sciences Esthétiques (tô uh on rw» «ttAftttxâ» 
èàivai) , sans doute parce qu'elles reposent sur le 
témoignage et les impressions des sens (diatfojiç) , 
comme Kant a appelé Esthétique Transcenden- 
tale sa théorie des lois de la sensibilité : les autres 
sont particulièrement du domaine des sciences 



DE L'ORGANUM D'APJSTOTE. 113 

mathématiques (to U oiôn tojv i).x ( jr i v.oizi*àv) , qui ne 
reposent que sur des abstractions de la raison , 
ou sur des idées générales que l'observation des 
sens ne peut pas fournir 1 . De là résulie que les 
physiciens , ou les naturalistes , toujours occupés 
de faits minutieux, s'élèvent rarement à des idées 
larges et à des principes d'une certaine hauteur, 
tandis que les mathématiciens et tous ceux qui 
demeurent dans les généralités sont ordinairement 
privés du talent de l'observation ( ol rz »«5Aou 
&swpovvzeç TToA/.axt^ ëvioc twv y&B I'z^gtov hu% ï&mi 
œjzT.iwvyixv). Ces belles paroles n'ont pas en- 
core cessé d'être vraies et le seront dans tous 
les temps , jusqu'à ce que l'on ait réuni les 
sciences de l'observation aux sciences du rai- 
sonnement , et que les unes aient obtenu la 
même considération que les autres. Si , à ces 
deux sciences , c'est-à-dire , à la physique et aux 
mathématiques , Ton ajoute la philosophie pre- 
mière y dont il a été question un peu plus haut , 
on aura la division générale des sciences spécu- 

1 To oion otxcpîpst xatro Stort èrrf<îTàcf0at. . . . to p.ïv on tî>v aiaSvj- 
cixwv It5£vai : to os StdrtTWV jtAx8ï}/zxTtx»v-6»TOi y^.p zyonai Tciâvàmwy 
Tas à-oSet^îts , xaî ■noTXxxxs ousc l'axai rb on, etc. (Ch. 15.) 



114 ANALYSE 

latives 5 telle qu'on la trouve fréquemment dans 
la Métaphysique *• 

Les sciences naturelles sont plus faciles et 
doivent être nécessairement les premières dans 
le temps ou le développement de l'intelligence 
humaine , parce que c'est à l'induction à nous 
fournir les généralités qui font la base du rai- 
sonnement. En revanche , les sciences mathé- 
matiques sont plus dignes du nom de sciences 5 
elles sont plus certaines et plus rigoureuses dans 
leurs résultats 5 parce qu'elles n'ont qu'à déduire 
les conséquences de certains principes évidents 
par eux-mêmes. Voilà pourquoi la première 
figure du syllogisme , c'est-à-dire , le syllogisme 
dans toute sa régularité et sa perfection , est la 
seule forme qui leur convienne 2 . Les mathé- 
matiques ont d'ailleurs un autre avantage , c'est 
celui de parler aux sens par le moyen des figures, 
sans avoir le même inconvénient que les sciences 

1 H p.h yuan}] TCtpi à^wpwra julv tx\\ o-jx â/.b^ry.y t/;ç Ss //aOr,- 
/a«tix7)S svia rapt àxîvTyra juèy ou ^copiarà S Tacog , r\ os -pù-rr, xxt rapt 
ycopiaTà xat àxîvr,Ta : coarè rpetg av hzv oiloiooixi BscopriTixat jj.y.Br t - 
//aTixr], cpuatx/j , OtoloyvAh (Métaph. , li\ r . E* ch. 1). 

2 Tgov oè Gyrijj.uT'jiv imarrifAovvKQV [à&Ilgtx to -pirov syriv. Kirs, 



DE L/ORGANUM D'AMSTOTE. 115 

naturelles , c'est-à-dire , sans cesser pour cela 
d'être des sciences démonstratives et de raison- 
nement. Les vérités qu'elles enseignent 5 on les 
voit , mais c'est avec la pensée (zavza d\hrh oîov 

De même qu'il y a deux espèces de sciences ? 
les unes fondées sur l'observation et les autres 
sur le raisonnement 9 il y a aussi deux espèces 
d'ignorance : le paralogisme, ou l'ignorance par 
transposition (ayvoloc Koczà àidQeaiv) , et l'ignorance 
proprement dite, ou par négation (dyvolaxazx dr.o- 
(paéiiv). La première résulte d'un raisonnement 
vicieux ? d'un syllogisme dont les termes ou les 
propositions n'ont pas été disposés selon les règles. 
La seconde vient de la privation d'un sens ou 
d'un défaut d'observation *. 

Puisqu'il n'y a que deux objets que l'homme 
ait la puissance et le désir de savoir : les faits 
et les causes } puisqu'il n'existe par conséquent 
que deux sortes de science et d'ignorance , il 
ne faut pas admettre plus de deux moyens de 

yàp jua0>]/zaTtxat rcoy èm<srriyàv 5tà toutou yépovai tocs àTroûetÇstç 
(ch. 14). 
1 Ch. 16. 



116 ANALYSE 

connaître : la démonstration et Tinduction , dont 
Tune nous conduit du particulier au général , 
ou des phénomènes sensibles aux principes les 
plus élevés de Inintelligence 5 et l'autre du général 
au particulier , ou des principes à leurs consé- 
quences *. Cependant , comme la première , 
c'est-à-dire , le raisonnement proprement dit, 
peut admettre deux formes différentes : la forme 
logique ou directe ( loyr/Mç , Sèmerons àro&i&s ) et 
la forme analytique ? ou la réduction à l'absurde 
( àvxlvrr/Mç , àizotytàyù eig ofàvvotzov ) 7 on pourrait 
compter à la rigueur quatre sortes de démonstra- 
tion , opposées deux à deux 5 savoir : le syllo- 
gisme à l'induction, et la démonstration directe à 
la forme analytique 2 . 

Après avoir distingué ces quatre chemins qui 

1 Mavn£vo//.sv r' è7Taycoy7j 3 r, cr^ohl^tL : eoti S f, \ivi à-oo^tî èx 
tôjv xot.Q6\o'j : n S 'iTrayuyh £x tôjv xarx //fpos (ch. 18). 

2 Ôusns S a7ro5et^£WS rr t s juèv xaSo^o-J : rïs Sè xarà pipoç : xac 
Tris [âzv xarviyoptx^s t?Ss os irrepïiTOwis , àf^iff&jTeÎTat irérepa gsXfîuv 
(ch. 24. — Les chapitres précédents, depuis le 18 e , dé- 
montrent pour tous les cas possibles ce que Ton a déjà établi 
d'une manière générale au commencement de ce traité : 
savoir , que le nombre de principes et de moyens ne saurait 
(*trc illimité. 



M L'ORGANUM D'ARISTOTË* iif 

fce croisent et qui tous , cependant , doivent nous 
conduire à la vérité 5 la question est de savoir 5 
lequel est le meilleur , lequel est à la fois le plus 
sûr et le plus court 3 et c'est d'abord entre lé 
syllogisme et l'induction qu'il faut choisir. Or^ 
il semble , au premier coup-d'œil ^ que l'induc- 
tion vaut mieux que le syllogisme ^ parce que 
nous connaissons avec plus de précision les faits que 
nous avons observés $ nous nous faisons une 
idée bien plus claire des choses que nous avons 
éprouvées ou vues de nos propres yeux* Ensuite , 
l'observation des faits particuliers ne peut pas 
nous faire illusion comme les principes généraux 
sur lesquels se fonde le raisonnement , et nous 
porter à adniettre des réalités en dehors de la 
nature, à prendre des abstractions pour des êtres, 
à l'exemple de Platon et de Pythagore, Mais, en 
vérité , il faut préférer la démonstration par syllo- 
gisme ( y) xaSoXov àraSst£tç êeXttwv tyiç -Aarà ylpoç ) : 
\ 0 parce que les choses particulières sont péris- 1 
sables , tandis que les généralités , comme les 
genres et les espèces, subsistent toujours 5 2° parce 
que les idées générales nous représentent la cause 
et l'essence des choses 5 ce qui constitue le vrai 
savoir , comme nous l'avons dit un peu plus haut î 

s 



418 ANALYSE 

3° enfin les faits particuliers sont illimités en 
nombre ; et par conséquent ne peuvent pas se 
prêtera une démonstrationrigoureuse 5 en d'autres 
termes 5 il est plus facile de trouver les principes 
du syllogisme que ceux de l'induction et de l'ob- 
servation. Voilà qui prouve encore une fois, d' une 
manière évidente, la prédilection d'Aristote pour 
la forme syllogistique , dont il est l'inventeur} 
mais qu'on ne vienne plus nous dire qu'il ne con- 
naissait pas l'induction dont il détermine avec 
tant de justesse le caractère et les fonctions , 
et qu'il met si bien à sa place dans les sciences 
naturelles , où Bacon n'a fait que la réintégrer 
avec une pompe et une dignité auparavant incon- 
nues *. 

Le syllogisme étant reconnu le meilleur moyen 
de démonstration , il est facile de prouver que la 
forme directe doit être préférée à la forme indi- 
recte , ou la réduction à l'absurde. Car , en quel 
cas une proposition est-elle absurde F c'est lors- 
qu'elle est en contradiction avec les principes 

1 O JcaGoXou èiSwg y.à)lov oiosy jf vnàfflv. ï] 6 xxry. fiépoç. — 
Mâllov 8è to3 àtrtoy xat toD Sià ti èartv ri X7.0ô),oj àrroo^ts (ch. 

25, 26 et 27). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 119 

généraux de toute démonstration , c'est-à-dire , 
avec les prémisses du syllogisme direct : donc 
celui-ci est nécessairement antérieur et doit servir 
de base à toutes les autres formes. D'ailleurs, 
une démonstration est d'autant plus sévère et plus 
forte qu'elle a moins d'hypothèses, de postulats 5 
et de prémisses de toute espèce , c'est-à-dire 
qu elle conduit plus brièvement au résultat } ce 
qui n'est pas le caractère de la réduction à l'ab- 
surde 1 . En résumé , la science la plus certaine et 
la plus complète est celle qui embrasse à la fois les 
faits et les causes. Mais lorsque cette réunion 
n'est pas possible , les sciences abstraites , celles 
qui traitent des principes et des causes 9 ont l'a- 
vantage sur les sciences de pure observation qui 
n'ont pour objet que des faits 2 . Car les faits 
nous sont donnés par la sensation qui varie sui- 
vant les temps , les lieux et les circonstances 
(diiQocve'jBcii dvoiyxocïov ro os ri ym rrcrj xocl vvv) , tandis 

1 H Stà tcov sXaTTtjycov à7r6Set|ts êsVrfwv rooy aklûy t£>v àuTwy 
ùîrap^flVTCoy (ch. 27, 28). 

2 Ch. 50 et 31. — Dans les chap. suivants, jusqu'à la fin 
du premier liv. , on fait connaître la différence de Topinion 
(oiiia) ,et de la science (in-taT^ur]) , dont il est traité avec Ken 
plus de développement dans les Topiques, liv. 1 ; ch t 1, 2, o. 



120 ANALYSE 

que les principes sont universels ? et par consé- 
quent nécessaires. 



En laissant de côté les répétitions 5 les détails 
inutiles et les preuves superflues qui ne manquent 
pas dans cet ouvrage, voilà , si je ne me trompe, 
à quoi se réduit la doctrine d'Aï istote sur le but 
général de la démonstration et les principes pro- 
prement dits. Voilà aussi ce qui fait la matière du 
premier livre. Mais les principes généraux ne sont 
pas, comme nous le savons déjà 7 les seules con- 
ditions de la démonstration et de la science ; il y 
en a d'autres dont la nécessité est tout aussi incon- 
testable } ce sont les définitions auxquelles le se- 
cond livre est exclusivement consacré. Il n'existe 
pas un seul texte qui puisse même nous faire 
soupçonner qu'Àristote ait ainsi morcelé tous ses 
ouvrages par chapitres et par livres, lorsqu'à 
chaque instant il renvoie ses lecteurs de l'un de 
ses ouvrages à l'autre , en les désignant par les 
titres qu'ils ont conservés jusqu'aujourd'hui 5 mais 
la division dont il est question maintenant n'en 
est pas moins fondée en raison , et la lecture la 
plus superficielle suffit pour la faire trouver. 



DE L'ORGATNUM D'ARISTOTE. 121 

La définition (opi^bç) est l'expression des qua- 
lités essentielles d'une chose ou de sa nature spé- 
cifique. Elle répond à la question xl iazl } de là 
cette expression rb ri èarl , par laquelle on la dé- 
signe quelquefois. Des qualités essentielles sont 
des qualités générales et nécessaires par lesquelles 
on se rend compte de tous les faits particuliers. 
Or , comme on l'a démontré précédemment , les 
idées nécessaires , les idées universelles ne sont pas 
les résultats , mais les moyens et les principes de 
la démonstration 5 c'est-à-dire , du syllogisme. 
Par conséquent ? les définitions ne peuvent pas 
être démontrées } elles méritent d'être comptées 
au nombre des principes et nous sont fournies 9 
comme tous les autres , par l'observation et l'in- 
duction , car il est impossible de remonter aux 
causes si l'on n'a pas d'abord étudié les faits 1 . 

Mais il faut distinguer deux espèces de défini- 
tions : les unes immédiates (ap-W), exclusivement 

1 $àvspov èariv on to àÔTO larl to ti sari xat ô\à ri èari. Qjj 

7rpirîpov to Smîte Suvarov yvwpi'aai toj on (ch. \ 3 2, 3). Dans 

les chapitres suivants , jusqu'au huitième, on essaie de dé- 
montrer que les définitions ne peuvent être prouvées d'au- 
cune manière, ni par voie^de syllogisme, ni par voie de divi- 
sion, ni par d'autres définitions. 



122 ANALYSE 

composées de catégories 5 nous font vraiment 
connaître l'essence des choses et leurs causes les 
plus élevées. Les autres, médiates (pbo* v/p-y)-, 
n'expriment que des qualités et des propriétés 
secondaires. Les premières seules sont désignées 
du nom de principes et doivent être considérées 
comme les définitions par excellence. Les autres 
ont besoin de démonstration et ne diffèrent que 
par la place qu'elles occupent de la conclusion 
d'un syllogisme (ry Béaei iïtpcqêpw xm ànohS&àç). 
Ces deux genres de définition ont été appelés par 
les logiciens modernes des définitions de choses. 
Aristote les désigne également par une expression 
commune Çkoyoç rov ri eort)", pour les distinguer 
des définitions de nom ÇkôyQç zoù ti Gwpodvci , ou 
simplement Xo/ps ovousl-wr,;) , qui font seulement 
connaître la signification des mots 1 . 

Puisque toute définition vraiment digne de 
ce titre nous fait connaître le principe de la 
chose définie et n'est que l'explication d'un fait 

1 Ch. 8 et 9. — Tô>y Tt ïarircn u.vj -y.y.iiy. xoeî y.^y/J. iici». T'Ivj 
o zyjivxiùv uéaov /ai coy èarî Tt çrspov àtriov r/is Quotas iori ot Z.~ f j'tiL- 

^îcos (ch. 8),. — Le chapitre neuvième Tenferme la distinction 
des définitions de nom et des dcfinilious de chose. 



DE I/ORGAOTM D'ARISTOTE. 123 

par sa cause , il faut , avant d'aller plus loin 1 
déterminer la signification de ces deux mots et 
classer avec méthode les idées qu'ils expriment. 
Or, toutes les causes , tous les principes que la 
raison peut concevoir se divisent en quatre 
classes : 1° la cause formelle, ou les qualités qui 
représentent Fessence des choses ( xb xi w ehca ) ; 
2° la cause logique qu'on désigne plus générale- 
ment sous le nom de principe, et dont les effets 
sont des conséquences ( xb xivm ovrwv dvayyyi 
xovx'hvzt.) ; 3° la cause efficiente ou le premier 
moteur ( n itpàxov fctwe ) ; 4° la cause finale ou 
le motif d'une action libre ( xb nvoç hsw ). Toutes 
peuvent être démontrées jusqu'à ce que l'on 
arrive aux causes premières qui sont précisément 
les moyens de toute démonstration et qui font 
l'objet de la Métaphysique, où elles sont effecti- 
vement reconnues toutes quatre et désignées sous 
les mêmes titres , à l'exception de la seconde qui 
est remplacée par la cause matérielle ( yj vlv %oà 

Ce n'est pas assez de connaître le but et le 

1 Ch. 10 et 11. Compar. ces chap. avec le troisième di 
liv. 1, et le premier du quatrième liv. de laMélaph. 



m ANALYSE 

caractère général de la définition 5 il faut encore 
savoir comment elle doit être composée et quels 
sont les termes qui ont le droit d'y entrer. Or ? 
si toute définition est l'expression de l'essence 
des choses , et si d'un autre côté toute qualité 
vraiment essentielle est une qualité générale et 
absolue 5 il est évident qu'elle ne peut admettre 
que des termes de même nature. Mais il faut 
que dans leur réunion ils n'expriment que 
l'essence ou la nature d'une seule chose. En un 
mot , si l'unité est la qualité fondamentale de 
toute proposition , elle est surtout celle de la 
définition 

Pour trouver ces termes et les fondre ensuite 
dans un tout aussi homogène et aussi parfait ? 
il faut avoir recours à deux procédés ? l'obser- 
vation et la classification ? dont Aristote a par- 
faitement compris la nécessité , mais pour les- 
quelles il n'a pas laissé de règles assez précises. 
C'est de la dernière qu'il est question d'abord: 
elle consiste à diviser un genre dans ses espèces, 
un tout dans ses parties, ou une idée concrète 

* Tolxùtx >,y]7TTioy o)V exaarov [ib> ini îtKov vT.ct.çtii* arravra oi 
p.ri ïm 7r>iQV : TaDr/iV yàf. àvayxz? ojoiav eiyairoJ 7Tf>à///^T05 (ch. 12)- 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 425 

dans ses éléments abstraits 5 à disposer ces élé- 
ments dans un ordre continu , d'après leur 
généralité et leur importance , et à choisir parmi 
eux les termes les plus propres de la définition y 
eux qui conviennent à tout le défini et au seul 
défini ( ov~c n\dov TZpôamiTou, , ovzs àizoXzŒU bvoév ) , 
en un mot , ce que les logiciens modernes ont 
appelé le genre prochain et la différence pro- 
chaine. L'observation consiste à étudier séparé- 
ment les individus et les faits particuliers ; à 
saisir leurs ressemblances et leurs différences , 
afin d'arriver à une classification exacte et à une 
définition claire : car la perfection d'une défini- 
tion est dans sa clarté, comme celle d'une démons- 
tration consiste dans sa rigueur. Par exemple, si 
je voulais définir la fierté, j'observerais séparément 
tous ceux qui ont été doués de cette qualité : 
Achille , Ajax , Alcibiade , pour savoir ce qu'il y 
a de commun entre eux , et j'arriverais à cette 
conclusion , qu'elle consiste à ne pas tolérer une 
injure. Puis j'observerais d'autres hommes, comme 
Socrate et Lysandre, qui ont également fait preuve 
d'une âme noble et fière ? et je reconnaîtrais qu'il 
existe encore un autre germe de fierté qui nous 
rend indifférents à la bonne comme à la mau- 



12G ANALYSE 

vaise fortune. S'il y a de la ressemblance entre 
ces deux qualités 1 je les réunis en une seule qui 
les embrasse Tune et l'autre 5 s'il n'y en a pas , 
je les laisse séparées. Par conséquent , l'observa- 
tion doit nécessairement précéder la classifica- 
tion Cette méthode n 7 est pas seulement propre 
à la définition , elle est aussi la seule qui puisse 
nous conduire à la solution d^n problème ; et 7 
en général , tous les faits particuliers doivent être 
expliqués par les faits généraux auxquels ils sont 
immédiatement subordonnés , et ceux-ci ne peu- 
vent être connus que par fobservation et la com- 
paraison des premiers. 

Avant de terminer son traité de la démonstra- 
tion , il semble qu'Aristote éprouve le besoin de 

* Ch. 12 et 15. — E-.s oè rô ■Ay.ry.a/.zjy.'liVJ opov Seà toj o'.y.'.pî- 
gî'cov , Tpt'cov ozT GToyc/.Z,taOy.L , etc. — Zr,Tôiy ozï i~iî\ ir.o-jxy. z~t rx 
o//oiaxai àoiâcpopy. TTpôoToy te. c/.ttca-jtx twjtov v/ovai. . . . oiov h rt z'zl 
f.KzyrsXo^/ô'/i<x , etc. 

Le chapitre quatorzième n'est guère que la répétition des 
deux précédents. Il traite de la relation de cause à effet ; il 
prouve que chaque chose doit être expliquée par la cause 1a 
plus prochaine. D'où résulte que toute science doits^ppuyer 
Sur des définitioDS (liSftciU m s-r.sT/jv.ai 01 Dp&TjUOU yvjo-jry.Cj. On 

veut sans doute parler des sciences de raisonnement. 

/ 



DE L'ORGANUM D'ARÏSTOTE. 127 

soulager sa conscience d'un poids importun. 
Ayant établi qu'il est impossible de rien dé- 
montrer , si Ton ne part de certains principes 
universels et évidents par eux-mêmes ( c~t yh 

ràg mpëmç ccp^àç ràg dyhovç ), on dirait qu'il craint 
que cela ne ressemble un peu au système des 
idées innées ? contre lequel il nous a déjà pré- 
venus plus d'une fois dans le cours de cet ouvrage. 
11 essaie donc de se mettre à l'abri d'un tel soup- 
çon. Les principes , dit-il , ne sont pas des con- 
naissances toutes faites dans notre esprit ? qui 
surpassent toutes les autres en vérité et en clarté } 
mais nous les faisons nous-mêmes, et voici com- 
ment : nous commençons par saisir les choses 
individuelles et les faits particuliers , au moyen 
de la sensation. Ces premières données demeu- 
rent dans notre esprit , et la sensation devient 
ainsi la condition du souvenir. Puis les mêmes sou- 
venirs fréquemment reproduits donnent nais- 
sance à l'expérience. Enfin , en recueillant ce 
qu'il y a de commun entre tous les objets de 
l'expérience , en nous élevant successivement 
d'une généralité à une généralité supérieure , 



128 ANALYSE 

nous obtenons tous les principes de la science 
et de Fart : ceux de Fart ? quand nous cherchons 
à produire , quand nous entrons dans le champ 
de Faction} et ceux de la science , quand nous 
restons dans les limites de la spéculation. Il 
est donc évident que toutes nos connaissances 
nous viennent de la sensation 5 mais nous avons 
en nous la faculté de les généraliser et de les 
élever au rang des principes par le moyen de 
Finduction. Cette faculté inductive et abstrac- 
tive , s'il m'est permis de l'appeler ainsi , c'est 
l'intelligence (vouç), que l'on considère dans le 
traité de Fâme comme une force immatérielle 
et immortelle. Il est à remarquer qu elle joue 
absolument le même rôle , qu'elle porte le même 
titre, dans le système d'Aristote , que la raison 
dans celui de Kant : elle est la faculté des prin- 
cipes ( das Vermcegen der Principien ). Cette 
théorie , que Fon retrouve tout entière dans les 
premières lignes de la Métaphysique , est donc 
très-bien formulée par le fameux adage de 
FÉcole: Nihil est in intellectu quod non priiis 
fuerit in sensu. Et même , on ne blessera pas 
plus la vérité historique que la vérité philoso- 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 129 

phique, en y ajoutant cette sage restriction de 
Leibnitz : Nisi ipse intellectus 1 . 

Et nous y avant de quitter cet ouvrage si com- 
pliqué par ses innombrables détails, mais qui ren- 
ferme ce qu'il y a d'essentiel et de vraiment 
original dans la Logique d'Aristote, nous croyons 
qu'il est nécessaire d'en retracer en quelques mots 
le dessin général. 

Le traité des Analytiques doit renfermer toute 
la science de la démonstration , et tel est le titre 
sous lequel il est expressément désigné. 

Cette science est divisée en deux parties si bien 

* Mon but n'était pas seulement d'analyser; j'ai voulu ex- 
pliquer le chapitre qui renferme cette théorie. C'est le der- 
nier et sans contredit le plus important de l'ouvrage. On 
pourra du reste juger de ma fidélité par les textes suivants, 
qui en représentent la substance : Ex //èv oh àwfljfaeeos ybzrai 

y-vrip-n , w<J7T£p léyoy.zv : èx Se p.v7]p.7]S TtoW&uç rou àu-rou yivoylvnç 
ê//7reip£a } ai yàp Troyat [xvriy.ixi tcô àpi9//â> s//Trîtpta //ta sgtIv ; èx. Sè 
èjÀTTZiptaç 7] Ix Travrbs ^ps/^aayTOî rou xcdôloj iv r/f ^X^" toD svos 
7rapà rà Ttol\à. , o av h a*7raaiv s'y Iv/f èxîtvocg rà àuTo , réyyns ù.pyjx 

xat hy\kov hy\ on v^/xtv rà 7rpâ)Ta êrraycoyyf yvcopiÇsiv 

àvayxaioy ; xaî yàp >$ aidais outco to xaGôloi» èymoïzi sirst S ou- 

5sv àXrjôécTîpov ivos^STai èivai smtm ! i/./7 l! ; y) youv , vous a.v zvr\ twv 

àpX^y.... vous ht\jsTh\*m àpxo (ch. 15, liv. 2, deuxièmes Ana- 
3 Y tiques). 



130 ANALYSE 

distinctes qu'on pourraità la rigueur les considérer 
comme deux traités à part. Dans le premier il 
n'est question que de la forme de toute démons- 
tration, ou du syllogisme • dans l'autre on s'oc- 
cupe de la démonstration elle-même , c'est-à- 
dire ; de ce qui en fait le fond et la base. 

Dans le traité du syllogisme, vulgairement ap- 
pelé les premières Analytiques , on considère 
trois choses : c'est d'abord l'ensemble de sa cons- 
truction , puis les matériaux qui doivent y entrer , 
et enfin le moyen de les dégager de tout ce qui 
leur est étranger ou de les ramener à leur forme 
scientifique, quand ils ne sont pas clairement et 
explicitement désignés. 

Le traité de la démonstration proprement dite, 
vulgairement appelé les secondes Analytiques , se 
divise en deux parties ; dont on a fait deux livres : 
le premier s'occupe des principes et le second 
des définitions. Or , les définitions et les prin- 
cipes sont, dans le système d'Aristote, la base et le 
fond de toute démonstration. 



DE I/ORGANUM D'ARISTOTE. 431 



DES TOPIQUES , 

ou 

De la Discussion. 

première partie. 

Sous ce titre 7 nous comprenons les Topiques 
( rà T07ri3tà ) et les Arguments Sophistiques ( 61 
(jocpwnxot kliyyQi)^ qui forment incontestablement 
deux traités à part dans la pensée de Fauteur , 
ainsi que nous le démontrerons ailleurs 5 con- 
trairement à l'opinion de quelques critiques 3 
mais qui dans la réalité se confondent en un 
seul et même ouvrage. Nous parlerons d'abord 
des Topiques. 



152 ANALYSÉ 

Leur authenticité a été mise en doute par les 
raisons suivantes : 1 ° parce que Diogène de 
Laërte ne les compte pas au nombre des ouvrages 
d'Aristote 5 2° parce qu'ils ne ressemblent nul- 
lement aux Topiques de Cicéron qui , cependant 
ne voulait être , comme il l'écrit à son ami Tré- 
batius , que l'interprète et l'abréviateur du phi- 
losophe grec. La première de ces raisons est 
fausse , car l'ouvrage dont il est question main- 
tenant est expressément mentionné , comme 
nous en avons déjà fait la remarque , non pas 
dans la liste , mais dans le texte de Diogène 5 

ftpoq TTiV èvpEGW XOL Z0TÏLY.à YOU {J.sQÔ<5lV,X KOCpi&ù'Ké. NOUS 

répondrons à la seconde que Cicéron n'a jamais 
eu la prétention de donner un résumé fidèle de 
l'ouvrage d'Aristote , puisqu'il avoue lui-même 
n'avoir écrit le sien que sur de vagues souvenirs 
et pendant son voyage sur mer pour aller en 
Grèce. D'ailleurs , il est impossible de récuser le 
propre témoignage de l'auteur qui ne nomme 
aucun des ouvrages qui occupent dans la liste 
de Diogène la place des Topiques , tandis que 
ce dernier nom est cité et dans la Rhétorique , 
à propos de la distinction de l'exemple et de' 



DE UGRGAMJM D 1 ARISTOTE. 133 

î'enthyméme 1 , et dans le traité de l'Interpré- 
tation 2 ? à propos de la demande et de la réponse 
dialectiques, et dans les Analytiques où il est 
question du même sujet 3 , et dans une foule 
d'autres passages qu'il serait trop long de rap- 
porter. 

Quant à la signification du titre , il serait assez 
difficile de s'en rendre compte , si l'auteur lui- 
même n'avait eu soin de la déterminer. Il résulte 
de son explication que le traité des Topiques 
est ainsi appelé , parce qu'il est comme une sorte 
d'itinéraire mnémonique qui nous trace la route 
que nous avons à suivre dans la discussion et 
nous indique la source des différents arguments. 
Or, pour se rappeler plusieurs choses, il feut 
seulement reconnaître le lieu où elles se trouvent 

(jtâêdftZp £V TW \Mri[LQVlKÛ> IJ.0VOV 0£ TOTTOi TÊ0£V?eç £V$VÇ 

1 Tis S èan Siaccpopà TrapaSîty/xaToj xai svQy/x^uaros fâvspov h. 
r's>v toîhxôv (Rhét. , liv. 1 3 ch. 2). 

2 & oùv r] êpco-njats t) Sia^sxTtxrj àîroxpi'aewî êortv àtngtnf, CÎC. «— 
EtpïjTât sy rots Torrtxoïiî rrspt à^riv (de Iûterp. , CÎl. 11 , edjj # 
Buhle; ch. 2, liv. 2, édit. ordinaires). 

3 Su^oyiÇojasv^ Sè V^is roi? «patvo/jtsvoy xat Ivoo^o j , x«#isbr^p % 
rots ToiTixots sipyjTat (Analyt. prior. , liv. 1 , ch. î), 

9 



m ANALYSE 

TcoiovGiv àvrà pLWipweww) * • C'est ainsi du moins 
que Cicéron a interprété ce passage, assez obscur 
pour embarrasser même les commentateurs grecs : 
Ut igitur earum rerum quœ abscondita sunt 
clemonstrato et notato loco facilis inventio est , 
sic , cinn pervestigare argumentum aliquid 
volumus , locos nosse debemus. Sic enim ap- 
pellatœ ab Àristotele sunt kœ quasi sedes c 
quibus argumenta promuntur 2 . 

Cet ouvrage qui renferme toutes les règles et 
une classification complète de tous les arguments 
de la discussion 1 est quelquefois désigné sous 
le nom de Dialectique (y AtaXsxrr/^, de lioàh/eaBaLi 
et de §Lx)ayoç ) , parce que toute discussion est 
nécessairement un dialogue. Ainsi, Ton trouve 
au commencement de la Rhétorique que cet art 
n'est qu'une partie de la Dialectique , ou du 
moins qu'il lui ressemble beaucoup} car ni fun 
ni l'autre ne peuvent nous instruire d'une ma- 
nière positive et certaine } mais ils nous donnent 
les moyens de parier ? de ne pas rester courts 
sur quelque sujet que ce soit (egti ppiov nfe Aue- 



1 Topic, liv. 8, ch. 12. 

2 Cicer. , Topic. , § 2. 



DE LrORGANUM D'ARISTOTE. 433 
hy-tKvîç xài oiJMtepoc ; TZîpl bviïivoç yàp cùptopvou ôu- 

zivlq rov -Kopfooa lôyovg) 1 . Or, c'est à peu près dans 
ces termes qu'on expose le sujet des Topiques. 
« Le but de ce traité est de chercher une mé- 
thode qui nous fournisse une solution probable 
pour toutes les questions qu'on peut soulever 
en notre présence 2 . » Ce nom est encore em- 
ployé pour désigner le même ouvrage dans la 
Métaphysique ^ dans les Analytiques ^ dans les 
Arguments Sophistiques et les Topiques eux- 
mêmes. Enfin, aucun historien de la Philosophie, 
aucun commentateur ou apologiste d'Aiisiote 
n'a jamais parlé d'un ouvrage intitulé Dialectique, 
qui ne fût pas compris dans YOrganum et arrivé 
jusqu'à nous. La place des Topiques est vérita- 
blement entre les Analytiques et les Arguments 
Sophistiques avec lesquels ils forment un système 
complet, comme le prouve un passage de ce 

1 Rhét., liv. 1, ch. 5. 

2 H fxïv TrpôOstîcs i% irpocy/zocrsÊas , //s'Ooôoy èùpziv y ô-f'-fe olv/j- 
crojàSTa auWoyL^zaQM mpi irûvrbç ro~j 7rpoTS0eyros TrpoêfcTj uxtôj 
èvSo^wv — (lir. 1 7 ch. 1). 



J3G ANALYSE 

dernier traité que nous avons déjà cité dans une 
autre occasion d . 

Cette partie de la Logique ou de la méthode ? 
dont l'objet nous est à présent suffisamment 
connu , se recommande à l'attention du lecteur 
par les avantages suivants :1° Elle peut servir 
comme simple exercice d'esprit ( r.ci; ybpvaéiav) ; 
2° en nous obligeant de nous familiariser avec 
les opinions et les théories des autres , elle nous 
offre le moyen de nous entendre avec eux ( 
tocç evzsv&ç) ; 3° par l'habitude qu'elle nous donne 
d'examiner en toute chose le pour et le contre , 
elle sert les intérêts de la vérité et contribue 
aux progrès des sciences philosophiques ( r.'poç 

§ 1 er . Avant d'exposer toutes les règles et 
tous les artifices de la Dialectique , il faut ré- 
soudre quelques questions préliminaires} il faut 
d'abord que nous sachions au juste quelles sont 
les matières de la discussion ( r.ohz r.oacc xotl t.o'lx 



1 Argum. Sophist. , ch. 2. 

2 Liv. 1, ch. 2. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 157 

m 3v)loyi<jpôl ) , ou bien quelles sont les idées 
qui entrent généralement dans nos discours 
( ex rtvwv oi loyai ) ; car ces deux choses se con- 
fondent nécessairement *. Nous serons obligés 
de rechercher ensuite à quelles sources nous 
pourrons les trouver et ce qu'il faut faire pour 
les avoir toujours à notre disposition ( 7twç toutwv 
kvKoprpopw , ttwç X'/i^oy.êoc). Le premier livre est 
tout entier consacré à la solution de ces deux 
questions. 

Or ; 1° les matières de la discussion , aussi bien 
que du raisonnement démonstratif, du syllo- 
gisme en général , consistent dans les proposi- 
tions ( -k porccGEig ) et les problèmes ( npo^l^aza ) , 
qui sont au fond la même chose } mais on les 
distingue par leurs formes ( tw t/dotto) ) , alors 
même qu'elles seraient toutes deux interroga- 
tives. Par exemple , si Ton demande : L'homme 
doit-il être défini un animal raisonnable ? Ces 
termes exprimeront une proposition. Mais qu'on 
pose la même question de la manière suivante : 
L'homme doit-il ou ne doit-il pas être défini 

i Etti Sè àpt9//co irsa. xat rà àurà , s£ cov ri ot Xôyoi xaî irzpl ù>v cl 
ot/Moyt<j//oi (liv. 1 3 ch. 3). 



138 ANALYSE 

un animal raisonnable ? Elle devient alors un 
problème 

Les matières de toute proposition et de tout 
problème sont les quatre suivantes : la défini- 
tion , le genre , le particulier et l'accidentel. On 
entend par définition ( optGpoç) ce qui exprime 
les qualités essentielles (ro n w> lo/ai ) ou la nature 
spécifique d'une chose } elle doit remplacer le 
nom , c'est-à-dire , elle doit servir indifférem- 
ment de sujet ou d'attribut } cette identité en 
est la condition première. Le genre ( ro yivoç) 
embrasse plusieurs espèces dont chacune a sa 
définition distincte. Le particulier, ou les qua- 
lités premières ( zb fàwv), peuvent être exprimées; 
comme la définition , par une proposition réci- 
proque ( miY.oLtrr/opeïi(xi toO Ttpocypocroç ) ; mais elles 
ne conviennent qu'à une seule espèce , sans faire 
partie de son essence : c'est ainsi qne la faculté 
de rire est particulière à l'espèce humaine. Enfin , 
l'accidentel ( ^jp.ocfeo; ) peut être ou n'être pas, 
sans que rien ne soit changé dans la nature des 
choses } c'est la rencontre fortuite d'une certaine 

1 Acaofpst Se to 7:pûéV/]/>ia xat 'h rf-ôcaats TÔ5 tgottcô (ch.. 5 

et scq). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 139 

qualité avec un être auquel elle n'appartient ni 
essentiellement ni particulièrement Voilà ce 
que Fauteur appelle les quatre différences ( âi 
rézrocpsg diayopal ) et qu'on a nommées plus tard 
les cinq voix de Porphyre ; en y ajoutant la 
différence ( foacpojoà ) , qui n'est point considérée 
ici comme une classe à part, mais comme la 
limite qui sépare un genre d'un autre. Les Dif- 
férences sont moins générales que les Catégories } 
car il faut nécessairement qu'elles expriment ou 
une substance , ou une quantilé , ou une qua- 
lité , ou tel autre de ces dix éléments de la 
pensée. On pourrait dire que les premières sont 
des Catégories logiques et les autres 5 celles qui 
portent plus généralement ce nom , seraient des 
Catégories méthaphjsiques 2 . 

Pour démontrer que les idées qu'on vient de 
nommer embrassent réellement tous les éléments 

1 Ch. 4 et 5 : IîspÎToD opoi» , roD ysvoug, roiï îSiouxat toO au[/.- 

2 AsiyàpTO sy^ëeêrixos xat rb yévo$xoùrb i'Siovxaiô opter //oj èv //toc 
toûtcov tç5v xaT/iyopiwv serrât (ch. 6). Aristote a dit, en peu de 
mots, tout ce qi^il fallait dire de cette distinction, elVlntro- 
duction de Porphyre est assez inutile} voilà pourquoi nous 
n\in avons pas parlé. 



UO ANALYSE 

du discours ou les matières de toute proposition, 
on peut se servir indifféremment du syllogisme 
ou de l'induction, qui sont les deux formes gé- 
nérales de l'argumentation dialectique , aussi bien 
que de la démonstration logique (rà Sfo rm lôytùv 
<$Loclexziyjj)V iàxt ro piv ènocytôyYi , ro Se Gv/loyiduoc) . 
On le prouvera par induction , en considérant 
séparément un grand nombre de propositions et 
de problèmes , et en s'assurant qu'ils ne sortent 
pas du cercle déterminé. On le prouvera par syl- 
logisme de la manière suivante : Toute proposi- 
tion est réciproque , ou ne Test pas } si elle est ré- 
ciproque , c'est une définition ou une proposition 
particulière , qui toutes deux ont cette propriété, 
à l'exclusion de toutes les autres. Dans le cas 
contraire , elle ne peut être que générale ou con- 
tingente } elle aura pour sujet un genre ou un 
accident 1 . 

Mais il ne suffit pas d'avoir déterminé la nature 
et les éléments de la proposition en général • il 
faut que nous sachions surtout quelles sont les 
propositions et les problèmes dialectiques. Or, il 
est certain qu'il faut exclure de la discussion ce 



1 Liv. 1, ch. 7. 



DE I/ORGANUM D'ARISTOTE. 



Ul 



qui est admis par tout le monde ; et ce que per- 
sonne ne saurait admettre (ro 7ra?£ yocvepov xaî ro 
pfîevi SoîcoOv) $ en un mot ; ce qui paraît évident ou 
absurde : le premier ? parce qu'il n'a pas besoin 
d'être défendu } le second ? parce qu'il ne peut 
pas Fêtre. Donc , la probabilité seule est du do- 
maine de la discussion , et toute proposition dia- 
lectique doit être l'expression d'une idée probable 
(èv&o&v) 1 . Les problèmes dialectiques, en vertu de 
cette condition et de la définition générale qu'on 
en a donnée plus haut , sont ceux qui peuvent 
recevoir deux solutions contraires , également 
fondées en raison , également appuyées sur quel- 
qu'autorité recommandable • ou bien ceux qui 
dépassent les limites de la raison humaine et dont 
la solution est vraiment impossible. C'est dans ce 
dernier sens que Kant a pris plus tard le mot 
dialectique 2 . Outre les propositions et les pro- 
blèmes , il y a des thèses qui peuvent également 
servir de matière de discussion : ce sont des pro- 

1 Esti Se 7TpoTaTts p.iv Sia>&xnx7] spcornsis evSo^og , etc. (lir. 1 , 

ch. 8). 

2 Èsfi'ôè TrpoÊV^uœTa xoù wv évavrtoi èiaiv 6i (juMoyia/zoÈ, xat îrepî 



142 ANALYSE 

positions paradoxales, comme celles qui font La 
base de plusieurs systèmes de l'antiquité : par 
exemple 9 le principe de l'école Eléatique que le 
mouvement n'existe pas , et celui de l'école 
Ionienne que tout est mouvement K 

2° Pour trouver tous les matériaux de l'argu- 
mentation dialectique, il faut mettre en œuvre 
les moyens suivants 5 au nombre de quatre. D'a- 
bord on sera obligé de les chercher } ou dans les 
convictions du genre humain 5 ou dans les opi- 
nions de la multitude , ou dans les œuvres des sa- 
vants : toujours le principe que nous voulons dé- 
fendre par des raisons qui ne sont pas plausibles 
doit s'appuyer sur quelqu'autorité. Après avoir 
choisi son sujet , il faut le considérer sous tous les 
aspects , ou dans toutes les significations du terme 
qui l'exprime } en un mot , il faut le diviser. En- 
suite on fera ressortir les différences qui existent 
entre les éléments fournis par l'opération précé- 
dente. Enfin on essaiera d'en saisir les ressem- 
blances 2 . Voici maintenant quelques observations 

1 Ç)lai$ os SCWJ ÔTtokrityls uapàoo^os rcov yvcopiv.cov ftvos xarà oi- 
Xooo^>iav , otov otî. o'J'a Igtiv àvr^.fysiv (x. t. >. , ib). 

2 Tà Ssôpyav* oVwv zu-oor^op.vj tûv oy>.).oywa£3v, ion rlrrapa 
t'y jxïv (se. t. 1. ch. 2 , et seq. , liv. 1). 



DE L'ORGANUM D 1 ARISïOTE. 143 

particulières sur chacun de ces divers procédés y 
dont l'ensemble peut être nommé la Méthode Dia- 
lectique. 

Le premier se conçoit de lui-même : toute 
discussion est impossible si elle ne repose pas 1 
comme on Ta dit plus haut , sur une idée ou 
une proposition probable. Mais qu'est-ce qu'une 
proposition probable ? C'est celle qu'une autorité 
quelconque recommande à notre confiance j celle 
qui a pour appui ou le sens commun de la mul- 
titude , ou quelque nom illustre dans la science. 
Cependant ; en' prenant pour modèles et pour 
principes toutes les opinions qu'on peut puiser à 
ces deux sources , il sera permis d'en créer de soi- 
même et d'enrichir ainsi le domaine de la discus- 
sion. Le cercle de la Dialectique s'étend aussi loin 
quecelui de la Philosophie } les problèmes et les 
solutions sont les mêmes 5 il n'y a que les méthodes 
qui soient différentes 4 . 

Le second et le troisième procédé de la Méthode 
Dialectique sont indispensables à la clarté (jzphq zb 
Gxyiç)^ ils nous obligent à nous maintenir toujours 



1 Ch. 12. — IIpos jtxsv ouv yiloaôyiav xar akr\Hdxi> irpay/za- 
teutjov j StaXexTHKOs os Trpos ûo£av. 



444 ANALYSE 

sur le terrain de la question 5 ils nous donnent la 
faculté d'embarrasser notre adversaire en tirant 
parti de la confusion de ses idées 5 et nous em- 
pêchent de nous engager dans une discussion de 
mots 5 au lieu de raisonner sur les choses K Or , 
on parvient à démêler les diverses significations 
d'un mot, on saisit une idée sous tous ses points 
de vue par le moyen de la comparaison et de 
l'analyse } en décomposant le genre dans ses 
espèces , et en comparant les espèces entre 
elles. Mais il faut surtout chercher des diffé- 
rences entre les idées et les expressions que Ton 
confond le plus souvent , en raison de l'analogie 
qui existe entre elles: les autres se distingueront 
assez d'elles-mêmes 2 . 

Si les deux opérations précédentes ont pour 
résultat la clarté , la dernière est nécessaire pour 
donner de l'étendue à nos idées 5 car l'étendue 
est le résultat de l'induction, qui elle-même re- 
pose tout entière sur des rapports de similitude. 
Elle nous fournit en outre les matériaux du 

1 • 2 IIpos to ylviGÛxi JtaT à'JTO fô TTpdty/ia , *ai 'ir\ — pèg ro'jvoua. 
E7Ù /jtèv yàp to5v ttoXÙ ^teaT7;/.0Twv xxr&àr,),ot -avTîXws àt oiy.^n^y.i 

(ch. 14). 



DE L/ORGANUM D'ARISTOTE. US 

syllogisme hypothétique, qui est une espèce d'in- 
(1 action , et les éléments de toute définition, 
c'est-à-dire , le genre prochain et la différence 
prochaine 1 . Mais de même qu'il faut chercher 
des différences entre les choses que la nature a 
ie plus intimement liées , entre les espèces et les 
genres les plus rapprochés les uns des autres ? 
c'est entre les plus éloignés qu'il faut saisir des 
ressemblances qui, sans cette condition , seraient 
absolument sans mérite et sans effet 2 . 

§ 2. Après ces considérations préliminaires sur 
l'objet et la méthode de la Dialectique considérés 
du point de vue le plus élevé , nous entrons dans 
le fond même du sujet • nous arrivons aux lieux 
communs qui n'ont pas encore été mentionnés 
jusqu'à présent, quoique l'ouvrage tout entier 
leur ait emprunté son nom ~\ Mais ici notre tâche 

1 ' 2 H Sè toD oy.oio'J Gswpîa ^pvfat/xos Trpos T£ tous STraxTixoùs ^6- 
yo.JSxa.1 rrpos tov$ si; ûr.Q t jiazu>ç c-j).)voyw//.oùs xat rpoj ttjv àïrôàostv t<5v 

3 La séparation de ces deux parties est nettement marquée 
par ces mots, qui terminent le premier livre : Tà//èvouv op- 
yava, ùi £>v ôi av),Xoyta//ot , raufa tanv : ot os rôroi , 7rpoj oug yjpri- 
fà kxfilvra , ôt 8s Iwiv (liv. I , eh, 16). 



446 ANALYSE 

devient réellement difficile 5 en même temps elle 
n'a jamais été si aride. D'abord, il est impossible 
de suivre l'auteur dans une multitude de détails, 
admirables , il est vrai ; par leur finesse , par une 
délicatesse d'observation qui nous montre la 
présence du génie , même dans les plus petites 
choses ? mais qui ne doivent pas trouver place 
dans une analyse 7 si étendue qu'elle puisse être. 
Ensuite , nous ne trouvons pas dans cette partie 
des Topiques , qui en a certes bien besoin , un 
plan aussi nettement dessiné que dans celle qui 
précède et dans celle qui suit. On peut même 
dire qu'il y règne une très-grande confusion , au 
moins dans plusieurs passages dont le texte , 
quoique très-authentique , est évidemment trans- 
posé ou mutilé } malheureusement ce sont ceux 
qui pouvaient le mieux nous éclairer sur les pre- 
miers chapitres où Aristote , selon son habitude , 
devait nous dire sans mystère le secret de sa 
marche et de sa classification. En effet, il com- 
mence avec beaucoup de méthode par diviser 
tous les arguments en deux grandes classes : les 
uns positifs , destinés à édifier ( ïtaraaxevaffrtîcà ) ; 
les autres négatifs , qui servent à détruire («va- 
sxrjasrr/à ). Chacune de ces deux classes se par- 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 147 

tage en deux autres 7 qui sont les arguments 
généraux ( rà nMlov ) et les arguments parti- 
culiers (rà irà jxspuç). Puis , après avoir annoncé 
positivement qu'il est nécessaire de commencer 
par les arguments généraux et négatifs (tt^wtov 
ovv mpl twv '/.ocBôlov ocvoc(r/,£voc<7~MÛv pr/zéov ) , il passe 
brusquement à un autre sujet } il fait observer 
que l'accident n'admet pas la réciproci f c , c'est- 
à-dire que dans la proposition il ne peut pas 
tenir indifféremment la place du sujet ou de 
l'attribut ; comme le genre, les qualités parti- 
culières et la définition : tau §s ycù^itbixenov rô 
â.VTiaip£(i[eiv v/}V duo roO avy£e^rr/.ôroç oikelccv ovopaaiotv . 
». t. X. Ce n'est pas tout : après s'être arrêté 
quelque temps sur ce point, il revient d'une 
manière aussi imprévue aux considérations gé- 
nérales par lesquelles il avait commencé; il réduit 
à deux classes toutes les fautes qu'on peut com- 
mettre dans la discussion : les erreurs proprement 
dites et les fautes de langage : « Aiopfo*j0<» SI 
M y.oci zàç âpocpnccç rocç zv xoïq KpQ&khyaaiv , on étal 
dirraci , y? rw ^z'2zaBoa , y? rw T.apc£alvzw zy)V Tteipévw 
Xg&v 1 . » Puis il [passe de nouveau , sans aucune 



1 Liv. 2, ch. 1. 



*tâ ANALYSE 

transition , aux lieux communs qui dérivent de 
l'accident K Quant à la distinction des arguments 
positifs et des arguments négatifs dont on vient 
de parler il n'y a qu'un instant , elle ne peut 
pas nous servir } elle ne donne pas naissance à 
deux parties se'parées } elle n'exerce aucune in- 
fluence sur la distribution de l'ouvrage, et 
Fauteur avoue à chaque instant que le même 
raisonnement peut servir à la fois à édifier et à 
détruire , à réfuter et à prouver. On ne fait 
pas un pas sans rencontrer cette formule : 

OVTQÇ 0 TQTZOÇ àvZlirpZ^EL KQÙ T.pOÇ TO V.CL~ûLVV.Z-jdCzVJ 

xoà àvœpxsvâÇsù 2 .]\ T ous convenons que la division 
ordinaire de tous les arguments dialectiques en 
lieux intrinsèques et lieux extrinsèques est aussi 
facile à saisir que fondée en raison 5 mais il n'en 
existe aucune trace dans l'ouvrage que nous 
avons sous les yeux * elle appartient à Gicéron 
qui na songé, en l'adoptant, qu'aux besoins 
du barreau, il est pourtant impossible de supposer 

1 Liv. 2, ch. 1. 

2 Voy. ch. 2 , liv. 2. — îb. ch. 5 , 4,5, 6 , et en 
général , à la suite de chaque argument, on est presque 
sûr de rencontrer les mènifs paroles. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 449 

qu'Aristote, le génie de la méthode et de la classi- 
fication , ait exposé sans ordre, sans avoir un plan 
bien fondé } qu'il ait jeté au hasard à peu près 
trois cent quatre-vingt-deux arguments 4 . Voici 
le résultat des efforts que nous avons faits pour 
remédier à cette confusion apparente. 

Après avoir examiné dans son ensemble cette 
partie de la Dialectique d'Aristote qui traite spé- 
cialement des lieux communs, c'est-à-dire, où ils 
sont exposés et énumérés, nous y avons reconnu 
deux espèces d'arguments parfaitement distinctes 
dans leur nature ? aussi bien que par F usage 
qu'on en fait. Les uns reparaissent fréquemment, 
en conservant toujours les mêmes titres, dans 
une multitude de circonstances différentes 5 ils 
servent indifféremment à toutes les matières de 
la discussion , à toutes les idées générales sur les- 
quelles, comme on Ta dit plus haut, repose 
nécessairement toute proposition : ce sont les 
arguments généraux , ou les lieux communs par 
excellence, comme fauteur les appelle lui-même 
(^Lxkiaxa. èirinoupoi Y.oàxoivoi twv tottcov). Les autres ne 
conviennent qu'à l'une ou à l'autre de ces idées 

' Voy. «'dit. Buhle, lome 5 ; liv. 2-7. 

10 



m ANALYSE 

générales $ ils ont une certaine spécialité don! rfa 
ne peuvent pas sortir, et quoiqu'il faille les comp- 
ter parmi les lieux communs dont ils forment le 
plus grand nombre 5 quoiqu'ils soient toujours 
des arguments généraux , ce titre leur est moins 
dû qu'aux premiers 5 nous les nommerons donc 
des arguments ou des lieux particuliers. 

1° Les arguments généraux ? dont on peut 
facilement déterminer l'usage , ne sont pas tou- 
jours en même nombre et ne se présentent pas 
non plus dans un ordre systématique et invariable. 
Les voici à peu près tous avec leurs noms authen- 
tiques , disposés dans l'ordre où nous avons pu 
les recueillir : la division ou la distinction (oiy.ipîaiz^ 
tîogûc^ç leyopivov) \ la signification étymologique, 
que Cicéron et Ramus appellent notatio , et 
quÀristote désigne par cette expression assez 
obscure : w; mrai ~ovvoy.z ; les corrélatifs (àvnxet- 
[jtvoi) , qui comprennent , comme nous savons 5 
quatre sortes de rapports , dont Cicéron ne re- 
connaît dans ses Topiques que les contraires et 
les contradictoires (ex contrario et repugnan- 
tibus)^ les conjugaisons et les cas (a'-j^iy^ y.?! 
7tto)C7££$) , que les latins ; sur l'exemple de Cicéron, 
ont traduits littéralement par conjugata ; les causes 



DE L'ORGANUM D 1 AKISTOTE. iH 

v\ les effets, ou bien encore les antécédents et 
les conséquents (^apeno^sva , yevkretç xal yQopaï) \ la 
comparaison , ou le plus, le moins et l'égalité (tq 
IjlcDIw) ro vîttov yjà ro ouoloùç] dans le traité de 
Gicéron ex comparatione major um , au tpariu m , 
aut minorum)^ l'augmentation et la diminution 
(itpoaBetnç xoà ayaipeaig) , que le philosophe romain 
a traduits par adjuncta K Nous allons essayer 
maintenant de donner une idée plus étendue de 
chacun de ces lieux. 

La nature et l'utilité de la division se com- 
prennent d'elles-mêmes. Elle est d'un usage gé- 
néral tant en Logique qu'en Dialectique } elle 
s'applique également à toutes sortes de matières ? 
mais elle est surtout un excellent moyen de réfu- 
tation. Par exemple, si l'on avance une proposi- 
tion générale, nous n'avons qu'à l'appliquer succes- 
sivement à tous les genres qu'elle embrasse , puis 
à toutes les espèces renfermées dans chacun de 

1 Tous ces lieux sont expressément mentionnés dans le 
ch. 6 du liv. 2, comme formant une classe réellement dis- 
tincte par sa généralité : Makara S ê7ri'xatpotxai xoivoic&VTéTrcoy, 
ôt ts lx TÔ>y àvT(.x£i//£va)V , xaî rô5y auarot^cov xaî. rwy tttcojécov. . . . , 
Kaî im TÔiy <p0apTix£>y ôè xaî. tûv yzvzaéov xaî <p8opwy wcauTws . , . . , 
Etî, jx to3 u&.Wov xaî f/rrov xaî oyo'wç... x. t. X. 



152 ANALYSE 

ces genres , enfin aux individus. Si les exceptions 
sont en trop grand nombre, la proposition est 
évidemment fausse. A défaut de division , il faut 
employer la distinction (to maaypie, Xsyojievov) i . 

L'étymologie est souvent nécessaire pour faire 
connaître la nature d'une chose , quand le terme 
qui l'exprime a été détourné de sa signification 
primitive. Ainsi, qu'on me demande ce qu'il faut 
entendre par un homme heureux (nâtôpwv) , je 
consulterai l'étymologie de ce mot, et je dirai que 
c'est celui que protège un bon génie 5 ou, comme 
dit Xénocrate , celui qui conserve une âme pure 5 
car elle seule est notre bon génie 2 . 

Au moyen de la corrélation ou du rapport 
constant, invariable, qui existe entre deux termes, 
il suffit que l'un nous soit connu, ou intégrale- 
ment , ou à certains égards , pour que nous 
connaissions aussi l'autre exactement de la même 
façon. Par exemple , nous pouvons fort bien nous 
représenter une chose dans sa totalité, quand 

1 Liv. 1 , ch. 5. — Liv. 3, ch. 6 et pass. 

2 Cette belle définition de Xénocrate mérite d'autant plus 
d'être conservée , qu'elle n'est pas là à sa place : KotQ&nzp |ew>- 
xp&r/is cpridtv èu8oû//ova eivat tov ttîv êxôVTa tnrouSorfav : ràc&- 
TTjv yàp sxàarw ètvai Soudoya (liv. 2, ch. 6), 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 153 

même nous n'en aurions sous les yeux que la 
moitié , ou telle autre partie déterminée. Si nous 
avons une idée du sens de la vue, nous définirons 
facilement l'état de cécité. Il en est de même des 
autres espèces de corrélation, c'est-à-dire, des 
contraires et des contradictoires 5 mais la dernière 
est exclusivement un moyen de réfutation , tandis 
que les trois autres peuvent servir également à 
réfuter et à prouver *. 

Ce qu'Aristote appelle les conjugaisons et les 
cas comprend généralement ce que nous enten- 
dons par dérivés. Il ne les définit pas , mais les 
exemples qu'il en donne sont une preuve suffisante 
de ce que nous avançons : ainsi , les termes sui- 
vants : vertueux, courageux, sont des conjugaisons 
de vertu et de courage. Les cas (qu'il faut prendre 
dans le sens propre du mot casus , qui lui-même 
n'est que la traduction littérale du grec tït^lç) 
désignent particulièrement des adverbes , et non 
pas ce que nous appelons du même nom. C'est 
du moins ce qui résulte positivement de cette 
rase : YYtÛieiç de , ohv to Sizai'wç , val dcvàpeiwç , Kotî 

5 Liv. 2 ch. 8 et 9. — Liv. 5, ch. 6 : Éwi os è tôtt&s 



IM ANALYSE 

vyteivoùç , zc/.l evexnfcôiç , xat 072 roOrov zbv rpoizov llyz— 
rc/A i . Par le rapport qui existe entre les termes 
primitifs et les termes dérivés nous pourrons 
découvrir un rapport semblable entre les idées ou 
les choses qu'ils expriment, et nous pourrons en 
tirer parti dans l'argumentation 2 . 

Si nous ne savons pas apprécier une chose pour 
elle-même , si nous ne la connaissons pas assez 
dans sa propre nature pour en tirer des arguments 
spéciaux et solides ; nous pourrons remonter aux 
causes qui Font produite (rà izovrixvm) , ou à celles 
qui peuvent la détruire (jà cp6aprr/.à). On peut 
aussi s'en rendre compte par les effets de sa 
naissance (yéveatç) et de sa destruction (©Sopà). Par 
exemple , d'un bien il ne peut jamais résulter de 
mal , et d'un mal dérive rarement un bien. Un 
objet que la moindre cause peut détruire n'est 
pas très-puissant de sa nature , et celui qui est 
long -temps à se former et à naître est destiné à 
vivre long-temps. Les applications de ce lieu 
commun sont innombrables 5 . 

* Liv. 2, ch. 9. 

2 Liv. 3 r ch. 6. Liv. 4, ch. 4 et pass. 

5 En èm t£>v yîyssfwv xat cp6opô>v , xaî t:oit,tvmùv xat pâaprutûyw 

x. t. I. (liv. 2, ch. 9. — Liv. 5 ? ch. 6. 



DE L'ORGAÏNUM D'ARISTOTE. iho 

Les arguments fondés sur la comparaison (ro 
fxa)2ov , ro f/rrov ; -/.où ro opt'wç) ne sont pas autre 
chose que les raisonnements à fortiori et à pari, 
comme on les appelait autrefois dans fécole, et 
comme on les nomme encore aujourd'hui. L'au- 
teur s'explique sur ce sujet avec tant de clarté 
qu'il est impossible d'en douter un seul instant. 
Si nous admettons , dit-il ? que le plaisir est un 
bien , une chose sera d'autant meilleure, elle mé- 
ritera d'autant plus d'être comptée parmi les 
biens, qu'elle sera plus propre à satisfaire nos 
passions. Voilà l'emploi de l'idée de plus. Si j'at- 
tribue à deux objets une même qualité, et si en 
même temps celui qui doit la posséder au plus 
haut degré en est pourtant privé , le second la 
possédera encore bien moins. Voilà l'emploi si- 
multané du plus et du moins. L'emploi du sem- 
blable , ou l'induction dialectique , comme on 
l'appelle ailleurs , se comprendra sans autre ex- 
plication 1 . 

Enfin, il arrive souvent que l'objet de la discus- 
sion nous échappe, parce qu'il est trop grand ou 
trop petit } parce qu'il ne s'étend que sur un 



1 Liv. 2, ch. 10. — Liy. 3, ch. 6, 



J5G ANALYSE 

point imperceptible 5 ou qu'il dépasse les limites 
de notre horizon } en un mot , parce qu il n'existe 
pas en proportion de nos moyens de connaître. 
Il faut alors l'augmenter ou le diminuer par la 
pensée } il faut ajouter ou retrancher , jusqu'à 
ce qu'il soit au point où nous le désirons. Mais 
tout n'admet pas un tel changement 5 voilà 
pourquoi ce dernier moyen n'est pas d'un usage 
aussi fréquent et aussi étendu que les précédents : 
cependant , comme il n'est applicable à aucune 
matière déterminée , il mérite encore d'être 
compté parmi les arguments généraux dont la 
liste vient d'être épuisée 1 . 

2° Les arguments ou les lieux particuliers se 
divisent de la même manière que les matières 
de discussion auxquelles ils doivent servir. Ainsi, 
les uns seront exclusivement consacrés à l'acci- 
dent ; les autres au genre } il se formera une 
troisième classe de ceux qui ne sont applicables 
qu'aux qualités particulières , et une quatrième 
renfermera tous les moyens de construire et de 
renverser une définition. Nous allons parcourir 



1 Xp^at/xos oi ou*, h utvxgi 6 rônog. àW h ois rÀv toî [léîklkav vki- 
fo;(7]v au//6atyît ytvsaOat (liy. i f ch. 11). 



DE I/ORGANUM D'ARISTOTE. 157 

rapidement , sans en faire un inventaire rigou- 
reux 7 ces divers arsenaux de la Dialectique où 
se trouvent entassées des armes souvent bien 
minces et bien faibles. 

D'abord 9 il faut savoir distinguer les acci- 
dents des autres faits qui les accompagnent } 
il faut les discerner avec soin des qualités géné- 
rales, essentielles ou individuelles } et pour cela 
il faut considérer leur extension et les êtres dans 
lesquels ils se manifestent } il faut examiner s'ils 
n'entrent pas dans leur nature ou s'ils ne sont 
pas en contradiction avec elle. C'est aussi une 
nécessité d'avoir égard au temps et à la durée 5 
car des accidents n'arrivent qu'une fois, et tou- 
jours d'une manière imprévue ( onôzsp ' szv%ev ) : 
les faits qui reparaissent fréquemment et dans un 
ordre déterminé sont ceux qu'on appelle contin- 
gents ( 6)ç sTrtTroXu ) : enfin ; ce qui dure éternel- 
lement , c'est le nécessaire ( l\ dvayyyjç ). Tels 
sont les lieux particulièrement applicables au 
sujet , que nous avons pu distinguer des argu- 
ments généraux auxquels ils sont mêlés 

' Liv. 2 , ch. 1. — Cette place ne paraîtra pas trop 



ioS ANALYSE 

Le principe général; le premier argument dont 
il faut faire usage pour reconnaître un genre . 
c'est qu'il doit être un attribut de toutes les es- 
pèces qui lui sont immédiatement subordonnées : 
il faut qu'il entre comme élément essentiel dans 
leur définition ; mais il n'est pas nécessaire qu'il 
admette lui-même tous les attributs de l'espèce. 
C'est le principe qu'on exprimait autrefois dans 
l'école sous la forme suivante : le genre a plus 
d ) extension et V espèce a plus de compréhension. 
Le genre n'est pas compris non plus 5 il ne peut 
pas être distingué des classes inférieures , sans la 
différence ? pas plus que la différence sans l'es- 
pèce. C'est par leurs espèces que les genres 
se distinguent entre eux. Ainsi 5 deux espèces 
qui n'ont absolument rien de commun appar- 
tiennent évidemment à deux genres différents 5 
et si , au contraire , deux espèces se rencon- 
trent en un point , si elles se ressemblent par 
une de leurs qualités essentielles, on peut en 

grande, si Ton songe qu 1 clle est occupée en grande partie par 
les arguments généraux qui s 1 / trouvent bien plus déve- 
loppés qu'ailleurs. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 1S9 

conclure qu'elles appartiennent au même genre. 
Dans tout genre , il y a des extrêmes et des 
moyens 3 par conséquent , les moyens et les 
extrêmes ne peuvent pas être pris dans plusieurs 
genres différents *. 

Il y a deux sortes de qualités qu'on nomme 
particulières : les unes essentielles et permanentes , 
les autres relatives et passagères. Celles-ci ne sont 
au fond pas autre chose que les accidents 7 dont 
les différents caractères nous sont déjà connus. 
Il n'y a donc que celles-là qui méritent de faire 
l'objet des règles suivantes. D'abord , il est né- 
cessaire que ces qualités soient mieux connues 
que le sujet auquel on les attribue } car c'est par 
elles seulement que ce dernier peut être dé- 
terminé. Par conséquent ; elles ne doivent pas 
être exprimées par des propositions ou des 
termes embarrassés et obscurs : une seule et 
même chose ne saurait avoir plus d'une qualité 
particulière. Il ne faut pas qu'elles soient pure- 
ment sensibles 5 car alors elles ne seraient plus 

i Liv. 4. Il commence ainsi : Mztx hi rv.ïïry. mpi t&v rpos rh 
yévos , et finit par ces mots : Ilept //èv ovv toD yévous , xaôaîrsp 
it'p/irat /jieôoSs'JTsov. 



160 ANALYSE 

ni essentielles ni permanentes. Elles entrent dans 
la définition, mais elles ne peuvent pas la cons- 
tituer tout entière. Il ne faut pas les confondre 
avec les qualités exceptionnelles qui rentrent dans 
les accidents y ni avec les qualités naturelles qui 
toutes ne remplissent pas les deux conditions 
énoncées plus haut. Elles forment, en un mot, 
le caractère distinctif ou le trait caractéristique 
de chaque être *. 

Tout ce qu'on a dit jusqu'à présent peut éga- 
lement servir à la définition, qui est impossible 
quand on n'a pas appris à distinguer entre elles 
les qualités qu'elle admet et celles qui en sont 
exclues. Cependant, il reste encore beaucoup à 
dire sur cette matière que fauteur est loin d'avoir 
épuisée dans les Analytiques , et à laquelle il 
donne ici la plus grande place et le rang le plus 
élevé. Nous ne le suivrons que dans les considé- 
rations d'une certaine importance. 

Il établit d'abord une distinction entre les règles 
générales de toute définition et celles qui nous 
apprennent à bien définir. C'est par celles-ci qu'il 
faut commencer, parce qu'étant les plus difficiles 



1 Liv.5. 



DE L/ORGANUM D^RISTOTE. 461 

à mettre en pratique, elles ouvrent un plus vaste 
champ à l'argumentation 4 . Or ; pour bien définir, 
il faut remplir deux conditions : il faut être clair 
et il faut être précis. Tous les défauts qu'on peut 
reprocher à son adversaire se ramènent à la vio- 
lation de ces deux règles fondamentales 2 . On 
pèche contre la clarté 9 lorsqu'on emploie des 
termes équivoques Qi opavujjwv sort rô sup^evov)} 
quand le sujet est complexe (nlîovayûq Xeyo^evov) 
et qu'on ne l'a pas divisé avant de le définir} 
enfin , quand on se sera servi d'expressions 
métaphoriques; ou d'un langage à part, qui n'est 
pas consacré par l'usage. On manque de préci- 
sion lorsqu'on emploie , ou des termes trop 
généraux , qui ne désignent pas exclusivement le 
sujet de la définition , ou des termes inutiles , qui 
n'en expriment pas l'essence, ou des termes li- 
mités dans leur extension , qui ne la comprennent 
pas tout entière \ enfin, lorsqu'au lieu d'être une 
proposition réciproque, ce que nous donnons 

1 Aoi-ov Sè èi jWTj copierai , r\ h jj.t] xa)vCos wptarat ttcos juetitsov 

lirrsïv TrpuTOV fxh oùv èmaxzTrréov h jjlyi xa)vtÔ£ copierai r] êm- 

X^PW-Ç pâov r] îrepi touto n Trspi sxsivo yi'vsrai (liv. 6, ch. 1). 

2 Eîti Sè to3 //tj xaX&s fJtépft oûo, ev p.zv ro àaacpsï r/f £p//rjvei» 
x;/pfic9au. . SevTtpov zi zt:\t:\ziqv ètpTjxs tov \ôyoi> toî> Ssovros (ib). 



4«2 ANALYSE 

pour une définition n'est qu'une tautologie stérile 
qui remplace un mot par plusieurs autres , sans 
éclaircir l'idée (à nkmdk^ é*/W?xsn/)*. 

La définition en général étant par sa nature 
l'expression des choses considérées dans leur 
essence (ro n ; fo> hvaci ) ? et son but étant d'expli- 
quer ce qu'on ignore , il faut avant tout que les 
termes dont elle se compose expriment des idées 
plus connues et plus primitives (nporepa v.y.i 
yvodpi[j.(!)Tepa) que celle qu'on veut définir. Mais on 
peut donner cet avantage à une idée sur une 
autre , pour deux raisons diamétralement oppo- 
sées : ou parce qu'elle la précède dans l'ordre 
absolu de la logique , comme le point précède 
la ligne et celle-ci la surface ( yvtùpiprikepw &rX⧠, 
xaB ' dvzo ) ; ou parce qu'elle lui est antérieure 
dans Tordre contingent qui préside au dévelop- 
pement de nos facultés intellectuelles (yvtùptp^nfepw 
yjp.iv ) 5 c'est ainsi que la notion de corps ou de 
solide nous est donnée par nos sens avant toutes 
les abstractions géométriques. Cette dernière 
manière de procéder manque tout-à-fait d'exac- 

1 Liv. 6, ch. 2 et 5. Le ch. 2 traite de la clarté , le ch. 5 
de la précision. 



DE L'ORGATNfUM D 1 ARISTOTE. 163 

titude et de précision ( rvyovaa ^lowûloc ) ; là pre- 
mière est beaucoup plus scientifique ( sTut^r^o- 
vmêrepov ) et doit seule nous servir de base dans 
l'art de définir 1 . Par conséquent, toute bonne 
définition doit reposer sur des idées générales 
qui représentent en même temps la nature par- 
ticulière de la chose qu'on désire connaître 5 on 
veut parler en un mot du genre prochain et de 
la différence prochaine 2 . Malgré la prédilection 
que lui inspirent les définitions de cette espèce ? 
l'auteur avoue cependant qu'elles ne sont pas 
toujours possibles et qu'il faut quelquefois dé- 
signer un objet ou par la cause qui lui a donné 
naissance , ou par l'usage auquel il est destiné 7 
ou par tel autre moyen plus propre à le rap- 
peler à l'esprit que l'application des règles gé- 
nérales que nous venons d'exposer 3 . 

1 Liv. 6 j Ch. 5. — M.7] Stà 7TpOTJpCOV xat •yVCOpl//COTSpGùV ôpiÇo- 

p.zvo$ , ôu^ copierai. — To /xèv ouv otà yvcopi//coT£pcov !i'p7i<j0at rbv 
opov 8i'^65s lany èx^àêsiy. x. t. X. 

2 Ch. 5 et 6, liv. 6. 

3 Viennent ensuite des détails innombrables qui ne mé- 
ritent pas d'être connus, et des arguments généraux que 
nous connaissons déjà. Tel est le sujet des chapitres suivants, 
jusqu'à la fin du liv. 6 et du liv. 7 tout entier. 



464 ANALYSE 

§3. La partie des Topiques que nous venons 
de parcourir et dont l'étendue n'est pas moindre 
que Fimportance , a pour objet ce que les rhé- 
teurs sont convenus d'appeler X invention ; elle 
renferme une classification détaillée de tous les 
arguments possibles, comme l'indiquent positi- 
vement ces mots qui la terminent : bi pev o5v 
zonoi , & wv èvizopf i '7Q{j£V 7Cpo4 ïwx&xa t&v nyA'/.r/j.y-w 
èmysipeiv, aji^ov ikocv&ç e^piBpyjutat. La partie dans 
laquelle nous entrons , peut-être la plus re- 
marquable par des aperçus d'une rare finesse , 
nous dit comment il faut nous servir de ces 
armes toutes préparées ; suivant les circonstances 
et les personnes. En un mot , elle traite de la 
disposition dialectique , comme le prouve éga- 
lement cette phrase par laquelle elle commence : 

p£ZOC ^£ TCCVTCC IZcpï T?£eOdÇ , V.CCL TTtoC OîL EpfùTqCV ÀcX.Tî'oV. 

Mais lorsqu'il est question de dialectique 3 il 
faut toujours se représenter deux adversaires qui 
sont aux prises , deux personnes qui discutent 
dans un but d'amour-propre 5 et qui cherchent , 
par des questions captieuses, à s'embarrasser 
mutuellement. Le prix qu'elles espèrent est de 
briller aux yeux des sots , toujours portés à 
donner raison à celui qui a parlé le dernier. Il 



£>E L'ORGANUM D'ARISTOTE. 465 

Faut donc que ce traité, sous peine d'être in- 
complet et de manquer à sa destination, nous 
apprenne en même temps et Fart d 1 interroger 
ou de poser les questions, et Fart de répondre 
ou d'éluder les difficultés ; et enfin , comment 
on soutient une thèse en général , comment il 
faut diriger la discussion dans son ensemble. 
Tel est aussi le plan qu'a suivi Fauteur et que 
nous espérons mettre en évidence , sans enlever 
une seule règle ? une seule idée , à la place qui 
lui est consacrée dans le texte. 

1 ° Interroger (kp^rdv) en termes de dialectique 7 
c'est argumenter à la manière de Socrate ; c'est 
présenter , sous formes de questions , toutes les 
difficultés qui peuvent embarrasser un adversaire, 
tous les moyens , de quelque nature qu'ils soient, 
dont on peut faire usage dans la discussion. Or, 
ces moyens , considérés du point de vue le 
plus élevé , sont de deux espèces : les proposi- 
tions nécessaires qui servent à la construction 
du syllogisme ( çfaocyxodoiç TïpozccGSiç & ' wy 6 gv11o-~ 
yiapoq ylvzToti ) ; et les propositions accessoires ou 
contingentes ( izap% xàç dvayKccïaç). Il faut tou- 
jours commencer par celles-ci et réserver les 

di 



466 ANALYSE 

autres pour la fin 7 en les ménageant autant que 
possible *. 

On distingue les propositions accessoires par 
l'usage qu'on en fait 5 et ? considérées sous ce 
point de vue ? elles sont elles-mêmes partagées 
en quatre classes : les unes servent de base à 
l'induction ( sTraywyxfe yd? iv ) » ^ es autres ne sont 
que des moyens d'amplification ( kq oymv tov 
loyov ) ; il en est qui servent à cacher d'abord le 
but qu'on veut atteindre {itç v,ptyw tov vj-j-z- 
pxayjxzoç ) } enfin les dernières sont au contraire 
destinées à le mettre au jour et à répandre la 
clarté sur toute la discussion ( Ttphç zb Gxvhzccoy 
èivzi zov lôyov ) ^. 

Ce qu'on entend ici par induction ? ce n'est 
pas l'opération de l'esprit considérée en elle- 
même et comme moyen de trouver la vérité 
pour son propre compte 5 c'est une forme d'ar- 
gumentation par laquelle on arrache à son adver- 
saire une suite de concessions qui renversent son 



tîov , êrl\ 'àTroarâTîov on àywfàra) (liv. 8). 

2 Liv. 8. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 467 

S) f stème et le forcent d'accepter le nôtre. C'est 
la partie la plus essentielle de la méthode So- 
cratique, dont la puissance est assez connue 
pour n'avoir pas besoin d'autre recomman- 
dation 4 . 

En tenant les esprits en suspens sur l'opinion 
qu'on veut soutenir , on diminuera beaucoup la 
résistance } on ne s'exposera pas à voir attaquer 
avec opiniâtreté les moindres moyens qui pour- 
raient la défendre. Or, pour atteindre à ce but , 
il faut procéder d'abord avec lenteur, avec calme , 
en s' emparant de toutes les issues qui peuvent 
rester ouvertes à notre adversaire } il faut au 
contraire se précipiter vers la fin et annoncer 
sa conclusion , quand il n'est plus temps de la 
repousser. On se gardera d'insister avec trop de 
chaleur sur les points importants , si Ton ne 
veut pas que , par esprit de contradiction , ils 
nous soient contestés plus vivement 2 . Quand 
on n'a que de faibles raisons à faire valoir, il 



« Ib. 

3 AirV^S ôs stTrêtv , cm /zàXiara ttoisïv 5 3ùr\\ov ; àor\\ou y&.p ovrof 

supr.) 



1CS ANALYSE 

faut se charger d'ornements} il faul multiplier 
les distinctions et les divisions 5 il faut les noyer, 
pour ainsi dire , dans une foule de réflexions inu- 
tiles , mais toujours vraies ou intéressantes 5 en 
un mot , on essaiera de les faire passer à la 
faveur du désordre : tel est le but de l'ampli- 
fication dialectique 4 . 

Mais les moyens précédents ne réussissent pas 
toujours 5 excellents toutes les fois que nous n'au- 
rons pour adversaires que des gens du monde 
(npog tqvç nollovç) , ils sont impuissants contre les 
hommes instruits qui connaissent aussi bien que 
nous les secrets et les ruses de la Dialectique 
(npbç zovç diaXsxrr/oùç). Dans ce cas, il faut marcher 
directement à son but par le moyen du syllo- 
gisme } il faut énoncer franchement la proposition 
qu'on veut démontrer, et se servir tout d abord 
de ses plus solides arguments. Tels sont à peu 
près , avec les comparaisons et les exemples , les 
moyens qui concourent à répandre la clarté. En 
général, avec les forts comme avec les faibles, 
la question dialectique doit être posée sous une 

1 Ere to //7]xûv£iv xoù Traps/zêàMîiv rà jj^oh ^p^siua Trpoj to-, 
Xir/ov ^ t:q\\C>v yàp ovtcov , êifoikov h ôroîwTo tyz-jùbç (ib). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. m 

forme tellement pressante qu'on ne puisse y 
répondre que par oui et par non 4 . 

2° La manière dont il faut répondre (ànoY.p(mq) 
n'est pas la même pour tous , mais elle varie selon 
le but qu'on veut atteindre. Ceux qui cherchent 
uniquement à s'instruire doivent oublier tout 
amour-propre et convenir sans hésite)' de tout 
ce qui leur semble vrai. Ceux qui n'ont d'autre 
intérêt que la vanité ? qui ne cherchent qu'à 
contredire toutes les opinions qu'on soutient en 
leur présence, de quelque nature qu'elles soient 
d'ailleurs, ceux-là doivent être sobres dans leurs 
réponses , dans la crainte que leurs adversaires ne 
tirent parti de leurs propres paroles. Enfin, ceux 
qui veulent uniquement s'exercer dans l'art du 
raisonnement et de la parole , ceux qui cherchent 
la discussion et non la dispute (y^ ccyâvoç ydpvj , 
à\là r.dpxg -ml cxg^wç) ont à observer plusieurs 
règles différentes, qui dérivent de la nature même 
de la question. Mais aucune de ces règles , qui 

1 Éjts rrpôraîfî StaXsxnxr] -poj yjy zanv àrroxpfysaSsci yai r\ ou 
(liv. 8, ch. 2). Cet article embrasse les trois premiers cha- 
pitres du huitième livre, cl liuit par ces mots : Rûs //èv ojy. 
fpwTïjjWsmÇsiy xect t&ttuv ôsi } cyÛov t/.«yà cà kpr,[j.évy.. 



i70 ANALYSE 

remplissent plusieurs chapitres 9 ne mérite d'être 
citée 4 . 

3° Avant de soutenir une thèse (yxiyen Qêatv) 5 il 
faut d'abord examiner si elle peut être raisonna- 
blement défendue ; en un mot , si elle est soute- 
nable. Or, elle ne Test pas , toutes les fois qu'elle 
aboutit à des conséquences absurdes 5 ou quand 
elle favorise les passions et les mauvaises mœurs ; 
enfin 7 lorsqu'elle est en opposition avec le sens 
commun, c'est-à-dire , avec des croyances géné- 
ralement adoptées 2 . 

Après avoir choisi son sujet , il faut encore le 
méditer en silence pour le posséder sous tous les 
points de vue et pour prévenir autant que possible 
toutes les objections. Parmi ces dernières, les 
unes n'ont pas d'autre but que de prolonger la 
discussion et de ne pas nous laisser le temps de 

1 A cet article sont consacrés les chapitres 4 , 5 , 6 et 7 , 
dont le premier commence par ces mots : Ilepi ok àtroxf 

TrpwTov jJ.h ùLopiirîov , etc. 

2 Cet article commence au chapitre 8 par ces mots : Tizé^av 
<$s acat Qsatv xat SptajUQV «jtqv àufw ozl -poïf/u{<r,vy.-;7y. \ il s'étend 
jusqu'au chapitre 12, mais il n'y a que les chapitres 8 et 9 
qui en aient fourni les matériaux , les deux autres étant à 
peu près stériles. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 171 

conclure , ou bien elles portent exclusivement sur 
Ja forme 7 tandis que les autres attaquent le fond 
même de nos idées et le raisonnement sur 
lequel nous voulons qu'elles soient fondées. 
Ce sont incontestablement les plus sérieuses et 
même les seules que fauteur nous enseigne à 
prévenir. Dans ce dessein ? il reproduit longue- 
ment ce qu'il a dit dans les Analytiques , et qu'il 
doit répéter encore dans les Arguments Sophis- 
tiques ? sur les diverses espèces de raisonnements 
et les vices dont ils peuvent être entachés. On 
nous pardonnera sans doute de ne pas Y imiter 
dans cette circonstance. Nous remarquerons seu- 
lement , pour ne rien oublier , qu'outre les trois 
sortes d'arguments et de syllogismes mentionnés 
ailleurs, c'est-à-dire, le philosophique 7 le dialec- 
tique et le sophistique ? il en reconnaît ici un 
quatrième , Yaporème (dizop^ja) , qui établit une 
égalité parfaite entre le pour et le contre, et qu'on 
définit pour cette raison : le syllogisme de la con- 
tradiction (rjvlloyirj^bç âiaXsït? ■wbç dv~iyx?eo)ç). Ce 
n'est pas autre chose que le dilemme ^ qui en effet 
n'est mentionné nulle part , sous ce nom , dans 
toute l'étendue de YOrganum. Aristote fait preuve 



\T1 ANALYSE 

d'une profonde sagacité, en le comptant, maîgré 
son apparence de rigueur , parmi les arguments 
dialectiques qui ne peuvent rien pour la décou- 
verte, ni même pour la démonstration de la 
vérité. 

En général , la Dialectique nous donne l'habi- 
tude d'envisager une question sous toutes les faces 
et d'examiner en toute chose le pour et le contre. 
Si elle nous offre l'avantage de nous former à la 
discussion , de nous rendre habiles à manier la 
parole , elle est aussi d'une grande utilité pour la 
science et la philosophie elle-même , car l'impar- 
tialité est une des premières conditions de la vé- 
rité. Mais il ne faut pas discuter à tout propos et 
contre tout le monde (npoç roùç ru^ovraç) ; il est 
rare que la discussion ne produise pas d'aigreur , 
alors même qu'elle a commencé dans les disposi- 
tions les plus calmes et les intentions les plus 
pures 1 . Ce conseil d'une rare sagesse mériterait 
d'être suivi encore aujourd'hui , et couronne 

1 Oj ôsï ayyeGTavac: s'J^zpws rpès rovi ■zvyovry.i , avàyx?] yàp rro- 
y/:po).oytav <ru//êatv£iv.K.ûà yàp oc yy/>tv:xÇô//svoc àSuvaTOyotV cuni'/tz^rti 
tou Sia^sysoQat //>) aycoviarixcos (liv. 8 } ch. i2). 



DE L'ORGANUM D'ARISÏOTE. 173 

dignement cette œuvre bizarre qui a coûté tant 
de finesse et de patience. Mais ne nous hâtons 
pas de la juger 5 elle renferme plus qu'une autre 
des germes de liberté dont nous verrons les déve- 
loppements dans la seconde partie de cet ouvrage. 



174 



ANALYSE 



DES ARGUMENTS SOPHISTIQUES 



Personne n'a jamais eu la pensée d'attribuer 
sérieusement ce petit traité à une autre plume 
qu'à celle d'Aristote. Il est mentionné dans cette 
phrase de Diogène Laerce : r.pbg Se rfat jpwiiv zx 
te àr/tùviGTiY.à v~oà rà izepl èfxùTnGew; , èptavmà zz v.yl 
Goyïjrizûv ekiyytùv. Il est désigné dans le texte 
anonyme ? publié par Ménage ; sous les deux 
titres suivants : A. è/lyyw go^zly.w , în r.zp\ ipvj- 
rtîc&v vUwj* Mais on a pensé qu'il ne formait pas 
un traité distinct des Topiques , parce que l'au- 
teur ne l'eu sépare jamais, lorsqu'il y fait allusion 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 173 

dans ses autres écrits 1 . Sans perdre du temps 
à examiner les raisons sur lesquelles on veut 
fonder cette opinion , nous dirons qu'elle est 
positivement démentie par le texte , d'abord par 
ces mots qui appartiennent au commencement 
du second chapitre : nova 5è eanv It&7 rwv Xo/wv ? 

xocl itoïa psprj tvyyjxuei zrjç ftpccyparsiocç ovra 

hy&pev ; ensuite, par une autre phrase de ce même 
chapitre , déjà plusieurs fois citée , où cette partie 
de YOrganum , dont on nie l'indépendance , est 
placée absolument sur la même ligne que les 
Analytiques et les Topiques. Nous sommes les 
premiers à reconnaître qu'elle a beaucoup d'a- 
nalogie avec ce dernier ouvrage et qu'elle est 
même nécessaire pour compléter Fart de la dis- 
cussion } mais , malgré cette unité dans le fond 
des choses , la séparation n'en existe pas moins 
dans la forme et dans la pensée de l'auteur. 

Le traité des Arguments Sophistiques n'a pas 
pour but ^ comme on pourrait le croire , de 
nous enseigner l'art dangereux et frivole de 
tromper nos semblables ; mais , au contraire , 

1 Voy. Buhle, tome 5 de son édit. d'Arist. Introd. aux 
Argum. Sophist. 



176 ANALYSE 

de le rendre impuissant ? en nous dénonçant 
toutes ses ruses , en montrant au jour ses res- 
sorts les plus cachés *. Il se divise par conséquent 
en deux parties si bien distinctes , que la plupart 
des éditeurs , qui ne sont pas toujours en contra- 
diction avec le texte , en ont fait deux livres 
séparés. On trouve dans le premier une descrip- 
tion détaillée de toute la méthode sophistique; 
le second nous enseigne à la combattre et à 
éviter les pièges qu'elle tend à notre esprit \ 

§ I. Il y a des hommes qui prennent le masque 
de la sagesse pour exploiter la crédulité publique, 
faisant métier et marchandise du talent de mentir 
et usurpant les honneurs qui appartiennent aux 
vrais sages. Ces hommes sont les sophistes que 
chacun peut reconnaître aux caractères suivants: 
d^bord, à Taide de quelques arguments cap- 
tieux, ils ne craignent pas de combattre la vérité : 



EiiTt oz îpyov jrspi î/.xcroy toj iloutoç . vpsuosiv f/.zv auroy îrept cov 
oiôe, tôjv 8è *!/îuoô//svov àuyxviÇzw SuvaaOat (Sophist. eleuch. 
ch. 1). 

3 Le premier s'étend du eh. 1 au ch. 17, le deuxième jus- 
qu'au 54 3 qui est une espèce de conclusion générale. 



DE L'ORGANUM D'ARISTQTE. 471 

cette idée est exprimée par le seul mot gkyyog ) 
ensuite ils insinuent le mensonge et Terreur 
(^c05o;) enfin , ils se plaisent à soutenir des opi- 
nions paradoxales (jzapcc^ov). Outre ces trois ca- 
ractères , l'auteur en reconnaît un quatrième et 
un cinquième qui consistent à mettre son adver- 
saire dans la nécessité de violer les régies de la 
langue (aoloLYuay.bç)^ et de se répéter constamment 
sans ajouter à sa pensée (rb nleovaTuç rb dvro liyziv) ^ 
mais il ne tarde pas à s'apercevoir qu'ils rentrent 
dans le premier ? c'est-à-dire qu'il les compte 
au nombre des arguments , par lesquels nous 
allons commencer h 

\ 0 Les Arguments (ehyyoç) ne doivent pas être 
confondus avec les syllogismes. Ceux-ci sont 
employés à la démonstration ( èig âr.oMliv ) , et 
ceux-là à la contradiction ( èiç dvT^amv ). Les 
uns et les autres 5 puisqu'ils ne diffèrent que par 
l'usage qu'on en fait , sont compris sous la dé- 
nomination générale des raisonnements ( Xoyot ) ? 



1 Uôgcùv crro^àÇovTa 01 h roïç \ôyoi$ aycoviÇojUSVot xai oia^ovec- 
xo5vt25 , son 7t£vts tov àptd txbv ,|i'Xeyxos *«î v|/£Îoos , xxi. TrapàSosov 
xcù eroloixtcr/Aos xat rùzuryXov rb r),sovaxtg rb auro kzy-.iv (ch. 5). 



478 ANALYSE 

et la preuve en est que les raisonnements sont 
ici classés de la même manière que plus haut les 
syllogismes. 

Or, tous les arguments à l'usage des sophistes 
se divisent en deux classes : les uns sont fondes 
sur les abus du langage (itapà r^vXg&v); les autres 
ont leur source ailleurs , c'est-à-dire , dans la 
pensée elle-même (él-w rrjç Xé£ewç). 

A la première classe appartiennent les sui- 
vants , au nombre de six : l'équivoque (6p.wyyu.ta) 
ou l'ambiguité des mots 5 l'amphibologie ( dupi- 
fo)a« ) ? ou l'ambiguité des phrases ; la substitu- 
tion du sens composé au sens divisé ( o&tômic ) ? 
ou ce qu'on appelait dans l'école fallacia coin- 
positionis ; * la substitution du sens divisé au sens 
composé, qu'on nommait dans l'école fallacia 
dwisionis et qu'Aristote appelle simplement 
Zialpziiq. Ces quatre sophismes sont tellement 
connus que toute explication deviendrait fasti- 
dieuse. Le cinquième est fondé sur un vice 
d'accentuation (jzpoaylia) qui suffisait dans les 
langues anciennes , mais surtout dans la langue 
grecque , pour changer entièrement le sens des 
mots, et par conséquent des phrases. Aristote en 
cite plusieurs exemples empruntés aux poèmes 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 479 

d'Homère. Enfin, le dernier sophisme de ce genre 
zy)ç lé&odç) consiste à substituer une forme 
grammaticale à une autre } par exemple, la forme 
active à la forme passive ? ou le masculin au fé- 
minin 5 ce qui établit également une différence , 
ou au moins un désordre dans la pensée *. 

Dans la seconde classe on peut en compter 
sept : la confusion de l'essence et de l'accident , 
qu'on appelait dans Y école fallacia accidentis 
(nccpà rb av\£&Ypàq) } la confusion de l'absolu et 
du relatif ( à dicto secundum quid ad dictum 
simpliciter, rb dizl^q y pi ocnlûç) 5 l'ignorance de la 
question (ignoratio elenchi, napà rw roO ekéyypv 
àr/voiav) ] la pétition de principe ( nccpoc rb h àpy$ 
lapêdveiv ) $ la fausse conséquence ( 6 itapà rb impjsr* 
vov e^eyyoç)^ c'est-à-dire, la croyance erronée 
que la réciproque d'une proposition vraie ne peut 
jamais être fausse. Les deux derniers sont l'igno- 
rance de la cause ( non causa pro causa , 6 napx 
rb p? âinov wç ainov ) , et la ^confusion des deux 
questions en une seule ( r.apà rb rà Mo iptùrh^xxoL 
ev -ïïoteïv 2 . Tous ces arguments peuvent se réduire 

1 Ch. 4. 

2 Tcov 5 eÇu T7Îs léÇzuç Trapa>oyw//wv scSrj zish STrrà. x. t. 1. 

(ch. 5). 



i80 



ANALYSE 



à un seul 5 qui est l'ignorance de la chose en 
question , de même que les autres ne sont au 
fond que 1'ambiguité des mots. Mais , puisque la 
moitié des sophismes a sa source dans l'imper- 
fection du langage , il est clair que Ton est bien 
plus exposé à se tromper dans la discussion que 
dans la méditation solitaire 1 . 

Cette classification est l'objet d'une longue 
justification , très-inutile sans doute 5 mais non 
sans intérêt pour l'histoire de la Philosophie , 
puisqu'elle nous apprend qu'avant la composi- 
tion de YOrganum, on avait déjà essayé de 
diviser tous les arguments en deux classes : les 
uns de nom ( npbç xovvojxa. ) , ou fondés sur le 
langage } les autres de fait ? ou fondés sur la 
pensée {nphq tyw $iavocàv) 2 . Aristote se déclare 
l'adversaire de cette opinion , par la raison fort 
juste que les idées et les mots , que la pensée et 
la parole sont inséparables. Cette distinction , 
dit-il ; peut bien expliquer l'origine des sophismes, 

1 MâMov n à-n&T-ri yiverat jxzr aMwv ox.ono'Jjxévoiç n xa9 éxuro'jç. 
r) //èv yàp jxzr 'uXkûv axé^iç Sià \6yoJ (ch. 7). 

2 Ou*, lort Ss Sta^opàrcôv ><5ycov w Xéyo'Jot «ve$, ro étvai to-jj piv 
rrpoj Touvo//a Xoyous , royf Se 7Tpè$i7jv otavofay (ch, 10). 



m Î/ORGANUM D^ARISTOTE. 181 

maïs elle ne donne pas naissance à deux genres 
de preuves absolument différents. Avant de 
quitter ce sujet, il fait mention d'un sophis- 
me particulier à certains géomètres de l'an- 
tiquité , qui s'appuyaient sur des constructions 
vicieuses , capables seulement de tromper un 
instant les yeux , pour démontrer des propo- 
sitions hypothétiques ou absurdes 5 telles que 
la quadrature du cercle. Il donne à ce faux rai- 
sonnement le titre de Pseudographique {^zx^o- 
ypayixoç)i qui en exprime parfaitement la nature *. 

2° Non contents de combattre la vérité , les 
sophistes , avons-nous dit , cherchent aussi quel- 
quefois à défendre directement Terreur. Ils es- 
saient d'arriver à leur but 5 d'abord en le cachant 
avec soin , pour ne pas exciter la défiance } 
ensuite , ils adressent à leur interlocuteur une 
multitude de questions sans ordre et sans dessein 
apparents , afin de pouvoir plus tard se faire des 
arguments de ses propres paroles. Quelquefois 
aussi , ils dissimulent entièrement le désir d'ar- 
gumenter, en feignant d'écouter et de s'instruire. 
Mais, insensiblement , ils vous conduisent sur un 

1 Ch. il. 

12 



482 ANALYSE 

terrain que vous ne connaissez pas et où la vic- 
toire leur est assurée *. Si ce portrait , d'ailleurs 
très-intéressant , est vraiment celui d'un so- 
phiste , il faut convenir qu'il a aussi beaucoup 
de ressemblance avec Socrate. 

3° Enfin , voici les moyens qu'ils emploient 
pour soutenir des paradoxes. Ils commencent 
par adresser à leur interlocuteur ce que nous 
appelons un argument personnel : comme il 
appartient ordinairement à quelque secte philo- 
sophique 5 ils essaient de le convaincre que les 
opinions qu'il y a puisées sont en contradiction 
avec celles de tout le monde 5 ce qui est presque 
toujours vrai (cette réflexion est d'Àristote) 2 . Ils 
lui montrent ensuite qu'il y a peu d'accord entre 
les discours des hommes et leur conduite 3 entre 
leur vie extérieure et leurs plus secrètes pensées. 
11 n'en existe pas davantage entre les lois de la 

1 Cet article commence ainsi : Ilepl Sè to3 -bt-jo^aivo-j ir 
Seî^at xy.l tov \uyov lis aSo^ov àyaysiy (to-jto yy.p r;j SejJrepov rf,ç 

ço«pt(jTi^s îTpoâtpsaews. x. t. \. (ch. 12). Rien n'est donc plus 
fondé que le plan que nous suivons. 

2 ITpbs to Trapdcôo^a "kéyetv tnco7reïv h. rbos yévo-jç o SiaXsyjjuevos 
lira èpwrav 6 rots noWoïs o5toi Myoyfft 7rapâSo2£oy ; l'art yàp èx&STOijj 
« toioDtov (ch. 12). 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 



185 



nature et celles des hommes 5 et ce dernier argu- 
ment est celui qu'ils font valoir de préférence. 
De tout cela , sans doute , il leur est facile de 
conclure qu'il n'y a point de paradoxe , mais que 
toutes les opinions ont la même valeur 7 pourvu 
qu'on ait le talent de les soutenir. Cet article est , 
avec le précédent, un précieux fragment d'his- 
toire 5 il nous prouve que les sophistes de la 
Grèce n'étaient au fond que des philosophes 
sceptiques qui auraient pu lutter sans trop de dé- 
savantage contre nos spirituels démolisseurs du 
dix-huitième siècle. 

Mais ici , comme dans les Topiques, il ne suffit 
pas de connaître les arguments } il existe aussi un 
art de les disposer et de nous en servir à propos. 
Ainsi , les sophistes ont tantôt recours à la diffu- 
sion , aux longues amplifications, pour fatiguer 
l'attention de leur adversaire , et tantôt leurs 
arguments se succèdent avec une telle précipita- 
tion , qu'il est impossible de les suivre et de les 
apprécier. Quelquefois ils essaient d'exciter les 
passions 1 surtout la colère , parce qu'elle rend 
aveugle et imprudent (rapampEm yàp rçrrov àvvacvrau 
yvlaTTzoBat. izdvza). S'ils s'adressent à des personnes 
disposées à leur tenir tète et à ne rien laisser passer 



i84 ANALYSE 

sans examen, ils ont l'air de marcher vers un but 
tout opposé à celui qu'ils se proposent. Les com- 
paraisons et les similitudes 5 dont l'effet ordinaire 
est de rendre la pensée plus intelligible, ne sont 
pour eux que des moyens de la présenter sous 
un faux jour et des couleurs trompeuses. Leur 
fait-ondes objections embarrassantes? ils savent 
les éluder au moyen d'une distinction 5 le fameux 
distinguo de l'école (&rrov Trdioui/Teç). Quand ils 
voient leur proposition en danger d'être renversée, 
ils la retirent si habilement , pour en introduire 
une autre dont ils sont plus sûrs , qu'à peine 
a-t— on le temps de s'en apercevoir 1 . Enfin, nous 
connaissons à peu près ce qui fait la puissance 
des sophistes ; et leur arsenal et leur stratégie 5 
il faut que nous cherchions à présent les moyens 
de leur résister. 

§ 2. On conviendra sans peine que cette 
seconde partie ne peut pas avoir la même im- 
portance à nos yeux , qu'elle ne mérite pas par 
conséquent d'occuper dans notre analyse la même 
place que la première. Entièrement dénuée d'in- 



1 Ch. i$. 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 



185 



térêt historique , elle ne présente aucun avantage 
pour la science elle-même 5 car ? les sophismes 
une fois connus 7 ils ne sont plus dangereux. 
Et d'ailleurs 7 Aristote en convient lui-même , 
le talent de les résoudre est tout entier dans l'es- 
prit d'à-propos et vient de l'exercice plutôt que 
d'une théorie : ht zqv yeyvjvJociQoa ybsTou pzllov *. 
Mais Aristote voulait rester fidèle à son plan si 
méthodique et si clair 5 il voulait à tout prix 
remplir son cadre 5 voilà ce qui nous a valu tant 
de pages stériles que nous résumerons en quel- 
ques mots , en nous faisant un devoir de ne pas 
omettre une seule idée qui puisse se traduire 
dans notre langue sans paraître puérile. 

En général , il faut 7 pour résoudre les so- 
phismes y les diviser d'abord en deux éléments 
distincts , dont l'un est le fond et l'autre la forme. 
Le fond est toujours une erreur ou une faus- 
seté } mais quelques-uns ont la forme de la 
vérité , ils réunissent toutes les conditions du 
syllogisme régulier , tandis que les autres n'ont 
pas même cet avantage. Ces derniers sont les 
plus faciles à résoudre , leur fausseté étant évi- 



1 Ch. 16. 



486 ANALYSE 

dente : il suffit de leur opposer une simple déné- 
gation. Mais les premiers doivent être tous résolus 
par la distinction , puisque tous , ils peuvent se 
ramener à une confusion dans les termes ou 
dans les idées. Démontrer le contraire de ce qui 
est évidemment faux ( ètoàpzmq ) ; diviser ce qui 
est confondu ( ^uxlpeaiç ) : voilà les moyens de ré- 
soudre tous les sophismes imaginables *. 

iVprès avoir indiqué ces moyens généraux , on 
essaie de les appliquer successivement à chacun 
des treize sophismes énumérés plus haut , d 1 où 
résulte une multitude innombrable de règles 
particulières qui occupent à peu près une place 
aussi étendue que la première partie 2 . Mais, 
avant de terminer ce traité et YOrganum tout 
entier, Aristote dit positivement qu'il est entré 
le premier dans la carrière qu'il vient de par- 
courir 5 que l'enseignement de ces hommes , qui 
se faisaient un métier de disputer sur les sujets 
les plus frivoles ( twv r.spl to èptazcimç /.ôy^ 
pujBapvovvztov ) , était assez fidèlement représenté 
dans le Gorgias de Platon 3 qu il y avait bien 



1 Ch. 17 et 18. 

3 Depuis le ch. 19 jusqu'au 54 e exclusivement, 



DE L'ORGANUM D'ARISTOTE. 187 

quelques arguments captieux , quelques recettes 
généralement en usage pour embarrasser un 
adversaire sans expérience : mais que personne 
n'avait songé encore à formuler toutes les règles 
du syllogisme , quoiqu'il existât depuis long- 
temps dans la pratique : en conséquence , il 
réclame à la fois et l'indulgence et la reconnais- 
sance de ses lecteurs. Gomme cette fin est assez 
intéressante , nous allons essayer de la traduire : 
« Une grande partie des règles de la Rhétorique 
» étaient connues long-temps avant nous 5 mais 
» il n'existait absolument rien sur Fart de rai- 
» sonner par syllogisme , sinon qu'on perdait 
» beaucoup de temps à l'acquérir par la pra- 
» tique. Si donc, dans l'état où elle paraît ici 
» pour la première fois , cette méthode vous 
» semblait trop imparfaite comparativement aux 
» autres sciences qui ont beaucoup hérité des 
» générations précédentes , il serait alors de 
» votre devoir , à vous tous qui lisez ou qui 
» entendez lire cet écrit ; de me pardonner les 
» choses qui ont pu m'échapper ; et de me savoir 
» au contraire beaucoup de gré pour celles dont 
» on peut m'attribuer l'invention. » Ce passage 
qu'il est impossible d'appliquer au seul traité des 



188 



ANALYSE 



Arguments Sophistiques , nous prouve en même 
temps , comme nous Pavons dit dès le comment 
cernent, que YOrganum^ ou tout au moins les 
trois derniers traités, formaient réellement un 
seul tout dans la pensée d'Aristote. 



FIN DE ^ANALYSE DE l'oRGANUN, 



ESQUISSE 

d'une 

HISTOIREDE LA LOGIQUE 

PRÉCÉDÉE 

d'une analyse étendue 

DE L'ORGANUM d'ARISTOTE, 



DE 



LA LOGIQUE 

APRÈS ARISTOTE. 



Lorsqu'à une époque de réflexion et de 
lumière, dans un état de civilisation comme celui 
des Grecs au temps de Platon et d'Âristote , une 
nouvelle science est reconnue nécessaire pour 
contenter les besoins toujours croissants de la 
pensée y elle n'atteint pas sans doute , dès le jour 
de sa naissance, à son plus haut point de perfec- 
tion et de grandeur 5 mais elle ne peut pas com- 
mencer non plus par une ébauche tout-à-fait 
grossière, sans vérité et sans méthode 7 comme 



192 DE LA LOGIQUE 

celles qui appartiennent à l'enfance de la Philo- 
sophie et de l'intelligence humaine. Il faut qu'elle 
paraisse pour la première fois dans un système 
qui porte au moins le caractère du temps où il a 
été conçu , et qui, par ses imperfections mêmes , 
provoque l'enfantement de plusieurs autres sys- 
tèmes, hostiles en apparence, dont chacun montre 
la science 5 qu'il prétend comprendre tout entière, 
sous un point de vue nouveau , et l'élève d'un 
degré vers le terme où elle doit s'arrêter. Cest 
ainsi que nous avons vu se former presque sous 
nos yeux la Philosophie de l'Histoire, et même 
l'Histoire de la Philosophie. C'est ainsi qu'a com- 
mencé la Logique, dont YOrganum est, sans 
contredit, le premier monument 1 . L'histoire 
de YOrganum n'est donc pas autre chose que 
l'histoire de la Logique elle-même } et récipro- 
quement , si quelqu'un voulait nous faire con- 

1 Aristote avoue que dans les autres sciences dont il s'est 
occupé, en politique , en morale , en rhétorique, il a eu ses 
prédécesseurs, dont les travaux, quoique très-imparfaits , 
lui furent d'un grand secours ; mais il s'attribue hautement 
l'invention de la Logique, dont il nie avoir rencontré la 
moindre trace dans les leçons des sophistes et des rhéteurs 
qui ont existé avant lui. C'est à ce titre qu'il sollicite l'in- 



APRÈS ARÎSTOTE. 



193 



naître tous les progrès de cette science , toutes 
les vicissitudes qu'elle a subies depuis le moment 
de sa première apparition dans le monde intellec- 
tuel jusqu'à nos jours, il serait obligé d'étudier 
d'abord l'œuvre d'Aristote et de rechercher en- 
suite quelle influence elle a exercée , au moins 
sur les grands hommes qui sont entrés dans la 
même carrière y quelle part ces derniers y ont 
ajoutée , quelle part ils en ont retranchée ou 
conservée 5 il ferait , en un mot , l'histoire de 
YOrganum, telle qu'il faut l'entendre ici, dans un 
sens vraiment philosophique. 

Pour comprendre comment la Logique est 
sortie tout entière du système assez étroit que 
nous venons d'exposer} pour apprécier dignement 
l'influence d'Aristote sur ceux-là même qui 
passent à nos yeux pour ses plus ardents détrac- 
teurs , et qui ont en effet pour un instant ren- 

dulgence de ses lecteurs, ce qirïl ne fait jamais ailleurs 

Taures Se rfls Trpay/zareias ou to [xzv rjv , rb Se ôux r\v Trpoî^spyaa- 
/asvov, ail à'jokv TravTsVis y^p^s (sophist. elench. , ch. 54),. 
On ne peut pas dire que ces paroles se rapportent au traité 
des Arguments Sophistiques , puisque Fauteur accorde, un 
peu plus loin , que Fart sophistique a toujours été en- 
seigné. 



194 DE LA LOGIQUE 

versé dans la boue le trône qu'il a occupé pen- 
dant des siècles comme législateur suprême de la 
pensée ? il faut que nous sachions d'abord de 
quelle manière , sous quel aspect il a envisagé la 
science dont l'invention est due à son génie. Or ? 
il est facile de voir , par les reproches que 
lui ont adressés tous les grands représentants 
de la philosophie moderne , et par une lecture 
attentive de son œuvre , qu'il n'y faut pas 
chercher Y art de penser , comme on a dit lon- 
temps après lui 1 l'art de gouverner son intel- 
ligence et de chercher la vérité pour soi-même ^ 
mais celui de l'exprimer et de la développer au 
moyen de la parole. Nulle part , il n'expose les 
règles de la réflexion et de la méditation soli- 
taires } nulle part ? il ne descend dans la cons- 
cience pour étudier le travail , l'organisation 
intime de la pensée et les limites dans les- 
quelles elle doit s'arrêter 5 mais il nous parle 
toujours de ses formes extérieures 5 des figu- 
res sous lesquelles se manifeste nécessairement 
chacune de ses opérations. La catégorie , la 
proposition logique (27^92^) et le syllogisme 
sont-ils donc autre chose que les formes exté- 
rieures , que les figures de la simple notion « 



APRÈS ARISTOTE. 195 

du jugement et du raisonnement F Et YOrganum 
tout entier ne fait-il pas suite à la Rhétorique 
et à la Poétique P Ce que les rhéteurs appel- 
lent figures n'est en effet pas autre chose que 
les diverses formes sous lesquelles l'imagination 
et la sensibilité se trahissent dans la parole, indé- 
pendamment de la signification particulière des 
mots* Or 7 après avoir décrit toutes ces formes 
avec tant d'exactitude et de précision , ne fal- 
lait-il pas 5 pour laisser à la postérité une œuvre 
complète ? y ajouter celles de l'intelligence pure 
ou de la pensée réfléchie? Quand les figures 
sont régulières , la pensée est vraie , probable , 
au moins claire} quand elles ne le sont pas, 
la pensée est fausse ou inintelligible. Tel est, 
selon nous , tout le système logique d'Aristote , 
à part quelques digressions assez rares où il con- 
sidère son sujet d'un point de vue plus élevé. 
Peut-être subissait-il à son insu l'influence de son 
illustre maître qui a presque identifié la parole 
avec la pensée et qui définissait cette dernière 
une parole intérieure , un dialogue de Famé avec 
elle-même ( èvzbç rvç T '?^ éawrwv àiàû&yoç #vgy 
çwvyfe yr/vopevoç tout dvzb yijjXv £7rwvu//a<j3yj $tavo/a). 

Telles sont pourtant, malgré ses bornes rétré- 



i% DE LA LOGIQUE 

cies , la force , la beauté et l'unité de ce système , 
qu'il a régné sans partage dans toutes les écoles 9 
pendant une période de quatorze ou quinze 
siècles. C'était presquW sacrilège , un crime de 
lèze-majesté divine et humaine de méconnaître Tau- 
toritéque lui accordaientunanimementles hommes 
les plus divisés d'opinions philosophiques et de 
croyances religieuses. Durant ce laps de temps im- 
mense , on ne songeait guère qu'à le répandre 5 à 
le traduire dans toutes les langues alors en usage 
chez les savants ? à le commenter , à l'élaborer 
dans ses moindres détails et à le défigurer en le 
poussant à ses dernières conséquences. C'étaient 
les beaux jours de la Méthode sjilogistique. 
Cependant ? Ton commence à comprendre le 
vrai caractère du syllogisme } on le trouve excel- 
lent pour exprimer la vérité , pour la développer 
et la féconder ; mai incapable delà faire trouver. 
On abandonne les formes extérieures pour les 
opérations mêmes de la pensée , disposées dans 
un ordre convenable et érigées en règles géné- 
rales. On ne parle plus des figures et des modes , 
mais de l'observation et de l'induction 5 de l'ana- 
lyse et de la synthèse qui 7 dans le fond , ne 
sont pas autre chose que la réflexion dans ses 



APRÈS ARISTOTE. W 

différents moments. L'art d'argumenter fait 
place à Fart de penser ; à la méthode dogmatique 
en usage jusqu'à eux , Bacon et Descartes , les 
deux pères de la philosophie moderne , essaient 
de substituer la méthode expérimentale. Environ 
un siècle après ces deux grands hommes en vient 
un autre , beaucoup plus hardi , qui tient à la fois 
de Descartes et d'Aristote } de celui-ci ; par la 
sévérité et quelquefois la raideur des formes , par 
la forte unité de son système et l'admirable 
harmonie de toute son œuvre } de celui-là, par son 
rare talent d'observation et d'analyse , par sa 
marche éminemment et exclusivement psycho- 
logique , par son désir de tout ramener aux faits 
de conscience , malgré ses études approfondies 
sur le monde sensible. Si nous ne devions pas le 
considérer exclusivement par rapport à notre 
sujet , nous dirions qu'il tient aussi de Platon par 
la direction naturelle de ses idées et le fond de ses 
doctrines. Il ne cherche plus à nous apprendre 
par quelles opérations de la pensée} comment , 
à l'aide de son intelligence et de sa raison, on 
discerne la vérité de l'erreur } comment il faut 
faire la critique des faits et des choses : c'est la 
pensée, la raison elle-même qu'il soumet à sa 

13 



DE, LA LOGIQUE 

critique pour savoir jusqu'où s'étend sa puissance, 
et de quelle confiance elle est digne. Au lieu de 
rechercher, comme ses prédécesseurs ? par quels 
actes y par l'usage de quelles formes, par l'obser- 
vation de quelles règles nou3 pouvons étendre 
nos connaissances et mettre notre esprit en pos- 
session des choses } il veut savoir auparavant si 
réellement les choses peuvent être connues de 
nous , quelles sont les bornes imposées à nos 
facultés intellectuelles et les formes ou les fonctions 
mêmes de la pensée, afin qu'on les distingue des 
objets que nous connaissons. Le nom de cet 
homme c'est Emmanuel Kaint ? et sa méthode 
(car son système appartient évidemment à la 
Logique , comme nous le démontrerons encore 
mieux plus tard) ? sa méthode s'appelle la méthode 
critique ou transcendent aie. Enfin ? las de rester 
renfermé en soi-même sans oser croire à sa 
propre réalité 5 las de n'étudier la pensée que sous 
un point de vue réfléchi et limité , où elle se 
brise et se met en opposition avec elle-même , on 
essaya de lui rendre l'unité , la vérité et la 
paix 5 on voulut la saisir dans sa pureté et sa 
totalité , c'est-à-dire , à cette région où nulle 
distinction 3 nulle opposition n'existe encore , 



APRÈS ÀfttSTOTE. 499 

où par conséquent la pensée et la raison se Con-* 
fondent avecla réalité. Puis on essaya de démontrer 
comment tout sort de son sein , comment elle se 
développe elle-même d'une manière méthodique, 
selon toutes les règles du syllogisme , pour se 
transformer en toutes choses. Cette révolution a 
été accomplie de nos jours par Hégel 4 5 le fonda-* 
teur d'une nouvelle Logique , à laquelle il donne 
le nom de Logique spéculative. Ainsi , l'histoire 
de la Logique se divise d'elle-même en quatre 
époques qui représentent 1 non seulement toutes 
les révolutions accomplies dans cette science depuis 
le jour où elle est née ^ mais encore toutes celles 
que sa nature même lui permet de subir. Elles la 
montrent à nos yeux dans sa véritable étendue 5 
elles la déroulent dans toutes ses parties en nous 
indiquant Tordre même dans lequel il faut les 
traiter. Il serait en effet difficile d'en imaginer une 

1 Pour justifier ce que nous en disons ici , il nous suffît , 
en attendant de plus amples développements , de rapporter 
ce principe placé en tète de sa Philosophie du Droit, et 
répété dans la préface de sa Logique. « Tout ce qui esî 
>> rationnel est réel, et tout ce qui est réel est rationnel. » 

SSûê oernûnfttg tft, baê ifl whllify, 
»nt> n>aê ttnvfltcfy ift, bas tjî Dernûnftt^. 



200 DE LA LOGIQUE 

cinquième 5 ce qui ne veut pas dire que la science 
est finie , mais qu'aujourd'hui seulement nous en 
comprendrons le but dans son importance et sa 
dignité si long- temps méconnues , et peut-être 
qu'en joignant les leçons du passé à nos propres 
efforts , pourrons-nous un jour le réaliser. Non 
contents de démontrer que toutes les révolutions 
et les systèmes ne sont que le développement 
régulier , méthodique de l'idée première d'Aris- 
tote, nous essaierons aussi de faire connaître 
l'influence immédiate exercée par ce dernier sur 
chacun des grands hommes dont les noms viennent 
d'être cités. 



APRÈS AWSTOTE. 



201 



I 

MÉTHODE SYLLOGISTIQUE. 



La. méthode sylîogistique, même dans ce qu'elle 
a de plus outré, dans ses formes les plus pédan- 
tesques et les plus ridicules 5 ne commence pas 7 
comme on le croit communément , avec les écoles 
philosophiques du moyen-âge } elle date d'une 
époque bien plus reculée } elle appartient déjà 
tout entière à l'antiquité qui, après Aristole , n'a 
plus produit aucune œuvre originale dans le but 
de tracer des règles à la pensée. Mais dans quelle 
école de l'antiquité , appartenant à cette période ; 
espère-t-on même rencontrer une méthode et 
une logique!' Assurément, ce n'est pas dans la 



20? DE LA LOGIQUE 

moyenne ni dans la nouvelle Académie 3 qui ne 
diffèrent entre elles que par la date de leur nais- 
sance et qui s'accordent à nier la possibilité de 
toute science (£7rwT^x/?) , pour n'admettre que des 
opinions plus ou moins probables (olï?. 5 m9avov)< 
Espèce de criticisme avorté 1 , ou de scepticisme 
lâche et hypocrite qui n'ose pas avouer les consé- 
quences qu'il porte dans son sein } car , quelles 
que soient la réserve et la sagesse qu'on affecte 
danslapratique ; quand on nie la science, il n'existe 
plus de méthode pour nous y conduire. Ce n'est 
pas non plus dans l'école mystique d'Alexandrie 
qui n'avait plus besoin de chercher des règles 
pour gouverner la raison, du moment où elle 

1 II existe ea effet plus dHin point de ressemblance entrç 
les doctrines de la nouvelle académie et celles de Kant. 
Ainsi que ces dernières , elles séparaient entièrement la 
théorie de la pratique et relevaient dans celle-ci l'autorité 
du sens commun, qu'elles renversaient dans celles-là comme 
si la raison pratique et la raison théorique n'étaient pas une 
seule et même raison. Les disciples d'Enésidème et de 
Carnéades, aussi bien que les partisans de Kant, ne niaient 
pas la réalité des choses (àxaTafoiiTTrç -payera, dus Ding an 
sich , de nos Germains) ; mais ils soutenaient que nous ne 
pouvons les saisir que par la manière dont elles affectent nos 



APRÈS ÀRISTOTE, 203 

admet une autre source de connaissances ou une 
espèce de révélation supérieure à la raison, et qui 
resta fidèle aux doctrines de YOrganum , tant 
qu'elle demeura dans les véritables limites de la 
science. Si donc quelques philosophes de l'antiqui- 
té y postérieurs au Stagyrite, se sont occupés de 
Logique et de méthode comme d'une science à 
part, ils ne peuvent appartenir qu'aux écoles d'Epi- 
cure et de Zénon ; ou c'est Epicure et Zénon lui- 
même. Nous savons en effet que le premier a écrit 
un ouvrage intitulé Canonique , c'est-à-dire , des 
canons ou des règles de la pensée , et que la 
Logique était une partie très-importante de la 
philosophie des Stoïciens. Nous ailons jeter un 
coup-d'œil rapide sur leurs systèmes. 

sens, que nous les voyons seulement telles quYIIes nous 
paraissent, et non pas telles qu'elles sont : c'est là certaine- 
ment la signification qu'il faut attacher au mot tpavracrta, qui 
est très-bien traduit dans le système allemand par Erschvi- 
iiung. Mais le philosophe critique, par sa profonde analyse , 
met à découvert les ressorts et les procédés les plus cachés de 
la pensée , tandis que le philosophe grec ne sort p^s des li- 
mites de la sensation. (Voir Cic. acad. Valent. , inîrod. ad 
acad. Diog. Lacrt. — Sext. Empiric) 



204 DE LA LOGIQUE 

Il est vrai que l'ensemble des doctrines d Epi- 
cure, c'est le sensualisme, dans ce sens qu'il 
n'admettait comme réelles que les choses qui 
tombent sous nos sens} mais il ne faudrait pas 
en conclure qu'il a recommandé et qu'il a lui- 
même mis en pratique les règles d'une sage ex- 
périence. Le sensualisme le plus grossier , le plus 
exclusif est souvent le résultat d'un dogmatisme 
sans frein , et il n'est pas rare , d'un autre côté , 
de voir les partisans les plus zélés de la méthode 
d'observation arriver à l'idéalisme et à toutes ses 
conséquences. Ainsi 5 Hobbes le matérialiste se 
distingue entre tous les philosophes modernes 
par l'inflexible rigueur de ses démonstrations, 
par la raideur de son allure presque géométrique. 
On n'accusera pas non plus , j'espère , Descartes 
et Kant d'avoir été étrangers à l'expérience. Le 
procédé le plus important , la base de la méthode 
expérimentale , c'est l'induction } et Epicure n'en 
a pas parlé } du moins , aucun historien de la Phi- 
losophie , soit ancien ou moderne, ne nous au- 
torise aie supposer. Sa Canonique, telle qu'elle 
nous a été conservée ? éparse dans les anciens 
monuments et reconstruite avec une sorte d'u- 
nité systématique , dans les œuvres de Gassen- 



APRÈS ARISTOTE. 205 

di 1 , ne renferme guère que les principes généraux, 
que le fond de YOrganum sans la forme , pour 
laquelle on affecte un mépris très-injuste, quand 
même il ne serait pas une inconséquence. Toutes 
les questions sont divisées en deux classes : les 
questions de mots et les questions de choses. 
Pour celles-ci on n'exige que de la clarté (goc- 
yyîvdav\ c'est-à-dire, de bonnes définitions} 
pour résoudre celles-là , il faut savoir faire une 
juste appréciation et un usage légitime de nos 
différents moyens de connaître. Toutes nos fa- 
cultés intellectuelles, ou plutôt tous les faits qu'on 
peut désigner sous les noms généraux de connais- 
sance et de pensée , sont au nombre de trois que 
l'on appelle les critérium de la vérité 1 0 la sensation 
(atâymç) ; 2° le jugement ou l'opinion (¥Ia) 5 3° les 
idées générales désignées sous le nom à' anticipa— 
tions(j:pô).ri<\>Lç). Il y a en outre les passions^^aara), 
auxquelles on reconnaît une valeur logique, puis- 
qu'elles ' sont proclamées juges souverains en 
matière de morale } puisqu'on n'admet pas d'au- 
tres moyens de discernement entre le bien et le 

1 Institutiones logic, logic. Epicurc ; tome 1 de ses œuvres 
compl. , tom. 5 et 5. 



206 DE LA LOGIQUE 

mal: mais les limites de notre sujet ne nous 
permettent pas de nous en occuper. La sensation 
se rapporte toujours à des objets particuliers et 
concrets^ elle est le critérium par excellence , le 
critérium infaillible sans lequel tous les autres 
n'auraient aucune valeur 5 car le raisonnement 
repose sur le jugement qui lui-même s'appuie 
sur la sensation. Elle est le principe de toutes 
nos connaissances et n 1 est pas plus susceptible 
de démonstration que de réfutation. Tous nos 
sens indistinctement ont la même autorité. V opi- 
nion 7 dans le système d'Epicure, n'est pas autre 
chose que cet acte libre de la pensée par lequel 
nous réunissons , nous divisons et combinons de 
mille manières les notions particulières qui nous 
viennent à la suite de la sensation. Cest ce que 
tout le monde appelle le jugement. Lui seul 
peut nous tromper et nous trompe en effet, 
toutes les fois qu il ne repose pas immédiate- 
ment sur le témoignage de nos sens. Ces der- 
niers ne doivent jamais être accusés des illusions 
dans lesquelles nous tombons quelquefois. En- 
lin , les anticipations sont des idées générales 
que nous formons librement par une suite d'ab- 
stractions et de comparaisons entre des idées 



APRÈS ARISTOTE. 207 

purement sensibles. Elles désignent les derniers 
termes de toute classification et sont exprimées 
par des définitions. Nous sommes obligés de les 
supposer avant de raisonner } mais elles sont 
elles-mêmes précédées de la sensation et d'une 
suite d'opérations qui n'ont rien de commun 
avec celles qui nous livrent l'absolu ou les prin- 
cipes à priori. Aussi les a-t-on justement définies 
une espèce de souvenir d'un phénomène extérieur 
fréquemment répété ( pvrçjw toO t.qaXockiç ê%b)Bev 
yocÀvtoq ) 1 } car du moment où Ton ne reconnaît 
nulle part le caractère de l'absolu 7 le général 
n'est évidemment qu'un simple phénomène qui 
reparaît uniformément et constamment au milieu 
des autres. Gassendi qui, dans son caractère 
personnel et dans ses œuvres , n'est pas autre 
chose , comme on sait ; qu'Epicure lui-même 
ressuscité au dix-septième siècle , explique de 
la même façon la formation de nos idées qu'il 
désigne indistinctement sous le nom image ^ 
Il soutient même que l'idée la plus absolue dont 
pous puissions être en possession , que l'idée de 

1 Diog. Laërt., liv. 10. Plut, de plac Philos. > liv. 4, 
Gassendi , hist. log. 



208 DE LA LOGIQUE 

Dieu n'est qu'une image sensible plus ou moins 
imposante 1 . On voit qu'il n'est pas besoin d'un 
grand effort d'intelligence pour reconnaître , 
dans le peu que nous venons de dire , la plupart 
des principes exposés dans les secondes Analy- 
tiques , et surtout dans le dernier chapitre de 
ce traité 2 , où Aristote abandonne en effet la 
forme , c'est-à-dire le syllogisme 7 pour s'occu- 
per du fond même de la démonstration et de la 
pensée. Seulement , Epicure, en cela plus consé- 
quent ; mais d'un génie beaucoup moins large et 
moins élevé qu' Aristote , n'accorde pas à ses 
idées générales une valeur et une dignité dont 
elles sont exclues par leur naissance. 

L'école de Zénon a montré de l'originalité , 
elle a vraiment contribué aux progrès de la 
science , en donnant à la morale une base solide 
qui lui manquait auparavant 5 en mettant à dé- 
couvert le principe du devoir, et ? ce qui est mieux 

* Log. de Gassendi, prem. part, de imaginatione. Ctiie 
Logique de Gassendi , c'est celle d'Epicure , à laquelle on a 
ajoute les règles du syllogisme avec quelques changements 
sans importauce. 

2 Ce chapitre est presque traduit entijremeut dans notre 
Analyse de VOrganum. 



APRÈS ARISTOTE. 



209 



encore ; en le pratiquant dans toute sa pureté , 
également éloignée et du mysticisme et du sen- 
sualisme. Mais la Logique qu'elle a prétendu 
fonder n'est , dans le fond et dans la forme 7 
qu'une servile imitation de celle d'Aristote dont 
elle ne diffère que par quelques expressions plus 
ou moins bizarres. Relativement à ce sujet , Ci- 
céron a bien raison de dire que les Stoïciens se 
distinguent des Péripatéticiens par les mots plutôt 
que par les choses : « Stoicos à peripateticis non 
rébus dissidere ? sed verbis. » En effet ? s'ap- 
puyant hautement sur cette opinion de Platon , 
dont nous avons déjà fait mention ; que la pen- 
sée n'est qu'une parole intérieure ou un dialogue 
sans voix , ils attachaient la plus haute im- 
portance à toutes les formes extérieures de la 
pensée , mais surtout à la théorie du syllogisme. 
« ÈvxpwToczTjV §è cpàatv ehai ZYjV izzpl rwv avlXoyiipûv 
BsMptav » Elle faisait la matière principale de 
leur Dialectique^ qu'ils définissaient la science du 
vrai , du fauac et des choses qui n appartiennent 
ni à Vun ni à Vautre^ c'est-à-dire, les choses 

1 Diog, Laërt., liv. 7, Zenon et Chrysipp. 



210 DE LA LOGIQUE 

probables *. Il est facile de voir que cette simple 
définition ne fait que reproduire le plan général 
de YOfganum , car la science du vrai 5 fart de 
trouver la vérité , c'est le traité des Analytiques. 
L'erreur et les diverses formes sous lesquelles on 
peut quelquefois la déguiser font la matière des 
Arguments Sophistiques } et enfin les Topiques, 
plus justement désignés sous le nom de Dialec- 
tique 5 enseignent expressément Fart de raisonner 
sur des probabilités 2 . Le mot Logique avait pour 
Zénon et ses disciples une signification bien plus 
étendue , car il désignait à la fois et la science 
dont nous venons de donner la définition , et la 
Rhétorique, qu'ils considéraientseulement comme 
deux parties distinctes d'une même science , ce 
qui met plus en évidence le rapport que nous 
avons établi plus haut entre YOrganum et la 



* Ê :tST7Î//yiv àlr\Qûv n xaî ■tyzoo&v xai ô'JosTs'poov (ib. SUp. SextÛS 

Einpiric. adv. Math. , p. 469. — Quelquefois elle était dé- 
finie d'une manière plus conforme à son titre : r t vé/yn toù 

ôpQcos SiaXsysuGat rrepl twv êv Ipco-niast xai aTroxpi'asi Xôycov (ib). 

2 Voir notre Analyse , introd. et commenc. de ces dif- 
férentes parties. 



APRÈS ARISTOTE. 211 

Rhétorique d 1 Aristote. La Dialectique stoïcienne, 
considérée dans toute sa généralité et dans le 
fond même des matières dont elle s'occupait 
plutôt que dans l'usage qu'on en pouvait faire ^ 
était partagée en deux moitiés , dont Tune traitait 
des opérations mêmes de l'intelligence , de nos 
idées , de leur formation et de la confiance 
qu'elles méritent ( xà G-/)pavô[xsvoc ) ; dans l'autre , 
il n'était question que des figures sous lesquelles 
elles sont exprimées par la parole , et en général 
de tous les signes et de toutes les formes de lan- 
gage ( rà tyiç cpwvyjç) 1 . Mais, encore une fois, dans 
tous les fragments que nous en ont conservés les 
plus anciens monuments de l'histoire de la Phi- 
losophie } dans toutes les citations qu'on peut 
rassembler sur ce sujet , on ne découvrirait pas 
une seule pensée originale qui ait vraiment re- 
culé les limites de la science , à moins qu'on 
n'attache une importance exagérée à quelques 
détails qui appartiennent à la grammaire plutôt 
qu'à la Logique. 



1 TV]V Siakxrijojv ôeaipst'<j0ai lis ts tov Trept rwv cry)juaivo//éycoy xat 
tiis «pawjs t^ttov (Diog. Laërt,). 



212 DE LA LOGIQUE 

Les Stoïciens, aussi bien que les Péripaléti- 
ciens, comparaient l'esprit à une table rase 1 , sur 
laquelle vient s'imprimer fortuitement, sans le 
concours de notre volonté (jcccrà mp'atzttoiv) , l'i- 
mage des objets dont nous pouvons avoir con- 
naissance. Cette image, ou, plus généralement, 
cette modification de l'esprit, qu'ils appelaient 
f&ûèàtti* , n'est pas la sensation , mais elle doit 
venir à la suite de la sensation , et ils l'assimilaient 
à l'empreinte plus ou moins nette que produit un 
cachet sur la cire 2 . Selon d'autres, elle était 
ainsi appelée du mot cp£ç , qui signifie lumière } 
parce que, semblable à la lumière, en même temps 
qu'elle éclaire les objets, elle s'éclaire et se réfléchit 
elle-même 3 . C'est exactement la comparaison 
qu'emploieM. de Bonald, quand il veut démontrer 

1 Plut. , liv. 4, ch. 8 de plac. philos. Valentia introd. ad 
Acadena. 

2 T/]V (jpavTaotay aval TUTroaty sv ■tyvyjî roù ôv(5//aroî otxe(&>S u.iti- 
vrivzyy.évo'J à-no rcoy TU7ra)y sy tcj X7]pco ôvb toD" SaxTiAi'oj ycyoufycov 

(Dio£. Laë'rt. loca cit). 

Eip/jTat. (payracia àïïô rou «pwroj , xaraîrep yàp to o£og oldtq 
èdxvuai xai. rà âMà rà èv àurco Trspis^djueya, xaî r\ ©avrasta SeÊxvuai 
éaimp xat to 7T£7rotyixàs àu-rijv. Cette définition est de Chrysippe, 
si nous en croyons Plutarque (Plac. y phii, 3 liy, 4, ch, 12). 



APRÈS ARISTOTE. 213 

que la parole est inséparable de la pensée , et il 
faut se rappeler que les Stoïciens aussi voulaient 
presqu'identifier ces deux choses. Tout involon- 
taire que soit cette impression des objets sur nous^ 
elle peut cependant subir P et elle subit en effet 
diverses transformations par Faction de l'esprit 
lui-même , ou bien de cette faculté de l'esprit 
qu'ils désignaient sous le nom dV/yspvaov , et 
qu'Aristote appelle Y intelligence active (yovç 7roj>?- 
nxoç) , ou simplement l'intelligence (voOc). Il lui 
faut d'abord , de la part de cette dernière ? un 
acte d'adhésion bien connu dans la psychologie 
moderne ; sous le nom d'assentiment (avyxazaBeGiç), 
puis elle peut être généralisée par induction (h«9' 
b^ommcx) , ou par analogie (xccr dvakoyloiv)] on 
peut en changer les proportions naturelles ; on 
peut la défigurer et l'embellir par composition 
(xarà GvvBe<7Lv) et par transposition (xarà jaerctoiv), 
comme lorsqu'on a imaginé les hippocentaures et 
les cyclopes } on peut enfin les anéantir par néga- 
tion et par opposition (xar' èvavzoùoaiv KoÙGrépWLv). 
Telles sont à peu près les diverses modifications 
que nous faisons subir à nos idées à mesure 
qu'elles s'introduisent en nous , à l'exception des 
idées du bien et du mal et de quelques prin- 

u 



214 DE LA LOGIQUE 

ripes en petit nombre que les Stoïciens dési- 
gnaient , comme Épicure , sous le nom général 
d'anticipation ( npiln^sq ) , mais auxquels ils as- 
signaient une origine plus noble ; qu'ils regar- 
daient ? en un mot 3 comme des connaissances 
à priori'*. Ils croyaient donc, ainsi que les dis- 
ciples de la nouvelle Académie , que les objets 
sont insaisissables en eux-mêmes ( dàaxoîkfmrà 
hvoci àmà ~à it'pàfyyùiTa ) ; mais ils ne doutaient 
pas de la vérité et de la fidélité de nos repré- 
sentations ( cpavratf/av MToùwTtrtKrjv ). Toute la 
différence qui existe entre la science ( IroaT^pj ), 
l'opinion ( ) , et Terreur ( fûcvr<&q&t , pour la 
distinguer de la représentation vraie (goanaLGia) , 
vient de l'usage plus ou moins légitime que 
nous faisons de notre intelligence active , ou de 
la circonspection plus ou moins grande avec 
laquelle notre esprit donne son assentiment 2 . 

1 $OGixûs os voîtrai otxoaov ti xai àyaOov. — Ils définissaient 
l'anticipation : ewoîa fupafà rwv xa8o).oi» (Sext. Empiric. adv. 
Math., p. 572 ). 

2 Scxt. Empir. adv. Math., p. 106. Diog. Laërt., liv. 7, 
vie de Chrysippe. — Àristote établit la même distinction 
entre la science et la croyance, dans les deuxièmes Aaalyt. , 
lir, 1, ch. 51. — Topic. , liv. 1 , ch. 1 , 2, 3. 



APRÈS ARISTOTE. 215 

Telles sont à peu près les doctrines enseignées 
dans la première moitié de leur Dialectique : 
nous savons qu'elles seraient plus à leur place 
dans une histoire de la psycologie } mais puisque 
des doctrines semblables remplissent une grande 
partie de YOrganum dont elles sont là base , 
comme nous l'avons déjà fait observer, nous 
sommes obligés de les rapporter, pour qu'on 
puisse les comparer et se convaincre de leur 
similitude* 

La secondé moitié de la Dialectique stoïcienne 
s'occupait des termes isolés ( zarrr/op-qj-ocra ) , des 
propositions (a&éù/j&fa) et des arguments de toute 
espèce , mais particulièrement du syllogisme. A 
l'exception de ce dernier j toutes ces matières 
sont du ressort de la grammaire à laquelle les 
Stoïciens ont rendu quelques services. Cepen- 
dant , Àristote s'en est aussi occupé dans son 
traité de X Interprétation sous un point de vue 
purement logique ; mais ils ont perfectionné 
son œuvre én y ajoutant de nouveaux détails 
et en donnant une analyse plus complète de là 
proposition. Dans la théorie du syllogisme , à 
laquelle ils attachaient tant d'importance , ils 
n'ont rien pu changer que les noms 5 ils ont 



216 DE LA LOGIQUE 

substitué à des expressions consacrées des ex- 
pressions nouvelles et arbitraires dont le temps a 
fait justice. Ainsi, la majeure fut appelée X%j<x,la 
mineure npodh^Lç^ et la conclusion Ir.v^rA *. Aux 
différentes espèces de syllogisme reconnues par 
Aristote, ils ont ajouté le syllogisme abstrait 
(rpoTtoç) i dont tous les éléments , les propositions 
et les termes sont représentés par des lettres ? 
comme cela arrive fréquemment dans YOrganum. 
Celui qui renferme à la fois des termes abstraits 
représentés par des lettres et des termes ordi- 
naires était appelé loyofpomç 5 enfin 5 sous la déno- 
mination Sd-Kopohç \oyovç , ils admettaient aussi un 
certain nombre d'arguments de l'école, comme 
ceux de Zénon d'Elée contre le mouvement et la 
divisibilité, ou comme les sopbismes dont Finven- 
tion est attribuée à Eubulide , disciple de l'école 
mégarique. Le plus fameux de ces arguments, 
c'est celui qu'on appelle la raison paresseuse , et 
dont Leibnitz fait plus d'une fois mention dans ses 
essais de Théodice'e. Les Stoïciens, qui croyaient 
perfectionner le syllogisme , en ont abusé et ont 

i|>s»s avX tmtfoçjy.ç (Diog. Laërt., loc. cit). 



APRÈS ARISTOTE. 217 

répandu le gout des argumentations subtiles qui 
étouffent l'amour de la science au lieu de le 
féconder. Aussi Sénèque a-t-il raison de s'écrier, 
dans un mouvement d'indignation : « O puériles 
ineptias ! in hoc supercilia subduocimus ! in hoc 
barbam demisimus ! hoc est quod tristes doce- 
mus et pallidi 1 / » 

Quoique les efforts de l'antiquité pour fonder 
une nouvelle Logique sur les débris ou à côté de 
celle d'Aristote n'aient été couronnés d'aucun 
succès, au moins n'a-t-elle pas voulu se soumettre 
sans résistance } au moins l'obéissance à laquelle 
elie est forcée est-elle cachée sous un air d'indé- 
pendance et d'originalité. Mais pendant cette 
longue enfance des peuples modernes , qu'on 
appelle le moyen âge , la seule apparence de la 
liberté est regardée comme un crime ou une dé- 
viation du sens commun } XOrganum devient le 
seul code de la pensée , depuis le moment où il 
commence à être connu chez ces barbares, qui 
avaient à peine une langue pour le traduire, 
jusqu'aux premiers symptômes de cette grande 
crise à la fois religieuse, intellectuelle et politique. 



1 Senec, epist. 40. 



218 pil LA LOGIQUE 

qui éclata vers la fin du quinzième siècle. VOrga- 
num est une autre évangile aussi admiré dans les 
écoles de Philosophie que celui de Jésus-Chris t 
dans les monastères et dans les temples. Mais ce 
n'est pas seulement au sein du Christianisme qu'il 
exerça cette domination absolue ; le Judaïsme et 
l'Islamisme, alors exclusivement professé par les 
Arabes , la subirent également et à peu près dans 
le même temps Elle semble avoir été une transh- 

* La langue grecque était aussi étrangère aux Arabes 
qu'aux chrétiens du temps de Charlemagne, lorsque, sous 
le règne et sur les ordres du calife Abasside Abdallah al 
Mamon , à peu près en 819 de Tère vulgaire , les œuvres 
d'Aristote furent traduites pour la première fois en syriaque 
par Joannah Mesnach , chrétien de la secte des Nestoriens j 
elles furent traduites une seconde fois dans la même langue 
par Ilonaïn et son fils Isaac , qui professaient également les 
doctrines des Nestoriens et vivaient à Bagdad au commen- 
cement du dixième siècle. Après eux vinrent les traducteurs 
et les commentateurs arabes qui formèrent une école de 
Dialectique fréquemment mentionnée , par Moses Sfaimo- 
nides et les autres rabbins espagnols, sous le nom de Medar 
brim , c'est-à-dire , les parleurs , les dialecticiens. L'objet 
de leur enseignement , citait YOrganum , avec l'introduc- 
tion de Porphyre , auxquels ils nVnt rien ajouté qui mérite 
d'être connu. Les Israélites les plus éclairés de celte époque, 
ceux qui ne croyaient pas que l'étude de leur loi les dispensât 



APRÈS ARISTOTE. 249 

tion nécessaire entre ces trois grandes autorités 
religieuses d'une part et la réflexion indépendante 
de l'autre; elle a été le seul moyen de préparer 
leur alliance avec la Philosophie moderne. Ce- 
pendant ? comme elles n'ont pas toutes trois ac- 
cepté cette alliance avec le même empressement } 
comme elles ne Font pas également fécondée , 

de toule autre étude , ont suivi la même route et ont traduit 
en hébreu les leçons de leurs maîtres arabes» Ce méuie Mai- 
monides dont nous venons de parler a écrit un abrégé de 
VOi 'gCMiwî, d 1 une précision et d'une clarté remarquables 3 
sous le nom de Vocabulaire de la Logique. p\°in 
Il a été en 1527 traduit en latin par Sébastien Munster , 
qui Ta attribué, on ne sait pas pourquoi , au célèbre Simon 
ben Jochaï, Fauteur présumé de l'ouvrage cabalistique inti- 
tulé Sohar, et le disciple dkdkiba. C'est le premier ouvrage 
de Philosophie qui soît tombé entre les mains de Salomon 
Maimon, qui a tenté de réformer la Logique de Kant et de 
la concilier , dans quelques-unes de ses parties , avec celle 
d'Àristote. Une autre traduction hébraïque de VOrganum , 
très-répandue et plusieurs fois réimprimée, c'est celle qui 
est mentionnée dans la Bibliothèque Espagnole de Nicolas 
Antoine (tom. 2> de scriptoribus arabibus} , sous le titre 
suivant : Hebraïca edilio universœ rei logicœ Arislolelis 
ex compendiis Averrois , liivœ de Trento 3 auno MDLX* 



220 DE LA LOGIQUE 

nous nous contenterons de parler de la première, 
c'est—à— dire que nous rapporterons seulement 
les destinées de XOrganum sous le règne de la 
Scholastique chrétienne. 

Quand la Logique d'Aristote parut dans le 
monde 7 la Philosophie ancienne avait dit à peu 
près son dernier mot 5 elle venait de produire 
les deux grands hommes qui , à juste titre , la 
représentent tout entière aux yeux de la posté- 
rité 5 il ne restait plus qu'à la développer dans 
ses conséquences ou à l'exposer avec plus d'unité 5 
et cette logique de formes , ce merveilleux ins- 
trument d'analyse et de déduction , était indis- 
pensable à une telle œuvre : voilà pourquoi tous 
les efforts de l'antiquité ont été impuissants 
pour créer de nouvelles règles. Plus tard, quand 
une société nouvelle s'éleva sur les débris de 
l'ancienne, et que la Philosophie fut remplacée 
par la théologie,cette même Logique devint encore 
une fois nécessaire 5 car tous les problèmes qui in- 
téressent l'humanité, toutes les grandes questions, 
autrefois résolues par la réflexion et par la science, 
le furent alors par l'autorité religieuse } il ne fut 
plus permis de chercher et d'inventer , il ne 



APRES ARISTOTE. 



221 



restait qu'à développer et à coordonner ? à ex- 
primer sous une forme systématique tous les 
dogmes imposés par la foi. Aussi F Organum est- 
il pour un instant le seul monument philoso- 
phique échappé à la submersion du vieux monde 7 
et le moyen âge a été parfaitement conséquent 
avec lui-même, en accordant au païen qui lui 
a transmis ce précieux héritage une autorité 
aussi illimitée , une vénération non moins pro- 
fonde qu'aux docteurs et aux pères de FEglise. 
De l'alliance de Y Organum avec la théologie 
chrétienne est née la Philosophie scolastique , 
qui tantôt nous présente ces deux éléments 
réunis , comme le fond l'est à la forme ou 
l'expression à la pensée , et tantôt les sépare 
comme deux sciences distinctes , qui doivent 
concourir au même but et se prêter un mutuel 
appui : nec d'wersa tamen , qualis decet esse 
sororum 

1 Renseignement de la Scolastique se divisait ordinaire- 
ment en deux parties : Tune théologique (sacra leclio) , et 
l'autre philosophique , qui n'était que l'explication de YOr~ 
ganum d 1 Aristote ou de Boëce( philosophica leclio). Par 
exemple, Guillaume de Champeaux faisait des leçons philo- 
sophiques dans le cloître ou il était professeur , et Anselme 



2 C 22 DE LA LOGIQUE 

De là , il ne faudrait pas conclure que , 
pendant le long règne de la Scolastique , la 
réflexion ? la pensée indépendante n'a pas eu 
d'autre aliment que cette étude stérile de figures 
et de mots, qu'elle n'a pas osé écarter le maillot 
dans lequel elle était enveloppée, pour essayer de 
marcher toute seule et pour aborder des matières 
d'un intérêt plus élevé. Il était impossible , au 
contraire , que ; dans la sphère même où elle 
était confinée , elle ne rencontrât pas de loin en 
loin quelques-unes de ces questions vitales qui 
avaient été agitées autrefois avec tant de passion 
par les plus grands génies de la Grèce 7 et qu'elle 
ne fût pas saisie de la tentation de les résoudre , 

de Laon, ou TEcolâtre , s'était chargé des leçoDS sacrées. 
Abélard a tenté de les réunir , et se vante de l'avoir fait 
avec succès : «. Scliolas miki jamdudum destinatas atque 
» oblatas, undè primo fueram expulsus , annis aliquibus 
2> quietè possedi , atquc ibi in ipso statim scholarum 
» initio glassas Mas Ezechielis , quas Lauduni ince- 
peram, consummare studui. Quœ quidem aded legen- 
» tibusacceptabilesfuerunt, ut me non minorent graliam in 
» sacra lectionne adeptum jam crediderunt quùm in pliilo- 
» sophicà videront. Undè utriusque lectionîs studio scholœ 
» nostrœ vehemehier multipUcatœ } etc. v > (llistor. calamii.) 



APRÈS ARÏSTOTE. 223 

(souvent au risque d'être écrasée par la colère 
toute-puissante de sa souveraine et son alliée , la 
théologie. C'est ainsi qu'une phrase de V introduc- 
tion de Porphyre à l'étude des Catégories a donné 
naissance à la fameuse querelle des Réalistes et des 
Nominalistes i . C'est ainsi qu'un passage sans im- 
portance du Traité de V Interprétation a soulevé 
le problème de la liberté et de la fatalité 2 . 
En s'occupant de la définition et de la division ? 
on a été conduit à l'idée de totalité , à la question 
de l'unité et des facultés de l'âme 3 . Enfin , la 
Métaphysique tout entière sortit peu à peu de 
la Logique et de la Dialectique , comme celles-ci 
étaient sorties autrefois de la Métaphysique et 
des vastes systèmes 7 des œuvres admirables en- 
fantées par la pensée, avant qu'elle songeât à 
s'imposer à elle-même des règles et des condi- 
tions : mais ce mouvement si intéressant et si 



1 Introd. aux ouvrages inédits d^bélard, publiés par 
M. Cousin. 

2 Traité de Plnterprét. , ch. 9. — OEuvres inédites d'A- 
^lard 3 dialect. , page 288. 

Tb, Supr. de Def etDivis. , pag. 471 3 476. 



224 DE LA LOGIQUE 

varie', cette longue révolution qui fit enfin jaillir 
une Philosophie vivante d'une enveloppe inani- 
mée, n'appartient pas à notre sujet} nous na- 
vons pas à rechercher comment XOrganum a 
fait renaître l'esprit philosophique 5 ni la part qui 
lui revient de tous les systèmes postérieurs en 
général , mais l'influence qu'il a exercée sur les 
destinées particulières de la Logique. 

Or, quelles révolutions cette science a-t— elle 
pu subir, tant que l'esprit vivait encore sous la 
tutelle de l'autorité et de la foi , tant que les 
grands problèmes qui intéressent l'humanité, et 
qui donnent à la pensée tout son essor , ne 
pouvaient pas être franchement abordés par la 
raison F Evidemment aucune qui mérite de faire 
époque dans l'histoire. Lorsque toutes les puis- 
sances d'invention que l'homme a reçues de la 
nature étaient vaincues et enchainées par une 
autre puissance plus en harmonie avec le ca- 
ractère général du temps , il fallait bien que 
l'énergie de la réflexion se portât tout entière sur 
les formes de l'exposition, qu'elle dépensât se 
forces à mettre au jour ces subtilités innoimV~ 
bles, ces frivolités savantes qui, selon l'expre** 08 



APRÈS ARISTOTE. 



225 



Je Kant , doivent inspirer à la postérité autant 
d'admiration que de pitié f. Insensiblement ces 
formes, qui éveillaient l'esprit à la liberté , de- 
vaient prendre la place du fond qui ne lui rap- 
pelait que sa dépendance , malgré la grandeur 
et la beauté sublime dont il porte l'empreinte. 
Enfin , cette importance exagérée accordée à la 
méthode syllogistique , c'est-à-dire, à la Logique 
d'Aristote , ne pouvait que la conduire à sa ruine 
en la rendant odieuse ou ridicule. (Test ainsi 
qu'on décrie les plus nobles systèmes , les doc- 
trines les plus sages , et en général les choses les 
plus utiles de ce monde ? par l'abus qu'on en 
fait , en voulant leur donner une extension trop 
vaste , une autorité trop exclusive 5 qui tend au 
mépris de tout ce qui ne rentre pas dans leur 
petite sphère. Il suffit d'une rapide exposition des 
faits pour confirmer ce que nous venons d'avancer. 

D'abord , depuis l'époque où une société nou- 
velle a décidément pris la place de la vieille civi- 
lisation païenne^ c'est-à-dire, depuis la fin du 
cinquième siècle jusqu'à la naissance du douzième, 
les deux éléments de la Scolastique sont encore 

1 Kant, œuvr. div. de la fausse subtilité des 4 fig. syllogist. 



220 de la Logique 

isolés l'un de l'autre ; leur existence n'est pas éta- 
blie sur des bases assez solides , et ils semblent se 
préparer seulementà Falliance qu'ils ont contractée 
plus tard } alliance qui n'est pas autre chose, comme 
on le sait déjà , que la Philosophie du moyen âge. 
En effet, tout ce temps a été nécessaire à l'Eglise, 
déchirée sans cesse par les hérésies les plus dan- 
gereuses , pour formuler tous ses dogmes et s'é- 
lever à Funité majestueuse et sévère du Catholi- 
cisme. D'un autre côté , il n'a pas fallu moins de 
temps pour faire passer les doctrines de XOrga- 
num y de la langue harmonieuse, précise et émi- 
nemment philosophique des Grecs, dans le jargon 
inculte de l'Ecole. Marcien Capella, Boëce et 
Cassiodore ont commencé cette œuvre ingrate, 
mais indispensable à l'époque qui va s'ouvrir. Par 
leurs traductions, ils ont transmis assez fidèlement 
une partie de la Logique d'Aristote à des généra- 
tions ignorantes qui n'avaient aucun moyen de 
s'éclairer par la science de l'antiquité } leurs com- 
mentaires en ont conservé le reste ; au moins dans 
le fond et dans l'esprit général ; sinon dans la ri- 
gueur desformes 1 } mais les idées qu'ils cherchèrent 

1 Introd. aux œuvres cTAbélard, par M. Cousin, p. 50, 



APRÈS ARISTOTE. 227 

à répandre étaient trop nouvelles, peut-être 
même étaient-elles exprimées dans un langage 
encore trop élevé , trop rapproché de la langue 
civilisée des Romains , pour être comprises sans 
efforts et exercer sur-le-champ toute leur puis- 
sance. Aussi , après les traductions et les com- 
mentaires viennent les gloses dont l'invention 
appartient toute entière au moyen âge } expli- 
cations qu'on pourrait appeler matérielles , qui 
ne s'arrêtent qu'à la signification des mots sans 
pénétrer jamais dans la pensée philosophique : 
œuvre plus ingrate encore j s'il est possible , mais 
non moins indispensable que celle qui l'a précédée. 
Le temps, qui ne détruit pas toujours sans dis- 
cernement , ne nous en a conservé que des lam- 
beaux , les uns sans nom d'auteur et les autres 
attribués au plus célèbre des disciples d'Alcuin *. 
Il est très-probable qu'Alcuin lui-même lui avait 
donné l'exemple. 

Sur la fin du onzième siècle commence une ère 
nouvelle. Les deux éléments de la Scolastique , 
qni jusqu'à présent étaient restés étrangers l'un à 
l'autre , sont réunis à la suite d une résistance 

1 Ibid., p. 76. Voyez l'ouvrage lui-même, p, 611-616* 



228 DE LA LOGIQUE 

inutile de la part du plus fort 5 et la théologie 
est obligée, pour se faire comprendre , de parler 
le langage de la Philosophie. Pvoscelin et Pierre 
Abélard furent les auteurs et les martyrs de cette 
révolution peu célèbre, mais qui fut lepremierpas 
de la société chrétienne vers l'indépendance intel- 
lectuelle. En effet 5 ce qui a fait la réputation et 
les malheurs de ces deux hommes 5 ce n'est ni 
leur dialectique ni même leurs systèmes philoso- 
phiques, tout hardis, tout nouveaux qu'ils durent 
paraître dans ces temps ennemis de la nouveauté 
et de la hardiesse. Un système de Dialectique , 
Roscelin n'en a pas transmis à la postérité , et 
nous ne trouvons nulle part qu'il se soit occupé 
d'une œuvre semblable , qu'il ait eu la prétention 
de réformer YOrganwn ou de lui substituer des 
doctrines entièrement nouvelles . La Dialectique 
d' Abélard , récemment découverte , au moins en 
grande partie, et publiée pour la première fois , 
ne nous offre pas non plus une œuvre originale 
très-bien coordonnée } elle est composée de 
gloses , comme celles dont nous avons parlé 
tout-à-l'heure , et de commentaires tout-à-fait 
semblables à ceux de Boëce et sur Boece lui- 
même. Ces commentaires sur d'autres com- 



APRÈS ARISTOTE. 229 

mentaires ne renferment absolument rien de 
neuf, rien d'intéressant qui appartienne à l'his- 
toire de la Logique Quant au nominalisme et 
au coneeptualisme provoqués tous deux par une 
phrase de l'introduction de Porphyre aux Caté- 
gories d'Aristote , ils auraient passé probablement 
pour des gloses un peu différentes de celle qui 
dominait alors dans Fécole* ignorés dans le monde 
qui dans ce iemps-là ne s'occupait guère de phi- 
losophie , à peine en possession d'une petite place 
dans l'histoire, ils auraient tout au plus fait quel- 
que bruit au mont Sainte-Geneviève , à Notre- 
Dame et à Saint - Victor , s'ils n'avaient pas 
cherché à pénétrer dans le sanctuaire et à 
s'immiscer dans les affaires de la religion. C'est 
donc pour avoir transporté dans la théologie les 
résultats et les habitudes de leurs études dialec- 
tiques ? pour avoir soumis les dogmes les plus 
essentiels du Christianisme aux règles d'Aristote 5 
pour les avoir mis en quelque sorte à la merci du 
syllogisme 9 que Roscelin et Abélard ont attiré 



'Introd. aux œuvres inéd. d'Âbélard , par M. Cousin , 
p. xxiv-xxiv — 175-499. 

15 



230 DE LA LOGIQUE 

sur leurs têtes des persécutions que n'ont pas 
connues- Jean et Pvobei i de Paris , les vrais et 
obscurs créateurs du système nominaliste , dont 
le conceplualisme n'est qu'une forme moins tran- 
cha ntc. Mais ces persécutions ont fondé leur 
renommée et assuré la petite part d'indépen- 
dance que l'un et Feutre ils ont conquise au 
profit de la raison. Eu effet , après eux rensei- 
gnement théologique rentra sans doute dans les 
voies de la plus sévère orthodoxie, mais il conserva 
le langage et toutes les formes de la démonstration 
et de la science. Si la raison y gagna, la foi n'y 
perdit pas, car c'était le temps des Pierre Lombard 
et des Thomas d'Aquin, dont le dernier a pris 
place parmi les saints. C'était le temps où la Sco- 
lastique était arrivée au comble de sa puissance 
et de sa gloire : jamais l'église n'avait été si forte 5 
jamais la Logique d'Aristote n'avait joué un rôle 
plus brillant, même dans les jours les plus heureux 
de la Philosophie antique. 

Aveuglée par tant de succès et d'honneurs, 
cette esclave païenne , cette autre Agar , comme 
on l'appelle souvent , ne se contente pas de 
marcher l'égale de la femme de son maître ; elle 



APRÈS AÏUSTOTE. 231 

essaie même de la supplanter ? ou tout au moins 
de se passer d'elle. Sans chercher à sortir de la 
forme extérieure de la pensée ? sans reculer les 
limites dans lesquelles Àristote a renfermé la Lo- 
gique 5 on accorde à cette science une puissance 
merveilleuse } on s'imagine que , par la combi- 
naison de certains termes , à l'aide d'un petit 
nombre de figures ; on parviendra non seule- 
ment à exprimer la vérité , mais à la trouver, 
à l'obliger de répondre à toutes les questions 
possibles , à l'évoquer , en un mot , par tous 
ces moyens artificiels que l'on pourrait comparer 
avec assez de raison à ces paroles dénuées de 
sens et à ces dessins magiques avec lesquels on 
croyait autrefois avoir la puissance d'évoquer les 
esprits» C'est alors que la pédanterie est à son 
comble 7 enveloppée dans un nuage de pous- 
sière qui cache la vérité et qui étouffe , dès sa 
naissance , tout amour sérieux de l'étude } c'est 
alors sans doute qu'on élabore ces règles sans 
nombre et ces formules barbares arrivées jus- 
qu'à nous sans nom d'auteur. Ce ne sont plus 
des traductions 5 des commentaires , des appli- 
cations plus ou moins heureuses , mais c'est la 



232 DE LA LOGIQUE 

caricature de XOrganum. Le résultat le plus 
complet , l'expression la plus fidèle de cette 
époque est sans contredit le grand art de 
Piaymond Lulle ( ars magna ) , dont lui-même 
a fait un résumé fidèle intitulé Ars brcvis A . 
Nous allons essayer de donner une idée de 
cet ouvrage. 

Dans le fond 5 il n'est pas autre chose que les 
Topiques d'Aristote 3 mais les Topiques pris au 
sérieux 5 considérés ; non plus comme un réper- 
toire des arguments stériles qu'on peut employer 

1 Le premier est analysé avec beaucoup d'exactitude par 
Gassendi , dans son Histoire de la Logique , tome 1 de ses 
œuvres complètes, éd. in-4°. Le second a été traduit en 
français, en 1652, par un sieur de Vassy , conseiller du 
roy es baillage et prevosté d'Avallon, en Bourgogne , sous 
le titre suivant : Le fondement de V artifice universel de 
l'illuminé docteur Raimond Lulle, in-18. Il est précédé 
d'un autre ouvrage du même auteur , d'un petit traité de la 
Logique ordinaire , ou plutôt une espèce de vocabulaire de 
tous les termes employés dans VOrganum d'Aristote , par- 
faitement semblable à celui de Maimonides ; il est simplement 
intitulé : Logica. Ces trois ouvrages sont les seuls que 
Raymond ait écrits sur le sujet dont nous nous sommes 
occupés. 



APRÈS ARISTOTE. 235 

quand on veut faire de la science à bon marché 
et discuter sans rien connaître P mais comme 
une Logique complète ; efficace , qui doit nous 
donner la solution de tous les problèmes ima- 
ginables , à la seule condition que nous enten- 
drons les termes dans lesquels ils seront énoncés. 
Ce but général est nettement exposé dans les 
paroles suivantes qui servent d'introduction : 
« Subjectum hujus artis est respondere de om- 
« nibus quœstionibus , supposito quod sciatur 
« quod dicitur per nomen. » Ce n'est pas moins, 
comme on voit , que l'art de tout savoir sans 
rien apprendre. 

En laissant de côté les détails inutiles , une 
division générale très-arbitraire et surtout la 
description des figures géométriques qui pren- 
nent ici la place des figures syllogistiques , voici 
en quelques mots comment fauteur prétend 
réaliser ses promesses. 11 commence par diviser 
en plusieurs grandes classes tous les termes dont 
on peut faire usage dans la discussion 5 tous les 
matériaux qui doivent entrer ; non pas seulement 
dans la forme extérieure de la réflexion , dans le 
langage de la science , mais dans la science elle- 



?S* DE LA LOGIQUE 

même. Ce sont d'abord les questions , dont les 
solutions, quelles qu'elles soient , se composent 
nécessairement à" al tributs , de sujets et de rap- 
ports, II n'existe aucun terme dans la langue , 
aucune idée dans la pensée qui n'admette Tune 
ou l'autre de ces quatre dénominations. Cepen- 
dant les vices et les vertus forment , on ne sait 
pourquoi , deux classes séparées. 

Après cette énumération générale , l'auteur 
examine chaque classe en particulier et fait la 
liste des éléments qu'elle renferme. Tous les 
termes qui figurent sur cette liste ne peuvent 
pas dépasser le nombre neuf et sont désignés par 
les premières lettres de l'alphabet. Il n'y a 
donc que neuf attributs absolus, neuf qualités 
premières (prœdicata absoluta) qui sont la bonté, 
la grandeur , la durée, la puissance , la sagesse, 
la volonté ; la vertu , la vérité et la gloire 4 . H 

1 Os qualités nous rappellent les fameuses Sephirolh de 
la Cabale qui ne sont également que neuf , lorsqu'on en a 
retranché YEnsoph , c'est-à-dire, l'infini, Dieu lui-même 
qui en est le sujet. Les voici : la grandeur ou la couronne, 
la sagrsse ou la vérité, l'intelligence , la bonté, la force, 
la gloire, l'éternité ou la durée , la vérité (ou la réalité) et la. 



APRÈS ÀFJSTCKTE. 255 

n'y a que neuf rapports ou relatifs absolus (rela- 
tiva absokita) , savoir : la différence , la concor- 
dance 5 la contrariété , le commencement , le 
milieu, la fin , la supériorité, l'égalité, l'infériorité, 
îl y a auiant de questions , autant de sujets , 
autant de vices et autant de vertus , ni plus ni 
moins } mais on me dispensera sans doute de les 
nommer. La manière dont on définit ces diffé- 
rentes idées n' est pas moins curieuse que celle de 
les classer. Ainsi, la bonté , cest l'être en vertu 
duquel ce qui est bon fait le bien; par conséquent, 
le mal, qui est Fopposé du bien , n'est pas un 
être ou n'existe pas. La grandeur, c'est ce qui 
fait que tous les autres attributs peuvent être 
grands. Je m'en tiens à ces deux exemples. 

Au moyen de certaines figures géométriques 
et des lettres qui prennent la place des mots , 

puissance (oula royauté). Ceîie ressemblance peut confirmer 
jusqu'à un certain point l'opinion de plusieurs savants , que 
la Cabale ne date que du dixième ou du onzième siècle, et 
qu'elle a subi, comme toutes les productions intellectuelles 
de cette époque, l'influence de la Logique d'Aristote. Voy. 
la vie de Sal. Maiinon écrite par lui-même , ail. 2 volumes 
ia-12. 



23'i DE LA LOGIQUE 

on expose dans un très-petit espace j on rend 
sensibles à l'œil toutes les combinaisons possibles 
entre ces divers éléments de la science et Ton croit [ 
offrir par-là une solution à tous les problèmes : ; 
imaginables. Les figures dont nous venons de 
parler sont au nombre de quatre : la première 
doit indiquer tous les rapports de sujets à attributs, 
entre substantifs et adjectifs j la seconde tous les 
rapports qui existent entre les sujets eux-mêmes^ 
la troisième, tous les attributs secondaires pro- 
duits par la comparaison ou la combinaison des 
attributs absolus. Dans la dernière, on a réuni à 
la fois des sujets, les attributs et les rapports, de 
manière à former diverses combinaisons dont 
chacune renferme les trois termes d'un syllogisme 
ou d'une proposition. Ainsi , étant donné un 
sujet , par exemple Dieu, les anges, Famé hu- 
maine , si Ton veut connaître sur-le-champ ? 
sans le secours de l'observation etdu raisonnement, 
quelles en„£ont les qualités} et réciproquement 
étant donné une qualité , un attribut , si Ton 
veut savoir à quel sujet il appartient , on n'a qu'à 
jeter les yeux sur la première figure où ces 
divers éléments se correspondent par des lignes. 



APRES ARISTOTE. 237 

Cest absolument de la même manière qu'on 
pourra se servir des trois autres. Ces quatre figures 
sont ensuite réunies et confondues dans une seule 
appelée tabula^ parce qu elle est en effet comme 
une table de Pythagore où toutes les solutions 
et toutes les questions sont mises en parallèle et 
rapprochées les unes des autres. 

Enfin , pour démontrer à la fois l'efficacité de 
ces moyens et leur universalité , on essaie de 
les appliquer à toutes sortes de sujets , à toutes 
les branches de connaissances que l'on cultivait 
alors. On choisit donc au hasard dans le cercle 
de la théologie ? de la métaphysique ? de la phy- 
sique ? de la mécanique , de l'astronomie et dans 
toutes les autres sciences , même les mathéma- 
tiques ? un certain nombre de questions dont on 
croit trouver la solution à Faide de ces artifices 
mécaniques. Toutes ces questions réunies sont 
appelées les cent formes ( applicatio ad centum 
Jormas). 

En résumé , Part de Raymond Luîle n em- 
brasse dans sa totalité que ces quatre parties : 1 ° il 
partage en un très-petit nombre de classes gé- 
nérales les matériaux avec lesquels il prétend 



25S DE LA LOGIQUE 

qu'on peut construire toutes les sciences ; 2° il 
fait Ténumération , il donne la liste assurée , 
exacte des éléments que renferme chacune de ces 
classes considérée à part } 3° à l'aide de certaines 
figures géométriques, de certains procédés synop- 
tiques , il met sous les yeux les rapports et les 
combinaisons qui peuvent exister raisonnablement 
entre tous ces éléments ? de telle sorte qu'il n'y 
a qu'a choisir et la question qu'on veut résoudre 
et la solution qu'on veut lui donner 5 4° il fait 
l'application de tous les procédés de cette méthode 
à un grand nombre de questions appartenant à 
toutes les sciences. 

Si l'on compare cette Logique artificielle , 
presque traduite tout entière en chiffres et en 
lignes , à l'état actuel de la science , aux habi- 
tudes dans lesquelles nous avons été élevés , nous 
autres enfants du dix-neuvième siècle, il est évident 
qu'on la trouvera puérile ; ridicule , absurde et 
stérile. Nous croirons à peine qu'elle ait été 
proposée sérieusement par un homme sensé. 
Cependant elle a eu, tout aussi bien que les 
systèmes les plus renommés de l'antiquité , ses 
nombreux et zélés partisans, désignés sous le nom 



APRÈS ARISTOTE. 27»; 

de Lullistes. Or, ce qui a long-temps excite 
l'admiration des hommes les plus éclairés d'une 
époque qui est déjà loin de la barbarie, doit avoir 
quelquetitre à notre estime et à notre reconnais- 
sance. Eh bien, je dis que la Logique de Raymond 
Lulle a utilement servi l'esprit humain 5 qu'elle 
est un véritable progrès vers l'affranchissement 
de la pensée $ que si elle ne l'a pas réalisée 7 
elle a du moins fait naître l'idée d'une indé- 
pendance complète en matière de Philosophie j 
elle forme , en un mot , l'anneau intermédiaire 
entre la Scolastique pure et la méthode expéri- 
mentale des philosophes modernes. En effet, 
la Scolastique, pour développer les dogmes qui lui 
étaient imposés par la foi , n'avait besoin, comme 
nous l'avons déjà dit , que d'une méthode d'ex- 
position , que d'un instrument d'analyse , et le 
syllogisme la servait admirablement dans l'ac- 
complissement de cette mission qu'elle avait 
acceptée par goût aussi bien que par nécessité. 
Mais du moment où l'on propose une méthode 
d'invention , du moment où l'on croit résoudre 
tous les genres de problèmes par des moyens pu- 
rement humains , quels que soient les défauts 



240 DE LA LOGIQUE 

de celle méthode , ne fut-elle composée que de 
procédés mécaniques aussi puérils que ceux du 
docteur illuminé , on fait entendre qu'on peut 
se passer de l'autorité , non pas sans doute d une 
manière absolue , mais au moins dans ce sens 
que la Philosophie n a pas besoin pour exister 
de se mettre au service de la théologie , qu'elle 
peut vivre pour son propre compte , qu'elle se 
suffit à elle-même et forme une puissance entiè- 
rement indépendante. Le véritable auteur de ce 
progrès intellectuel, c'est Aristote dont les Topi 
ques ; comme nous l'avons déjà fait remarquer , 
ont servi de modèle au grand art de Raymond 
Lulle. Mais en classant tous les arguments, tous 

«J 7 

les matériaux qui sont d'un usage général dans la 
science } en classant de la même façon toutes les 
questions dans lesquelles ils pourraient servir, le 
philosophe grec dit positivement que cela ne peut 
pas nous instruire , que ce n'est qu'un moyen de 
briller à peu de frais dans une discussion et 
de ne pas rester court 3 si l'on veut faire pa- 
rade d'une science que l'on n'a pas 4 . Malgré 

* Vov. le texte, cb. 1 , liv. 1. 



APRÈS ARTSTOTE. 2U 

un avertissement si modeste et si sage , le be- 
soin de liberté d'une part ; et de l'autre la fai- 
blesse , la timidité de l'intelligence qui n'avait 
encore pu grandir que sous ce maillot, ont 
fait prendre celte méthode au sérieux et l'ont 
poussée à ses dernières conséquences. C'est donc 
Aristote qui 7 par une moitié de son Organum y 
par tous les traités qui renferment sa méthode 
d'exposition v a conservé pendant le moyen âge 
l'esprit philosophique sous la protection même 
de l'autorité la plus jalouse , et qui , par l'autre 
moitié , par les Topiques, aujourd'hui si décriés 
que les rhéteurs eux-mêmes n'en veulent plus, l'a 
rappelé à l'indépendance, aussitôt que, dans le 
sein de sa formidable tutrice , il eut repris un peu 
de vie et de chaleur. Le livre qui a produit de 
tels résultats pourrait être encore long-temps un 
objet de recherches très-utiles à la science } faut- 
il s'étonner qu'il ait provoqué ce déluge d'imita- 
tions et de commentaires dont nous avons parlé ? 
qu'il ait inspiré un respect si universel long-temps 
après qu'il eut accompli sa mission , enfin 
qu'il ait été commenté ou plutôt symbolisé , si 
l'on me permet cette expression ; par Jordano 



M DE LA LOGIQUE 

Bruno lui-même , un homme qui , à la fin du 
seizième siècle , ce temps de liberté et d'indépen- 
dance intellectuels 5 s'est fait brûler pour la har- 
diesse de ses opinions 4 . 

1 Jordano Bruno a écrit sur la Logique deux petits traités, 
dont l'un a pour titre ; De progressu logicœ venalionis , et 
l'autre : De lampade venatorid logicorum. Ils sont tous deux 
imprimés à la suite des œuvres de Raymond Lulle et de 
Cornélius Agrippa, Strasbourg, 1609, in-8 0 } comme ils 
sont assez peu connus , je pense qu'on me permettra d'en 
donner une idée très-sommaire dans cette note. 

Le premier , malgré la bizarrerie des termes qu'il emploie 
et les figures géométriques à l'aide desquelles on y repré- 
sente toutes les figures syllogistiques, n'est qu'un résumé 
assez fidèle de la Logique d'Aristote. 

Le second est une espèce de Logique symbolique, où tout 
est revêtu du voile de l'allégorie , comme tout ce qui est de 
la même plume. Le philosophe y est comparé à un chasseur 
qui va à la chasse de la vérité , et la Logique, c'est la lampe 
qui introduit la lumière dans les sombres retraites , dans ré- 
paisse et immense forêt où se cache le gibier. Les quatre 
premiers chapitres sont la partie la plus intéressante de 
l'ouvrage et suffiront pour nous donner une idée du reste. 

Le premier, intitulé Campus, nous représente la vérité , 
en général , comme une vaste étendue de pays , coupée par 
des forêts et des retraites obscures , dans lesquelles il faut 
essayer de faire pénétrer le jour et savoir se tracer un 



APRÈS ARÏSTOTE. 233 

Cependant 0 à mesure que l'autorité ecclésias- 
tique déclinait ? à mesure que le mouvement in- 
tellectuel ; qui prit naissance avec le quinzième 
siècle , se communiquait sourdement à toutes les 

chemin, avant de s'y engager. Tel est, selon Bruno 3 le 
vrai sens du mot Topiques. 

Le deuxième chapitre a pour inscription : De turri in 
campi medio , parce que toutes les opérations de l'intelli- 
gence, toutes les découvertes que Ton peut faire et qu'on 
fait réellement , se rapportent à un fait, subjectum (nous 
dirions aujourd'hui à un objet), qui ressemble à une tour 
élevée dans cette plaine dont nous avons parlé tout-à-l'heure, 
à un point culminant auquel viennent aboulie toutes les 
démarches du chasseur de la vérité, où il va chercher d'or- 
dinaire et ses armes et ses vivres. Le vrai sujet d'une science, 
c'est l'espèce, autour de laquelle viennent se grouper le 
genre, la définition , les accidents et les qualités propres. 

Le troisième , J^enator , éuumère les différentes classes 
d'hommes qui parcourent en chasseurs le champ de la 
vérité : ce sont les théologiens, les métaphysiciens, les 
physiciens, les moralistes, les dialecticiens, et jusqu'aux 
poètes qui y cherchent les moyens de plaire et de toucher. 

Dans le quatrième, sous le nom de Canes, on parle des 
arguments qui font l'office de chiens dans cette chasse 
symbolique. L'argument inductif et l'exemple ressemblent 
à des chiens courants , bons pour lever le gibier , mais 



m DE LA LOGIQUE 

sommités sociales, Aristote aussi perdait de son 
influence et de sa réputation d'infaillibilité. Il 
avait été pour les générations du moyen âge et 
pour l'humanité en général un trop bon pré- 
cepteur y pour qu'elles n'apprissent pas de lui- 
même à se passer de lui. Ce fut surtout à sa 
Logique qu'on s'attaqua de toute part , parce 
qu'elle était en effet moins nécessaire pendant 
cette période remarquable qui ne semblait exis- 
ter que par V esprit <T invention ^ et qui, à juste 
titre ; nous étonne encore aujourd'hui par tant 
de merveilleuses découvertes dont elle a doté le 
monde. Le signal fut donné par l'italien Yalla 1 9 

incapables de le reteair et de le mettre en pièces. Le syllo- 
gisme est comparé à un chien d'arrêt , à un dogue plus 
fort que léger, qui arrête et détruit , mais ne poursuit pas. 

Sous les noms de relia y spécula et hasta , on énumère 
les lieux communs qui nous fournissent les matériaux du 
syllogisme, comme les ressemblances et les différences. Puis 
on examine en particulier les lieux qui se rapportent au 
genre t à l'espèce , aux qualités propres et accidentelles, 
mais exclusivement sous le point de vue logique , sans 
toucher à la grande question des universaux , que Jordano 
a résolue dans ses autres ouvrages en faveur du réalisme. 

1 Né à Rome en 1408 , mort en 1457. 



APRÈS ARISTOTE. 245 

qui, non content de tourner en dérision les 
formules de l'école portées à leur plus haut 
point de barbarie par Pvaymond Lulle , osa 
lever la main contre les tables de la loi 7 
contre YOrganum lui-même dans les doctrines 
les plus essentielles qu'il renferme $ ce qui était 
inouï jusqu'alors. Ainsi , il rejeta d'abord les 
Catégories , ce décaiogue d'Aristote, peut-être 
plus connu et plus respecté dans ces temps— là 
que celui du vieux testament ( au lieu de dix il 
n'en reconnut que trois : la substance , la qua- 
lité et faction ). Il répudia la troisième figure 
du syllogisme , ainsi que Kant fa fait plus 
tard *• Il s indigna surtout contre les subtilités 
et les règles inutiles dont on avait hérissé la 
Dialectique qui devrait être , selon lui ? le plus 
simple , le plus facile de tous les arts. Louis 
Vivès 2 marcha sur ses traces et fit entendre les 
mêmes reproches de barbarie et d'impuissance 
contre la Dialectique de son époque. Il la com- 
parait avec fort peu d'élégance à un égout , à 
la sentine d'un navire où s'étaient accumulées 

1 Voy. de la fausse subtilité des quatre fig. syllogistiq. 
3 Né à Valence , florissait de 1492 à 1540. 

16 



246 DE LA LOGIQUE 

toutes les immondices de plusieurs siècles d'igno- 
rance i . Puis viennent les auteurs de la Réforme , 
Luther et Mélanchton ? qui n'ont ni assez d'a- 
mertume ni assez d'invectives contre la méthode 
sch élastique , tant qu'ils ne pensent qu'à ren- 
verser le pouvoir pontifical , et qui ne trouvent 
rien de mieux à faire que de la remettre en 
honneur 5 que de répandre dans le monde des 
traductions , des abrégés et des commentaires 
de YOrganum , dès qu'ils |songent à fonder 
l'église nouvelle. Mais le mal était fait , et tous 
leurs efforts ne purent y porter remède ; 
des hommes de toutes les nations et de toutes 
les croyances , comme ils s'étaient entendus au- 
trefois pour reconnaître son autorité , s'accor- 
daient maintenant pour insulter à leur vieux 
maître, pour lui arracher le sceptre de l'école 
dont il était en possession depuis tant de siècles , 
et prononcer à jamais sa déchéance. Le plus 
ardent , le plus infatigable , je dirai même le 
plus fanatique de tous les détracteurs d'Aristote 
( car il existe un fanatisme pour détruire , comme 
il y en a un pour fonder ) , en un mot , le héros 



* De corrupt. art. causis , Gassendi, hist.logic. 



APRÈS ARÏSTOTE. 247 

et le martyr de cette révolution , ce fut notre 
malheureux Ramus que ses opinions mirent aux 
prises avec les trois grandes puissances de l'é- 
poque : avec l'Université dont il faisait partie 
et qui représente la puissance intellectuelle ] 
avec la Sorbonne qui représente la puissance 
morale ou religieuse } enfin avec le pouvoir royal 
qui se crut obligé d'intervenir dans cette ques- 
tion de Logique , ce qui est sans exemple dans 
l'histoire 4 . Le philosophe picard , après une 
lutte courageuse , finit par payer de sa vie son 
amour de l'indépendance et de la nouveauté. 
Mais tous ces hommes si habiles , si zélés pour 

i En 1545 fut publiée une ordonnance royale revétué 
de la signature de François I er , qui défendait la lecture et 
ordonnait la suppression des ouvrages de Ramus contre la 
logique d'Âristoïe (animadversiones aristotelicœ et institu™ 
tiones dialecticce) , sur la déclaration de trois théologiens 
et professeurs de l'Université : « Lesquels, dit cette ordon- 
» nance > après avoir le tout veu et considéré 3 eussent esté 
» d'avis que ledit Ramus avait esté téméraire , arrogant et 
5> impudeut d'avoir réprouvé et condamné le train et art de 
» Logique , reçeu de toutes les nations , que lui-mesme 
s> ignorait , et que , parce qu'en son livre des animadver- 
» sions, il reprenait Aristote, estait évidemment cogaue et 



US DE LA LOCxIOUE 

détruire 5 se trouvaient sans force et sans talent 
pour édifier. Aussitôt qu'ils essayaient de for- 
muler des idées nouvelles , leurs vieux souvenirs 
se rassemblaient spontanément dans leur mé- 
moire y et , sans avoir conscience de ce qu'ils 
faisaient , ils répétaient avec des expressions 
différentes toutes les théories , toutes les règles , 
tout ce qu'ils nommaient eux-mêmes les sub- 
tilités de l'école. La Logique de Ramus , malgré 
le bruit qu'elle a fait , malgré les haines atroces 
et l'enthousiasme qu'elle a excitées , n'est elle- 
même ; dans le fond, que la Logique d'Aristote 
revêtue d'une autre forme , dans laquelle la plus 

$ manifeste son ignorance : voire , qu'il avait mauvaise vo- 
» Ion lé de tant qu'il blasphémait plusieurs choses qui sont 
» bonnes et véritables , et mettait sus à Àristote plusieurs 
» choses à quoy il ne pensa oncques. Et , en somme , ne 
» contenait son dit livre des animadversions que tous men- 
» songes et une manière de médire tellement qu'il semblait 
» estre le grand bien et profit des lettres et sciences que le dit 
» livre fust du tout supprimé. » Le reste de l'ordonnance 
n'est pas moins curieux , mais elle est trop longue à rap- 
porter tout entière. Voy. Launoy , de varia Aristot. for- 
iunâ. — OEuvres de Charpentier (Carpentarius) , l'ennemi 
le plus acharne du pauvre La Rainée. 



APRÈS AMSTOTE. 24D 

grande place est réservée aux Topiques 9 que 
je nommerais volontiers la partie libérale de 
YOrganum. Pour amener l'affranchissement 
complet de la pensée 7 pour formuler la vé- 
ritable méthode d'invention ou les règles de 
l'observation et de l'expérience , il ne fallait 
ni des professeurs dont la vie tout entière se 
passe ordinairement à exposer et à développer 
les doctrines des autres , ni des prêtres qui ne 
sont que les organes d'une autorité infaillible à 
leurs yeux 9 mais des hommes qui ; par leur 
position y ne fussent pas obligés de prêter ser- 
ment à une doctrine déterminée et de rester 
dans les termes sacramentels d'un credo ? - des 
hommes qui eussent passé quelque temps de 
leur existence dans le mouvement de la vie posi- 
tive 5 en un mot , des hommes du monde. Aussi 
la Providence , qui conduit la marche de nos 
idées comme celle des événements extérieurs , 
n'a-t-elle pu mieux choisir pour cette mission 
qu'un homme d'affaires et un soldat. 



250 



DE LA LOGIQUE 



MÉTHODE EXPERIMENTALE. 



Bacon et Descartes ne peuvent pas être 
séparés dans l'histoire , comme ils le furent maté- 
riellement dans le temps et dans l'espace. Dieu 
les avait créés dans le même dessein , et , tout 
étrangers qu'ils étaient l'un à l'autre, ils ont con- 
sacré leur vie à la même idée 5 ils ont exprimé la 
même pensée sous la forme la plus en harmonie 
avec leur puissante individualité et le génie de la 
nation dont ils faisaient partie. La grande révo- 
lution , qui amena la fin du moyen âge et l'af- 
franchissement définitif de la Philosophie, s'est 
accomplie sans eux ; mais ils ont apporté les lois 



APRÈS ARISTOTE, 251 

dont l'intelligence avait besoin dans sa nouvelle 
condition } ils ont , si je puis m 1 exprimer ainsi , 
organisé la liberté , après avoir laissé à d'autres 
îe soin de la conquérir au prix des plus sanglants 
sacrifices. C'est donc avec raison qu'on les regarde 
l'un et l'autre comme les pères de la Philosophie 
moderne. Sans franchir un instant les limites de 
notre sujet ? nous allons d'abord comparer entre 
eux ces deux hommes de génie 7 afin de montrer 
que leur méthode est réellement la même , mal- 
gré la diversité des applications et des formes } 
puis nous chercherons à savoir si elle n'a con- 
servé aucune trace de l'influence d'Aristote et de 
Fancienne Logique de l'école , que l'on traite 
aujourd'hui avec tant de mépris et d'ingra- 
titude. 

ïîs reconnaissent tous deux la nécessité d'une 
méthode d'invention ou d'un art qui nous ap- 
prenne , non pas seulement à exposer la vérité, 
telle que nos semblables nous l'ont enseignée , 
mais à ta trouver par nous-mêmes , par l'exer- 
cice de notre intelligence et de nos sens. Voilà 
pourquoi un voile est tiré sur tout ce qui s'est 
fait jusqu'alors au nom de la Philosophie et des 
sciences 5 voilà pourquoi , si Ton veut les croire % 



252 DE LA LOGIQUE 

on fermera les écoles et les livres , et l'humanité 
recommencera comme eux sa vie intellectuelle *. 
Il ne faut donc pas s'étonner s'ils expriment tant 
d'aversion pour le syllogisme , cet instrument 
servile de l'autorité , et pour Aristote lui-même 
qui en est l'inventeur. « La Logique actuelle , 
dit Bacon, est tout- à-fait inutile aux progrès des 
sciences \ elle est tout au plus bonne pour exercer 
l'esprit 2 . » Descartes dit à peu près la même chose 
entérines différents : « Elle ne peut pas selon lui 
nous donner la connaissance de la vérité } car, 
avant de construire un syllogisme, il faut en 
trouver les matériaux , il faut déjà posséder la 
vérité qu'on veut démontrer.... Aussi ne devrait- 
elle pas appartenir à la Philosophie , mais à la 
Rhétorique 3 . » Il y a cependant une différence 

1 In moribus et institutis scholarum , academiarum , col- 
legiorum et similium corwentuum , quœ doctorum hominum 
sedibus et eruditionis culturœ destinata sunt , omnia pro- 
gressai scient iarutn adversa inveniuntur , etc. (aph. 90 , 
nov. organuni). 

2 Logica quœ nunc hubetur inutilis est ad iiwentionem 
scientarum... mentis quœdam athletica censeri potest (ib. , 
aph. 11). 

3 Régula ad directionem iugenii, § 65 : ex philosophîâ ad 
rhetoricam esse transferendam (ib). 



APRÈS ARISTOTE. 233 

assez marquée entre le philosophe anglais et le 
philosophe français. Le premier ne connaît pas 
de modération dans son humeur révolutionnaire } 
il n'a ni respect , ni générosité , ni justice pour 
les vieilles puissances intellectuelles. Àristote , 
comme les philosophes les plus renommés de la 
Grèce , comme le divin Platon lui-même , n'est 
à ses yeux qu'un vil sophiste aussi peu digne de 
notre estime que ceux qui exerçaient cette pro- 
fession sur les places publiques d'Athènes. Il 
le donne même pour un modèle dans ce genre \ 
il l'accuse d'avoir égaré l'esprit humain par ses 
subtilités , d'avoir corrompu les sciences natu- 
relles, en altérant les faits pour les plier à son sys- 
tème, et en voulant créer le monde avec ses Caté- 
gories Descartes n'est pas au fond moins hostile 
à l'antiquité , et c'est à peine s'il a daigné en 

1 JSomen illud sophistarum quod, per conlemptum , ab 
Us qui se philosophos haberi voluerunt , in antiquos rhetores 
rejectum et traductum est , Gorgiam , Protagoram , Hip- 
piam , Polum , etiam universo gêner i competit , Platoni, 
Aristoteli, Zenoniet eorum successoribus (liv. 1, aph. 90, 
nov. organ.^)... Hujus gêner is exemplum in Aristotele 
maxime conspicuum est qui philos ophiam naturalem dialec- 
ticàsuâ corrupit(ib. , aph. 65). 



254 DE LA LOGIQUE 

prendre connaissance 5 mais il est plus libéral à 
son égard , il a la conscience de sa force et 
de sa mission, et, tout en exilant l'ancienne 
Dialectique du domaine de la Philosophie, tout 
en déclarant l'insuffisance du Syllogisme , il le 
traite avec plus de courtoisie que son prédéces- 
seur • quelquefois il lui rend justice entière en le 
laissante la place que lui assigna d'abord fauteur 
même de XOrganum. « Nous arrivons , dit-il, 
» par deux voies différentes à la connaissance des 
* choses , par l'expérience et la déduction } mais 
» il faut remarquer que l'expérience est souvent 
» trompeuse , tandis que la déduction, quand 
» même elle pourrait quelquefois nous paraître 
» inutile ? a du moins cet avantage de ne pas 
» exposer au moindre danger l'esprit même le 
» moins intelligent 1 .» Il va encore plus loin, il 

1 Notandum est nos duplici via ad cognitionem rerum 
devenir e, per experientiam scilicet vel deduclioncm. lSo- 
tandum est insuper experienlias rerum sœpe esse foliacés , 
deductionem verd sive illationem puram unius ab alteroposse 
quidem omitli, sed nunquàni malè fieri ab intellectu vel 
minimum rationali , etc. (Regul. ad direct, ingen. , § 6). 
— Aristote ne dit pas autre chose dans ses dernières Analyt. , 
liv. 1, ch. 13 et 14, 



APRÈS ARISTOÏE. 255 

reconnaît que la géométrie , l'arithmétique et 
les sciences mathématiques en général sont bien 
plus certaines que les sciences physiques , parce 
qu'elles se démontrent par voie de déduction *. 
La différence que nous venons de signaler dans 
la manière dont ces deux grands hommes ont 
traité la Logique d'Aristote ? nous permet de 
prévoir dès à présent lequel des deux a le mieux 
compris les besoins de son siècle y lequel a le 
mieux formulé la méthode nouvelle et les règles 
les plus propres à favoriser l'indépendance de la 
réflexion dans le champ tout entier de la vérité 
et de la science. Assurément ce n'est pas celui 
qui s'est montré le plus injuste envers le passé. 

Dans cette méthode , si admirée d'abord 1 qui 
déjà essuie les mêmes traitements que celle qui 
l'a précédée 7 on distingue généralement deux 
sortes de moyens : les uns, qu'on pourrait appeler 
négatifs , ont pour but de nous délivrer des 
erreurs de toute espèce qui ont leur source 
dans nos imperfections naturelles ou dans nos 
relations avec nos semblables 5 ils peuvent se 
ramener à un seul i qui est le doute métho- 



1 j\ov, organ , lib. 1, aphor. 68. 



236 DE LA LOGIQUE 

dique y ou cet acte par lequel on s'abstient 
de prononcer sur les choses qu'on n'a pas 
vérifiées par soi-même. Les autres sont les 
moyens positifs, dont l'usage doit nous mettre 
en possession , ou nous conduire à la découverte 
de la vérité } ils composent dans leur ensemble 
ce qu'on appelle X observation. 

On attribue communément à Descartes la 
première idée du doute méthodique 5 d'où vient 
qu'on l'appelle aussi , de son nom , le doute 
cartésien. C'est une erreur, une injustice que 
l'on fait à Bacon 5 car , lui aussi , il recom- 
mande avec instance à ceux qui cherchent et qui 
aiment sérieusement la vérité, de faire de leur es- 
prit comme une table rase, de se délivrer d'abord 
de toutes les opinions qu'ils ont admises par 
instinct ou sur la foi des autres hommes. Après 
avoir fait la description de toutes les erreurs dans 
lesquelles nous pouvons tomber, de toutes les 
idoles ou fantômes qui assiègent notre esprit 
et lui dérobent la connaissance du monde réel , 
il ajoute , dans son langage métaphorique , que 
le royaume de l'homme , qui est fondé sur la 
science 5 est semblable à celui des cieux , où l'on 
ne peut entrer qu'avec l'innocence d'un nouveau- 



APRÈS ARISTOTE. 257 

né : Ut non alius ferè sit aditus ad regnum 
hominis , quodfundatur in scienliis , quàm ad 
regnum cœlorum , in quod • nisi sub personâ 
infantis intrare non datur. Il se sert aussi d'une 
comparaison fréquemment mise en usage par 
Descartes : « Avant de construire un édifice , il 
» faut que le terrain , destiné à le recevoir , 
» soit entièrement libre .... Enfin , si vous vou- 
» lez, dit-il encore , écrire sur des tablettes qui 
» ne sont plus neuves ? il faut d'abord que vous 
» effaciez tous les caractères qu'on y a déjà tra- 
5> cés 4 . » Mais encore sur ce point, il existe entre 
nos deux philosophes une très-grande diffé- 
rence. En effet , Bacon reconnaît bien un cer- 
tain nombre d'erreurs qui ont leurs racines 
dans la nature humaine: ce sont celles qu'il a 
nommées les idoles de la tribu 2 } et cependant , 
il ne dit nulle part qu'il faut se défier de notre 
nature , qui ne peut signifier autre chose que 
l'ensemble de nos facultés } son doute provisoire, 

1 Areapurganda anlequàm inœdi/îcanda.... in tabeltis 
non alia inscripseris nisi priora deleveris (ib. redargutio 
pholos. , Descartes, Discours de la Méthode, prem. médit). 

2 idola tribus sunt fundata in ipsâ naturâ humand atque 
in ipsd tribu seugente hominum (lib. première aphor. 41); 



208 DE LA LOGIQUE 

cette espèce de purification intellectuelle qu'il 
prescrit à ceux qui veulent s'approcher de la 
ve'rité , ne s'étend pas au-delà des faits et des 
jugements. Descartes , en exprimant la même 
idée y l'élève à une hauteur , il en fait l'applica- 
tion avec une audace qui permet à peine de la 
reconnaître. Non content de renoncer à toutes 
les opinions acquises , il essaie de s'affranchir 
des croyances naturelles et des principes les plus 
évidents 3 il essaie de mettre à l'épreuve la raison 
elle-même 5 non pas sans doute comme Kant l'a 
fait plus tard , dans le dessein d'en faire la cri- 
tique , d'en examiner la composition , la portée 
et la valeur } mais pour savoir si nous sommes 
forcés de croire à son témoignage, et quelles 
sont les qualités qui nous mettent dans cette 
nécessité. Aux yeux de Descartes une croyance 
nécessaire est donc toujours vraie : tel est le prin- 
cipe logique par lequel il se laisse gouverner à 
son insu et qui n'a pas été, qui ne pouvait pas être 
compris dans son doute méthodique 5 autrement 
il se fût enseveli dans un scepticisme sans remède. 
Aux yeux de Kant , au contraire , une croyance 
nécessaire , absolue , la plus absolue et la plus né- 
cessaire dont nous puissions avoir conscience j 



APRÈS ARISTOTE. 259 

n'est encore qu 1 une forme ou une fonction de la 
pense'e à laquelle ne correspond aucune réalité y 
pas même celle d un être pensant. Mais laissons 
la Logique transcendentale , dont le tour arrivera 
bientôt , et revenons à celle de l'expérience. 

Par cela même que Descartes y ou par la supé- 
riorité de son génie, ou en sa qualité de géomètre, 
a rendu plus de justice au syllogisme , il a aussi 
mieux compris toute la portée de l'observation \ 
il lui a laissé une liberté sans limites en l'affranchis- 
sant de ces règles de détail qui ne conviennent pas à 
toutes les sciences 5 il l'a élevée à la dignité d'une 
méthode, universelle et vraiment philosophique, 
en lui désignant avec précision son point de 
départ, en démontrant la nécessité de l'appliquer 
d'abord aux phénomènes de conscience. Il ne 
suffit pas en effet de recueillir avec ordre les faits qui 
appartiennent à une science déterminée } cette mé- 
thode, si elle est vraie, doit convenir à tous les faits 
considérés dans leur totalité 5 il faut que les sciences 
elles-mêmes forment entre elles comme une vaste 
chaîne dont le premier anneau soutient tous les 
autres. Or, tel est précisément le rapport qui existe 
entreles sciences psycologiques et les sciences natu- 



260 DE LA LOGIQUE 

relies. Il est vrai qu'une fois entré clans la cons- 
cience et dans le monde intellectuel en général , 
Descartes y établit sa demeure , ne connaissant 
pas de chemin pour en sortir} mais c'est la faute 
du philosophe , et non pas celle de la méthode , 
qui convient également à tous les phénomènes. 
C'est pour ne Ta voir pas assez pratiquée qu'il 
est tombé dans cet excès , et que le germe du 
panthéisme a pénétré dans sa pensée et dans ses 
écrits. Bacon ne se doute pas même que Inob- 
servation puisse descendre à cette profondeur et 
nous révéler le secret de notre constitution 
intellectuelle 5 il en fait une méthode particulière 
uniquement applicable aux phénomènes du 
monde extérieur , et ces objets eux-mêmes il 
les admet avec une sérénité insouciante dont 
la conscience aussi bien que le motif lui échappent 
entièrement. Une seule fois il nous assure , sans 
essayer pourtant de le démontrer , que la nouvelle 
Logique dont il est Fauteur , que la méthode 
inductive n'estpas seulement faite pour les sciences 
naturelles , qu'elle convient également à la mo- 
rale , à la politique , et à toutes les sciences en gé- 
néral j aussi bien que le syllogisme qu'elle doit 



APRÈS ARISTOTE. 261 

détrôner un jour 4 . Mais cette promesse évi- 
demment sincère , cette intention élevée , que 
Fauteur a pu concev oir avant d'exposer ses propres 
idées , ne tient pas long-temps contre la direction 
de son esprit et les conséquences qui résultent 
de son défaut de profondeur. Une fois sorti de 
Fintroduction qui embrasse tout le premier livre 
du jiovum Organum^ et qui naturellement devait 
être consacrée à des généralités , à peine a-t-oa 
pénétré dans le fond du sujet , qu on ne trouve 
plus rien qui nous rappelle le monde moral 5 
rien qui ressemble à ce qu'on entend de nos jours 
par Philosophie. A part l'induction , dont Bacon 
a compris ; dont il a même exagéré la valeur et 
Timportance 5 on y chercherait en vain une seule 
règle qui pût réellement servir à l'observation de 

1 Etiam dubilabit quispiam potiùs quàm objiciel : utrùtn 
nos de naturali tantàm philosophiâ , an etiam de scientiis 
reliquis , logicis , et ethicis 3 politicis , secundàm viam nos- 
tram perficiendis , loquamur. At nos certè de universis, 
hœc quœ dicta sunt , inteiligimus : atque quemadnwdàm 
vulgaris logica, quœ régit resper syllogismum, non tantùm 
adnaturales, sed adonmes scientias pertinet ; ita et nostra, 
quœ procedit per inductionem, omnia complectitur {lib. 1, 
aph. 127), 

47 



262 DE LA LOGIQUE 

la conscience. Le but des recherches scientifiques, 
tel qu'on est forcé de le concevoir après la lecture 
de cet ouvrage , c'est , pour la pratique , la 
transformation des corps, ou Fart de les modifier 
suivant nos besoins {transformât io corporum ) } 
c'est, dans la spéculation, la connaissance de leur 
structure et de leur mécanisme intérieurs ( sche- 
matismus latens , latens processus). On ne dit 
pas positivement que la science ne puisse pas 
avoir un but différent } mais au moins ne fait- 
on mention que de celui-là. Tous les faits qu'on 
signale particulièrement à l'attention (prœroga- 
tivas instantiarum ) , et dont la classification, 
d'ailleurs très-arbitraire et très-confuse, pourrait 
être nommée les Topiques de T expérience^ appar- 
tiennent évidemment au monde extérieur et aux 
sciences naturelles. Les procédés qu'on indique 
comme les moyens les plus sûrs d'arriver à la 
vérité ; les tables de présence et les tables gra- 
duées ne peuvent servir qu'en physique et en 
chimie. Enfin, tous les exemples qu'il choisit pour 
faire comprendre en même temps et l'application 
et Futilité de ces règles , sont puisés à la même 
source : vous n'entendez jamais nommer autre 
chose que l'or , l'argent, le sucre, la soie , la bous- 



APRÈS ARÏSTOTE. 263 

sole et la poudre à canon. On dirait une logique 
faite exprès pour F Angleterre et ses manufactures. 

Mais nous n'avons pas examiné la méthode expé- 
rimentale sous tous les points de vue. ïl ne suffit 
pas de s'affranchir du préjugé ou de l'erreur, 
en prenant possession de son indépendance intel- 
lectuelle 5 il ne suffit pas même de connaître les 
procédés dont l'usage doit nous conduire à la 
vérité } il faut savoir à quels signes ; à quelles 
qualités intérieures ou extérieures on peut la 
reconnaître. En un mot , les règles du doute et 
de l'observation sont insuffisantes, si l'on ne déter- 
mine aussi le critérium de la vérité. Descartes a 
bien compris la nécessité de cette dernière partie, 
et il lui donne une telle importance, qu'elle est aux 
yeux de tout le monde le caractère distinctif de 
sa philosophie. Il est en effet le premier qui ait 
reconnu ? pour critérium de la vérité, un simple 
phénomène psycologique que rien ne peut cons- 
tater que l'expérience. Voilà ce qui a donné à la 
philosophie moderne tout entière , qu'il ne faut 
pas confondre avec celle de nos jours , ce ca- 
ractère d'individualité qui la met constamment en 
opposition avec les traditions politiques ou re- 
ligieuses , et dont le dix-huitième siècle , très- 



2f»4 DE LA LOGIQUE 

hostile aux doctrines de Descartes, mais imbu de 
sa méthode , est la dernière et la plus éclatante 
manifestation. Cette question fondamentale de 
la Logique ne se présente jamais dans les écrits 
de Bacon , et il est permis de croire qu'elle ne 
s'est pas présentée davantage à sa pensée. C'est 
une preuve de plus qu'il n'a pas conçu la science 
qu'il prétendait réformer sous un point de vue 
assez large pour lui laisser son caractère philo- 
sophique, et qu'il n'est pas sorti du monde 
extérieur dont tous les phénomènes sont réputés 
vrais par cela seul qu'ils ont frappé nos organes. 
En dernier résultat , Bacon est le premier qui , 
dans les temps modernes^ ait clairement démontré 
l'impuissance du syllogisme pour augmenter le 
nombre de nos idées, et qui ait fait sentir la 
nécessité de l'expérience } mais il n'a exposé qu'im- 
parfaitement la méthode expérimentale ; il ne l'a 
conçue qu'à 1 état concret, comme une méthode 
particulière , uniquement applicable aux sciences 
naturelles 4 . Descartes l'a élevée à son dernier 

1 Gassendi Ta très-bien jugée par ces mots : Logica y e- 
rulamitota acper se ad physicam, atque adeb adveritatem 
notitiamve rerum germanam habendam contendit.. (hist. 
logic. , liv. 1 de ses œuvres complètes. 



APRÈS AR1ST0TE. 26S 

degré de généralité et distraction , en même 
temps qu il Fa comprise dans la totalité de ses 
éléments: c'est seulement entre ses mains qu'elle 
est devenue une méthode philosophique ; c'est-à- 
dire , universelle et complète *. C'est donc prin- 
cipalement lui que nous devons mettre en paral- 
lèle avec Aristote pour arriver au but que nous 
voulons atteindre. 

On regarde communément ces deux hommes 
et les deux méthodes qu'ils représentent comme 
des extrêmes inconciliables 7 comme les deux 
termes d'une antithèse entre lesquels on cher- 
cherait vainement un rapport de filiation. Mais 
nous ne craignons pas d'avancer que cette opinion 
a plus de crédit que de solidité. D'abord , quand 
il serait démontré , contrairement à ce que nous 
avons dit plus haut, que Descartes était l'antago- 
niste déclaré de la méthode syllogistique, qu'il a 
fait tomber dans le mépris et dans ToubIi ; personne 

1 Gassendi n'a pas moins bien apprécié la méthode de Des- 
cartes, car voici comme il la définit : Auxilia adhàbendam 
veram germanamque rerum notitiam, non lam ab ipsismet per 
se ac in se explorandis rébus quàm à solo ipsoque àsuis dun- 
iaxat cogitât îs pendente intellectu precedentum existimat, 
ÇHist, fog^liy. 1 de ses œuvres complètes). 



266 DE LA LOGIQUE 

n'osera dire qu'Aristote était l'ennemi de la mé- 
thode expérimentale. Il a bien fallu qu'il la mit 
en pratique pour composer son histoire des ani- 
maux et son traité sur famé, qui renferme une 
multitude d'observations dignes d'être conservées 
par la psychologie de nos jours. Il est vrai qu il ne 
la pas exposée avec beaucoup de détails 5 il ne Ta 
pas formulée avec une rigoureuse précision . 
comme le gentilhomme tourangeau • mais rappe- 
lons-nous un passage des Analytiques 1 , où il 
met l'induction tout-à-fait sur la même ligne que 
le syllogisme, en lui accordant des avantages équi- 
valents, mais d'une autre nature : ce que per- 
sonne ne lui contestera, je pense. Bien mieux : il 
veut que l'observation et l'induction précèdent le 
raisonnement ou le syllogisme , par la raison que 
le particulier nous est donné avant le général , 
bien que le général existe dans la réalité avant le 
particulier } tel est le principe général , nous ne 
saurions trop le répéter 5 sur lequel reposent en 
même temps et sa Métaphysique et sa Logique , 
c'est-à-dire, sa philosophie tout entière. Tout 
ce qu'on peut dire après cela , c'est qu Aristote 

1 Premières analy t. , ïiv. 2 , ch. 2,>. 



APRES ARISTOTE. 267 

a jugé plus à propos d'exposer les règles de la dé- 
monstration que celles de l'expérience. Or 5 il rie 
faut pas un grand effort de jugement ou d'impar- 
tialité pour voir que ces deux moyens sont égale- 
ment indispensables au développement de notre 
intelligence, et qu'ils forment réellement deux 
parties distinctes d'une seule et même méthode. 
Far conséquent , Descartes est seulement le conti- 
nuateur d'Aristote 5 il ne peut pas être son adver- 
saire, alors qu'il le croirait et le dirait lui-même. 
Mais il a mis la dernière main à la révolution in- 
tellectuelle qui s'est opérée dès le quinzième siècle 5 
il Ta proclamée pour un fait à jamais accompli , 
en enseignant le moyen de trouver en soi-même, 
dans sa propre conscience , la solution de tous les 
problèmes auxquels on ne répondait autrefois que 
par la révélation et l'autorité religieuse. 

En second lieu , les règles et les formes de la 
démonstration appellent nécessairement la mé- 
thode d'observation , tandis que celle-ci , en sup- 
posant même qu'elle eût pu naître la première , 
ne pouvait pas exercer la même influence sur l'art 
syllogistique. La raison en est facile à concevoir. 
Les résultats de l'expérience peuvent très-bien se 
communiquer dans l'ordre même où ils se sont 



263 DE LA LOGIQUE 

présentés, et c'est ainsi qu'on les expose généra- 
lement. Après cela se présentent des questions 
plus graves qui ne permettent plus à l'esprit de 
dépenser ses forces dans l'étude stérile des formes. 
Si les faits qu'on a recueillis appartiennent au 
monde extérieur , on songe à les appliquer à nos 
besoins, on se hâte d'en tirer parti dans l'intérêt 
de l'industrie et des arts \ s'ils appartiennent à la 
conscience , ils ne manquent pas de nous entrai- 
ner sur le théâtre bien autrement animé des pas- 
sions de tous genres } ils nous forcent de prendre 
part à toutes les luttes, à tous les grands mouve- 
ments de l'ordre social. Mais la méthode dont 
Aristote est l'inventeur ; en nous apprenant à ne 
rien admettre , à ne rien affirmer sans nécessité , 
et en s'appuyant pourtant sur des principes qui ne 
peuvent pas être dém outrés , nous force pa r-là même 
à les chercher en dehors de la démonstration, à les 
puiser dans la conscience ou dans la nature , et 
à nous en convaincre par l'expérience } car tout 
ce qui n'est pas renfermé ? comme conséquence 9 
dans un principe supérieur , peut être constaté , 
au moins comme croyance , à l'aide de l'obser- 
vation. Son objet pourrait être l'infini , l'absolu 
dans toute sa pureté et son éclat, que la crovance 



APRÈS ARISTOTE. 269 

elle-même n'en serait pas moins un simple phé- 
nomène de conseience } telle est , selon nous , 
l'origine de la méthode expérimentale , et ce qui 
le prouve , c'est le fait môme 5 c'est qu'elle n'a 
pu naître et prendre racine dans l'intelligence 
qu'après l'abus qu'on a fait de la méthode syl- 
logistique. 

Enfin , il existe encore un autre moyen de 
mettre en évidence le rapport de filiation et 
la connexion intime que nous voulons établir 
entre ces deux méthodes. Lorsque deux hommes 
viennent nous indiquer deux voies différentes 
et même opposées pour nous conduire à la 
vérité , cela revient à dire qu'ils ne croient pas 
notre intelligence soumise aux mêmes lois , ou 
qu'ils n'ont pas la même opinion sur l'ordre 
dans lequel se développent nos facultés. Or 7 
sur ce point, Descartes est tout-à-fait de l'avis 
d'Ârisiote } il reconnaît que notre esprit (inge- 
nium ) , tout spirituel qu'il est , n'entre d'abord 
en exercice que par la sensation , qui 1 bien 
différente de l'impression , pourrait aussi exister 
sans le secours de nos organes. La sensation est 
suivie delà mémoire qui ne fait que reproduire 



270 DE LA LOGIQUE 

les idées sensibles dans l'état où nous les avons 
reçues ; puis vient l'imagination ; la faculté d'en 
produire de nouvelles par la combinaison 5 enfin, 
la plus noble 7 la plus précieuse de nos facultés 
et la dernière à se développer, c'est l'intelligence 
( intellectus punis ) qui nous donne les notions 
simples , absolues et les rapports qui existent 
entre elles. C'est l'exercice de l'intelligence qui 
produit la science 1 . Telle est précisément la 
doctrine qui est exposée dans le commencement 
de la Métaphysique et à la fin des Analytiques, 
Il est vrai que Descartes ne croit pas , comme 
Àristotc , que toutes les idées perçues par l'in- 
telligence ne soient que le résultat de la généra- 
lisation ou d'une abstraction médiate exercée 
sur les idées sensibles ( notiones materiales ) 5 
il en reconnaît qui dérivent immédiatement de 
cette faculté 7 ce sont les principes universels 
de toutes les sciences ( notiones communes ) , et 
d'autres qui nous représentent exclusivement les 
phénomènes et les qualités de l'âme : ce sont les 
notions de conscience auxquelles il donne le 

1 îlegul ad direct, ingénu : , § 79 et 80. 



APRÈS ARISTOTE. 271 

nom de notions intellectuelles ( notiones intel- 
lectuelles ) 1 ] mais , du reste , il énonce posi- 
tivement le principe que nous avons cité tout- 
à-l'heure et qu'on trouve si souvent répété dans 
les œuvres d'Aristote 5 que Tordre dans lequel 
les choses arrivent à notre connaissance n'est 
pas celui de leur existence : Dicimus igitur aliter 
spectandas esse res singulas in ordine ad cogni- 
tionem nos tram ? quàm si de iisdem loquamur 
prb ut reverà existunt 2 . 

Après Bacon et Descartes , on ne prononce 
plus le nom d'Aristote qu'avec des injures et 
des malédictions 5 ses œuvres sont condamnées 
à un éternel oubli 5 on plaint le passé qui les a 
connues , on admire ironiquement le triste cou- 
rage de quiconque les connaît encore , et bientôt 
les titres mêmes en sont ignorés. On abuse de la 
méthode d'expérience, de l'observation intérieure 
et de la pensée en général , comme on avait 

1 Regul. ad direct. ingenii, § 83. Dicimus res illas quœ 
respecta nostri intellectûs simplices dicuntur , esse vel purà 
intellectuelles , vel purè materiales , vel communes. 

3 ïb. , § 82. Cette différence est exprimée dans les œuvres 
d^ristote par ces deux mots : xaO'^uas et xarà cpuai'v , ou bien : 

jtarà yvcoaiy et y.y.rà lâyov. 



272 DE LA LOGIQUE 

abusé autrefois Ju syllogismes autrefois, en 
effet , les formes extérieures delà démonstra- 
tion et de renonciation ; en un mot, toutes les 
figures de la réflexion ont été mises à la place 
de la réflexion elle-même. Cest maintenant la 
pensée réfléchie, ou, pour parler un langage 
plus en harmonie avec nos habitudes, ce sont 
les faits de la conscience et tout c*i qui est en 
elle qu'on prend sans défiance pour ce qui est 
réellement ? pour la réalité objective et absolue. 
Mais il y a deux éléments à distinguer dans la 
pensée réfléchie. La représentation et l'objet re- 
présenté qui , alors même qu'il esi isolé , n'en 
existe pas moins dans la conscience et n'est tou- 
jours qu'un fait de la pensée réfléchie, ou sim- 
plement une pensée, comme on dit vulgairement. 
On conçoit facilement , après cela j que la re- 
présentation séparée de l'objet n'a aucun caractère 
de consistance ou de durée 5 c'est ce q u'on appelle 
un phénomène. D'un autre côté , l'objet séparé 
de la représentation est une pensée vague , in- 
saisissable , impossible à définir , dont le nom 
consacré est noumène. De là deux systèmes 
opposés, dont la naissance est due à l'usage de 
la méthode cartésienne - c'est f dune part, le 



APRÈS ARISTOTE. 275 

scepticisme sensuel que Hume a formulé avec 
la dernière rigueur } c'est , d'une autre part j le 
dogmatisme i intellectuel représenté sous deux 
points de vu le différents par Spinosa et Leibnitz. 
Ces deux o pinions exclusives se disputent avec 
acharnemer it l'empire du monde 5 jusqu'à ce 
qu'il arrive un homme dont la mission est de 
leur prouve \v que les phénomènes et les nou- 
mènes ne î ;ont que les deux éléments de la 
pensée réfléc :hie ou de la conscien ce humaine , 
dont l'un pe ut être appelé la forme et Fautre la 
matière ? qu'< m ne saurait les isoler l'un de l'autre 
et transport er Y objet connu en dehors de la 
pensée , poi ir en faire un objet existant , une 
réalité extéri eure 7 ou un être en soi 7 sans dé- 
truire comp lètement le fait même de la connais- 
sance, Nou s venons d'indiquer le but et le 
caractère es: sentiel de la méthode transcenden— 
taie. 



274 



DE LA LOGIQUE 



m. 

MÉTHODE CRITIQUE 

ou 

TR ANS CENDENT ALE .. 



On a d'abord le droit de nous demander si 
l'ouvrage de Kant, que nous allons comparer 
à YOrganum d'Aristote 5 si la Critique de la 
raison pure appartient réellement à la Logique. 
On pourrait en douter } on serait tenté d'y 
chercher plutôt un système complet de Philo- 
sophie ? quand on songe à l'importance et à la 
diversité des questions qui sont passées en revue 
dans ce monument célèbre. Nous laisserons à 



APRÈS APJSTOTE. 275 

l'auteur lui-même la tâche de résoudre cette dif- 
ficulté : « Par cette critique de la raison pure , 
» je me propose , dit-il , de substituer une autre 
» marche à celle qu'on a suivie jusqu'à présent 
» dans îa Métaphysique et de faire subir à cette 
» science une révolution complète , en suivant 
» l'exemple des physiciens et des géomètres. 
» Je n'ai donc voulu mettre au jour qu'un traité 
» de la méthode et non pas un système de la 
» science elle-même , dont j'ai seulement tracé 
» un plan général , pour donner une idée de 
» l'étendue et des parties qu'elle embrasse 1 . » 
Nous ne rapporterons pas une multitude d'au- 
tres passages qui établissent le même fait 5 nous 
ajouterons seulement , à celui que nous venons 
de citer ; qu'un système de Logique ne peut pas 
être isolé , qu'il est nécessairement accompagné 
d'un système de psychologie. Quel est, en effet ? 
le but de la Logique ? C'est de nous apprendre 
comment et dans quelles limites il faut nous 
servir de nos facultés intellectuelles. Mais , pour 
résoudre cette question ? il faut évidemment 
savoir quelles sont ces facultés ? quelle est leur 



Crit. de la raison pure, préf, de la deuxième édit. 



276 DE LA LOGIQUE 

valeur relative , dans quel ordre elles se dévelop- 
pent dans la conscience 3 de quelles sources 
émanent les idées qu'elles nous donnent } en un 
mot , il faut au moins une analyse sommaire 
de la pensée, dont nous trouvons d'ailleurs de 
fréquents exemples dans YOrganum et les ou- 
vrages de Descaries , qui traitent de la méthode. 
Aussi Kant est-il injuste y lorsqu'il regarde comme 
étranger à la science que nous venons de nom- 
mer tout ce qu'on a dit sur l'origine de nos 
connaissances , sur nos différents moyens de nous 
assurer de la vérité et les préjugés qui s'opposent 
à leur développement. Il lui est facile d'admettre, 
après cela , que la Logique n'a pas fait un pas 
depuis Aristote jusqu'à lui *. Mais son œuvre est 
en contradiction avec ses paroles } car, lui aussi , 
pour déterminer les limites dans lesquelles doit 
s'arrêter la raison spéculative , il est obligé d'en 
faire connaître la nature et de la distinguer avec 
précaution de nos autres moyens de connaître , 
qui sont , d'après lui , la sensibilité et l'enten- 
dement. Lui aussi 5 il traite la question de l'ori- 
gine de nos connaissances , lorsqu'il démontre 



1 Crit. delà raison pure, préf. de la deuxième édit, 



APRÈS ARISTOTK. 277 

qu'il y a des intuitions pures y des notions et 
des jugeincns à priori qui ne sont que les di- 
verses formes delà sensibilité et de l'entendement. 
Enfin , il s'occupe des obstacles qui s'opposent 
au légitime usage de notre intelligence 5 lorsqu'il 
nous signale les tendances naturelles, ou, comme 
il les appelle , les illusions transcendentales qui 
nous portent à étendre notre raison en dehors 
des limites de sa puissance. 

Envisagée sous ce point de vue, qu'il est im- 
possible de rétrécir impunément, la logique de 
Kant nous apparaît sur-le-champ comme la fille 
très-légitime de celles de Descartes et d'Aristote. 
Ces deux systèmes si différents , dont elle porte 
sur sa physionomie les traits les plus remar- 
quables , elle ne s'est pas contentée de les réunir 
dans un ordre déterminé , comme deux éléments 
distincts d'un même tout organique 5 mais elle 
les a identifiés dans toute l'étendue de l'expres- 
sion 5 elle les a comme absorbés l'un dans l'autre 7 
et de cette opération est sorti un nouveau sys- 
tème au moins aussi original et beaucoup plus 
profond que les deux précédents. 3N'est-ce pas, 
en effet, dans l'observation de conscience, dans 

18 



278 DE LA LOGIQUE 

la pensée elle-même que Fauteur de la Critique 
de la raison pure ; comme celui des Médita- 
tions 5 va chercher les premiers fondements de la 
certitude et de la vérité? N'est-ce pas là, par 
conséquent, qu'il est forcé d'établir le point de 
départ de la Logique ; considérée dans son uni- 
versalité , ou , comme nous l'avons déjà dit 1 , 
dans son application au système général de toutes 
les sciences F Mais il va beaucoup plus loin que 
son modèle 5 car Descartes , au premier phéno- 
mène qui se présente à son observation, recon- 
naît l'existence d'un moi ou d'une réalité pensante, 
et de là s'élance vers l'infini qui lui fait oublier la 
nature extérieure. Aux yeux de Kant, l'existence 
d'un être appelé moi ne repose que sur un para- 
logisme , et Dieu est un idéal dont la réalité ne 
peut être démontrée ni par Fcxpérience, ni par la 
spéculation. Une fois entré dans les profondeurs 
de la pensée , il y reste avec opiniâtreté } il y perd 
le souvenir de son existence } il s'anéantit , il se 
transforme en elle avec tout ce qui est. L'influence 
d'Aristote est plus évidente encore , s'il est pos- 



* Voyez Part, précédent intitulé : Méthode expérim. 



APRÈS ARISTOTE. $7% 

sible 5 elle est , en quelque sorte , visible à l'œil 
et sensible à l'oreille 5 car toutes les règles essen- 
tielles de VOrganwn , toutes les figures par 
lesquelles la réflexion se manifeste dans le lan- 
gage deviennent ici les formes ou les fonctions 
mêmes de la pensée ; formes constitutives de sa 
nature ; quelle applique à tous les matériaux qui 
lui sont donnés par les sens 5 fonctions qu'elle 
exerce nécessairement sur les éléments fournis 
par l'expérience, mais dont on ne peut pas faire 
des réalités objectives qui existent en dehors et 
indépendamment de la pensée. Nous allons es- 
sayer de démontrer que la plupart de ces formes 
sont empruntées à YOrgamnn , mais dans un 
but qui les ennoblit et les élève à la plus haute 
dignité. ïl nous sera facile de nous convaincre que 
l'œuvre du philosophe grec est comme un sym- 
bole du système transcendental. Chaque parole 
de ce symbole aura une signification profonde 5 
elle sera interprétée par la pensée, mais non vivi- 
fiée par l'esprit } car il ne faut pas oublier qu'il 
n'y a nulle réalité derrière ces abstractions. 

Et d'abord 5 le système tout entier de la logique 
deKantest conçu absolument sur le même plan que 



280 DE LA LOGIQUE 

la logique tTAristote. Comme celle-ci 5 il se di- 
vise en trois parties, dont la première, intitulée 
Analj tique des notions, a pour objet les formes 
les plus simples de la pensée , en un mot , les 
Catégories. La seconde est X Analytique des juge* 
ments^ dont le titre indique assez bien , au moins 
quant à présent , les matières quelle embrasse. La 
dernière est la Dialectique transcendentale , ainsi 
appelée parce qu'en nous faisant connaître les 
diverses formes de la raison spéculative , elle nous 
signale aussi les abus dans lesquels nous tombons 
à leur égard , l'extension illégitime qu'on est en- 
traîné à leur donner, par l'effet d'une illusion 
naturelle. Nous allons examiner successivement 
ces diverses parties dans les limites de la question 
que nous avons à résoudre 5 en même temps nous 
dirons pourquoi nous n'en reconnaissons pas da- 
vantage contre les propres paroles de fauteur K 

* On sait que la Critique de la raison pure se divise en 
deux grandes parties , dont Tune est la science des éléments 
{élément arlehre), etTautre la science de la méthode (metho- 
denlehré), La première comprend Y Esthétique transcen- 
dentale, qui traite des formes de la sensibilité, et la Logique 
transcendentale qui s'occupe des formes de la pensée. 



APRÈS ARISTOTE. 28i 

Dans le système particulier des Catégories 5 
tel qu'il est exposé dans la Critique de la raison 
pure , nous avons plusieurs choses à distinguer : 
1 ° les notions de temps et d'espace, qu'on appelle 
des intuitions pures, ou les formes de la sensibi- 
lité, et que ; malgré cela, nous admettons au 
nombre des Catégories ] 2° la classification de 
toutes ces notions, que l'auteur lui-même appelle 
de ce nom , et les divers titres sous lesquels il les 
a distribuées} 3° les termes particuliers, qui sont 
compris sous chacun de ces titres , ou les Catégo- 
ries elles-mêmes, prises isolément dans les diffé- 
rentes classes qu'elles composent. 

Sur les notions du temps et de l'espace , consi- 
dérées seulement sous le point de vue subjectif, 
Kant est au fond parfaitement d'accord avec Aris- 
tote. Le premier les appelle des quantités exten- 
sives (extenswe groessen) , et le second des quan- 
tités continues (novbv avvzylq), ce qui est absolu- 
ment la même chose. Tous deux reconnaissent 
quelles ne sont pas le résultat d'une synthèse arbi- 
traire ; mais que chacune des parties dont elles se 
composent a sa place déterminée relativement à 
toutes les autres \ c'est-à-dire qu'elles nous sont 



289 DE LA LOGIQUE 

données dans leur totalité infinie , et qu'elles 
forment par conséquent deux unités : « 11 n'y a 
qu'un seul temps et un seul espace i . » Peu im- 
porte après cela qu Aristote en fasse des Catégo- 
ries et Kant des intuitions pures ou des formes 
de la sensibilité : il est certain que ces deux élé- 
ments n'appartiennent pas plus à la faculté de 
sentir qu'ils ne ressemblent aux autres concep- 
tions étrangères à l'expérience. Il serait absurde de 
prétendre que le temps et l'espace agissent sur 
nous comme les objets extérieurs ou toute autre 
cause capable de nous émouvoir } en un mot, ils 
ne parlent qu'à notre intelligence : d'un autre 
côté, ils n'ont pas entièrement le même caractère 
que les Catégories proprement dites, car ils sont 
divisibles, quoique l'esprit les conçoive d'abord 
dans leur totalité et leur unité. Mais a-t-on le 
droit d'en conclure qu'ils ne dérivent pas de la 
même faculté ? Je ne le pense pas , et Kant lui- 
même avoue le contraire lorsqu'il prétend que le 
fait général, que cet acte primitif de la pensée , 

1 Catég. iTÀrist. , ch. 4. — Kant, Eslhct. transcend. , 
§3,4,5. — Log. transcendent. , p. 148, septième édit. 



APRÈS ARTSTOTE. 283 

dont les Catégories ne sont que des fonctions 
particulières , s'applique aussi au temps et à l'es- 
pace., sous le nom de synthèse de l'imagination i . 
Or y où sont les éléments qui doivent être 
l'objet de cette synthèse F Ils ne peuvent pas être 
puisés dans l'expérience, puisqu'ils doivent repré- 
senter un fait à priori ; * d'un autre côté , tout fait 
à priori , tout ce qui est étranger à l'expérience 
et à la faculté de sentir, nous sommes obligés de 
le rapporter exclusivement à la faculté de penser 
ou à l'entendement pur. Donc, ce qu'on appelle 
les formes de la sensibilité rentre dans la classe 
des notions et des Catégories. D'ailleurs , de l'a- 
veu même du philosophe allemand, les parties de 
l'espace et du temps ne sont que des limites, ou 
le résultat d'une pure négation 2 . Ainsi, malgré 
tous ses efforts pour apporter au monde une 
doctrine nouvelle , il n'est parvenu , sur ce pre- 
mier point, qu'à reproduire la doctrine d'Ans- 

' Crit. de la raison pure, § 16., p. 97-100, septième édit, 
2 Der îlaum ist wesentlich einig', das mannîgfallige in 
ihtn , mithia auch der allgemeine Begrijf von Rawneni 
ùberhaupt , beruht lediglich auf Einschrœnkuisgen (ib. , 
§ 2, p. 29). IL en est de même du icnips , § 4 , p. 55. 



284 DE LA LOGIQUE 

tote ? et même nous ne savons pas s'il s en 
éloigne beaucoup dans le sens objectif • car Fau- 
teur de YOrganum ne reconnaît nulle part une 
réalité correspondante aux deux modes de la 
pensée qui viennent de nous occuper. 

La classification des notions de l'entendement , 
auxquelles le nom de Catégorie est exclusivement 
réservé dans le système de Kant, se fonde, comme 
on sait, sur une classification préalable des juge- 
ments. Mais celle-ci , sur quel principe s'appuye- 
t— elle et qui en est Fauteur ? Kant ne répond 
nulle part à ces deux questions ? dont la solution 
est pour nous d'une haute importance. D'abord , 
Fauteur ce n ? est pas lui , quoique , par erreur ou 
par oubli, il n'en nomme pas une autre. Du pre- 
mier coup-d'œil il est facile de reconnaître , dans 
ce tableau des jugements , le système d'après 
lequel ont été énumérées et analysées les diverses 
espèces de proposition , dans le traité de l'Inter- 
prétation et dans les prolégomènes des Analy- 
tiques. 11 n'y a pas jusqu'aux noms qui ne soient 
restés les mêmes, à l'exception de quelques-uns > 
comme nous l'avons déjà démontré dans la pre- 
mière partie de cet ouvrage. Nous ferons seule- 



APRÈS ARISTOTE. 28K 

ment remarquer ici que cette identité est plus 
complète qu'on ne serait tenté de le croire après 
une comparaison superficielle. En effet ? tous les 
jugements reconnus par la Critique de la raison 
pure sont représentés dans YOrganum par des 
propositions de même nature *. Celles ci , à leur 
tour, supposent nécessairement les Catégories 
d'Aristote. Ainsi , sans les idées de quantité 5 de 
qualité et de relation ^ aucune espèce de proposi- 
tion ne saurait être conçue. La modalité n'est 
pas une notion simple } elle renferme le temps et 
l'espace , sans lesquels on ne comprend pas la 
distinction du contingent et du nécessaire} le 
sujet représente la substance 5 enfin, le verbe , 
avec ses trois formes fondamentales, exprime l'ac- 
tion y la passion et la situation. Kant est donc 
bien injuste en reprochant à Aristote de n'avoir 

* Cela ne supplique pas seulement aux jugements opposes, 
mais encore à ceux qui naissent de leur réunion. (Test ainsi 
qu'il y a une proposition indéfinie (\6yos àdpiaros) qui tient le 
milieu entre l'affirmation et la négation , une proposition 
apodictique , et enfin une proposition dialectique , qui n'est 
pas autre chose que l'expression d'un jugement disjonctif 
(voy. analyse de VOrganum analyt.). 



286 DE LA LOGIQUE 

pas de système, dans le moment même où il ac- 
cepte 5 avec une aveugle confiance , celui que le 
philosophe grec a si péniblement édifié par l'ob- 
servation de la parole et de la pensée *. 

Maintenant que nous connaissons le principe 
de leur classification ? il nous est facile de déter- 
miner la nature et l'origine historique des Caté- 
gories elles-mêmes. Chaque espèce de proposition 
reconnue par Àristote exprime par elle-même , 
indépendamment de la signification des mots 7 
une opération particulière de la faculté de penser 
ou de l'entendement. Ainsi , la proposition affir- 
mative est évidemment l'expression d'une syn- 
thèse par laquelle nous réunissons en général une 
représentation à une autre. Il en est de même de la 
proposition négative et de toutes celles que nous 
avons énumérées. Ce sont autant de figures dont 
nous sommes obligés de nous servir pour exprimer 
les résultats de la réflexion. Je les appellerais vo- 
lontiers les formes universelles et invariables de la 
parole, car elles ne changent pas avec les mots, 
qui en sont comme la matière ou les éléments 

1 Crit. de la raison pure, septième edit. , p» 79. 



APRÈS ARISTOTE. 287 

contingents. A ces formes purement sensibles 
correspondent des opérations intellectuelles, éga- 
lement inaltérables et nécessaires , qu'on peut 
étudier en elles-mêmes , indépendamment du 
sujet sur lequel elles s'exercent , avant de con- 
naître les matériaux qui leur sont fournis par 
l'expérience. Telles sont précisément les Catégo- 
ries de Kant , par lesquelles on a voulu représen- 
ter toutes les formes de la pensée humaine, 
toutes les fonctions de l'entendement qui se réu- 
nissent et se confondent dans un acte supérieur, 
dans le fait primordial de Taper cep t ion pure. Il 
n'y avait donc qu'un pas de la théorie contenue 
dans les premiers traités de YOrganum à cette 
doctrine des Catégories sur laquelle reposent 
et sont pour ainsi dire calquées toutes les parties 
de la philosophie transcendentale. Ainsi que nous 
l'avons déjà dit ; elle a été produite par la fusion 
de la méthode psychologique de Descartes avec 
les formes extérieures ou les figures logiques d'A- 
ristote 5 mais cette origine ne lui ôte rien de son 
élévation et de son indépendance. 

L'analyse des notions est immédiatement suivie 
de celle des jugements , qui ne renferme aucun 



28S DE LA LOGIQUE 

résultai nouveau, qui n'ajoute rien, pour le fond ? 
à la doctrine des Catégories dont elle n'est qu'un 
appendice ou un simple commentaire. Après 
avoir établi que nos prétendues connaissances 
à priori ne sont que les fonctions de l'entende- 
ment ou des actes émanés du moi lui-même, qui, 
dans le système de Kant, ne peut pas être distin- 
gué du fait général de la pensée , on devait nous 
apprendre commentles résultats de notre activité 
nous semblent imposés par une force étrangère 7 
par quel procédé, instinctif ou réfléchi , ces fonc- 
tions sont couvertiesen données, en notions ou en 
idées, et dans quelles limites, sous quelles con- 
ditions il est permis d'en faire usage. Tel est pré- 
cisément l'objet de cette partie, composée tout 
entière , comme l'auteur le dit lui-même , de 
règles négatives qui nous enseignent plutôt ce 
qu'il ne faut pas faire , ou les abus qu'il faut 
éviter pour ne pas tomber dans l'erreur , que les 
moyens à mettre en œuvre pour arriver à la 
vérité 4 . Elle n'a pas échappé plus que la précé- 

1 Voy. anal, des jugements, introd. , p. 127 et 159, 
éd. cit. 



APRÈS ARISTOTE. 289 

dénie à l'influence toute-puissante de XOrganum. 
Mais , malgré le titre dont elle est revêtue , ce 
n'est point dans les formes extérieures du juge- 
ment , telles qu'elles ont été comprises et classées 
par À ris to le } ce n'est point dans les diverses 
figures de la proposition que nous en trouverons 
la base et la véritable origine : un jugement 
transcendental ne ressemble pas à un jugement 
ordinaire ; il ne représente pas simplement le lien 
qui unit deux idées, mais la condition à laquelle 
un lien de cette nature devient légitime, mais la 
loi qui régit toutes nos connaissances , et quel- 
quefois un rapport invariable entre les jugements 
eux-mêmes. La théorie qu'elle renferme ne 
saurait donc être expliquée que par celle du 
syllogisme et les règles du raisonnement. Or , le 
syllogisme , dégagé des subtilités innombrables 
dont il était si long-temps hérissé ? considéré 
du point de vue le plus élevé et réduit à ses 
éléments indispensables , peut encore être en- 
visagé sous trois aspects : 1° par rapport au 
principe sur lequel il est fondé ? ou en vertu 
duquel il doit être admis comme un moyen 
légitime d'étendre nos connaissances }car, s'il n'est 



290 DE LA LOGIQUE 

pas justifié par une loi ou par une croyance 
fondamentale de la conscience, il faut le repousser 
comme un procédé arbitraire et impuissant : 
2° par rapport à l'acte même , à l'opération 
intellectuelle qui le constitue et en représente 
l'essence invariable 5 3° par rapport aux forme 
sous lesquelles il se manifeste , soit dans la cons- 
science, soit dans la parole : et par ces formes 
nous entendons ? non pas les figures qui n'exer- 
cent aucune influence sur la pensée , mais les 
diverses espèces de syllogisme. Nous écartons 
pour un instant ces dernières , qui font la base 
d'une autre théorie, et notre attention se por- 
tera seulement sur l'acte et le principe du rai- 
sonnement déductif. Malgré le cachet d'originalité 
qui leur est imprimé par le langage et les idées 
du criticisme , il ne faut pas faire de laborieux 
efforts pour retrouver ces deux éléments dans le 
schéme transcenclental et le principe suprême 
de nos jugements à priori 

1 C'est entre ces deux objets que se partage l'analyse des 
jugements , que Fauteur divise en deux sections : La pre- 
mière est intitulée le schématisme des notions de l'entendement 



APRÈS ARTSTOTE. 291 

D'abord le raisonnement , quand on l'examine 
du point de vue d'Aristote 5 quand on considère 
l'usage qu'on en fait généralement, ne représente 
pas , comme le jugement , un simple résultat 
ou une vérité acquise , mais l'acte même par 
lequel on y est conduit , l'opération ou l'effort 
qui nous aide à la trouver , si toutefois elle n'est 
pas perçue immédiatement par la raison ou par 
l'expérience. Ainsi que nous l'avons prouvé 
ailleurs 1 , cet acte consiste à identifier une vérité 
particulière avec une vérité générale , ou , ce qui 
est exactement la même chose, à nous représenter 
le général par le particulier, l'abstrait par le con- 
cret, à l'aide d'un résultat intermédiaire. Il est 
exprimé par le syllogisme ; et cependant il n'est 
ni dans la majeure , ni dans la mineure, ni dans 
la conclusion , ni même dans la somme de ces 
propositions, mais dans le lien qui les unit. Tel 

pur , et la deuxième, système de tous les principes de V en- 
tendement pur . Vient ensuite une troisième scetion qui n'est 
pas annoncée dans l'introduction, parce qu'elle est en quel- 
que sorte le résumé des deux précédentes et de l'ouvrage 
entier \ elle traite de la distinction des phénomènes et des 
nownènes. 

2 Voy. anal, de VOrganum, premières analyt. 



292 DE LA LOGIQUE 

est le fait essentiel qui constitue le raisonnement, 
et qui donne au syllogisme une forme invariable, 
dont les figures particulières ne sont que des 
modifications sans importance. Elevé à son plus 
haut degré de généralité , il n'est pas aulre chose 
que le schéme transcendent al. En effet, par ce 
nom bizarre , Kant n'a voulu désigner que cet 
acte de Inintelligence qui sert de lien ou de terme 
moyen entre le particulier et le général. Mais 
ici le général c'est la pensée elle même, repré- 
sentée par les Catégories ; le particulier c'est le 
résultat de l'expérience ou de la sensibilité 5 et 
enfin , le moyen par lequel nous réunissions des 
éléments si différents, ce n'est plus cet acte pres- 
que mécanique dont le syllogisme est l'expression, 
mais un procédé inhérent à la constitution la plus 
intime de l'âme humaine , et dont le secret ne 
sera jamais entièrement arraché à la nature *. 

Quant au principe de contradiction , qui fait 
la base du syllogisme , Aristote l'a formulé ? avec 

1 Dieser Schematismus unseres J^erstandes ist eine ver- 
borgene Kunst in den tiefan der menschlichen Seele deren 
wahre Handgrijfe voir der Natur schwerlich jemals abra- 
then, und sie unverdeckt vor Augen legen werden (p. 132, 
édit. cil). 



APRÈS ARISTOTE. 293 

une admirable précision ; dans le troisième livre 
de la Métaphysique l . Seulement il n'est pas là 
entièrement à sa place , car il ne peut rien ajou- 
ter à nos connaissances } il nest que le moyen 
de les développer et de nous préserver de Terreur. 
Cest en cette qualité ^ c'est comme principe su- 
prême j comme critérium absolu de l'analyse 
qu il a été reconnu aussi dans la Critique de la 
raison pure, mais sous une forme trop exclusive 
et bien inférieure , dans notre opinion , à celle 
que lui a donnée le philosophe ancien 2 . Ce que 
Kant a nommé le principe suprême de tous nos 
jugements synthétiques n'est pas une de ces lois 
de la raison ou de la conscience qu'on appelle des 
vérités premières } c'est une formule qui résume 
son système et exprime à merveille l'idée fonda- 
mentale de toute sa philosophie. Il peut être 

* Tb yàp ài/TO à//a ôir&pyzLV ts xat //^j vTZ&pyzv» àSuvarov tcô «utco 
xarà to àuro (Métaph. , liv. 3, ch. 3). 

2 A la formule d'Aristote Kant veut substituer celle-ci : 
L'attribut ne peut pas être en contradictiou avec le sujet. 
Keinem Dinge kommet ein Prœdicat zu welches ihm wider- 
spricht (p. 139 et 140). Mais il *st évident qu'elle suppose 
déjà la première , et qu'au lieu de gagner, elle perd en éten- 
due^ puisqu'elle ne peut s'appliquer qu'aux jugements. 

19 



294 DE LA LOGIQUE 

exprimé en ces termes : l'expérience est impos- 
sible sans l'unité synthétique de la pensée, dont 
les Catégories sont autant de fonctions néces- 
saires } ce qui revient à dire que les notions de 
l'entendement pur ne sont pas autre chose que 
les conditions de l'expérience. 

Les différents genres de raisonnements recon- 
nus par Aristote servent de base à la troisième et 
dernière partie du système de Kant, à celle qui 
est intitulée Dialectique transcendent aie. Nous 
nous rappelons qu ils sont au nombre de trois : 
le syllogistique ((juXXoyturmoç) , plus vulgairement 
appelé le catégorique } l'hypothétique (6 i\ i>r>o%z- 
asttç), et le disjonctif (piaipeais) 4 . A ces trois formes 
invariables de tous nos raisonnements, bien plus 
générales et plus réelles que les figures , corres- 
pondent autant de formes nécessaires de la pen- 
sée , autant de notions à priori , qui subsistent 
indépendamment des matériaux fournis par l'ex- 
périence , comme les figures indépendamment 
de la signification particulière des propositions 
et des mots. Mais ici la pensée et ses diverses 

* Voy. anal, de YOrgamim. — Arist. , prem. analyt.,. 
liv. 1, ch. 22 et 25. 



APRÈS ARISTOTE. 295 

formes , sans changer absolument de nature ? 
prenn ent d'autres noms et un autre caractère } 
elles jouent un rôle moins solide 5 mais aussi plus 
brillant que dans les parties précédentes. Ici , la 
pensée c'est la raison , et les notions de la raison 
sont les idées. Le but de la raison est d'élever 
toutes nos connaissances à leur plus haute unité } 
elle est aux résultats et aux règles de l'entende- 
ment ce que celles-ci sont à l'expérience. Une 
règle ou une condition étant donnée , elle les 
soumet en vertu d'un besoin tout-puissant 9 d'une 
nécessité inséparable de notre constitution intel- 
lectuelle à une condition supérieure , et celle-ci à 
une autre , jusqu'à ce qu'elle arrive à l'incondi- 
tionnel ou à l'absolu , qui n'est pas autre chose 
que l'unité suprême ou la totalité de toutes les 
conditions. 11 faut donc que nous ayons à priori, 
que la pensée puise en elle-même une notion de 
cette unité, et c est précisément ce qu'on appelle 
une idée de la raison pure. Les notions de ce 
genre ou les idées de la raison pure sont au 
nombre de trois ; ni plus ni moins, comme les 
diverses espèces de raisonnement que nous avons 
distinguées toui-à-l hcure : 1° l'unité absolue du 



296 DE LA LOGIQUE 

sujet, ou le moz, l'homme 'considéré comme un 
être pensant • 2° l'unité absolue des conditions 
relatives aux phénomènes qui représentent ici les 
objets , et dont l'ensemble constitue la nature ; 
3° la condition absolue des choses en général, ou 
Dieu *. Nous ne donnerons pas de plus grands 
détails sur ces résultats} nous ne ferons pas con- 
naître les sophismes naturels qui nous y con- 
duisent, parce que notre but n'est pas d'exposer 
le système de Kant , mais de rechercher ce qu'il a 
conservé de celui d'Àristote. Nous nous contente- 
rons de faire remarquer que les idées de la raison 
pure ne sont pas autre chose que les Catégories 
élevées à la plus haute puissance , mais seulement 
les Catégories de la relation 5 car les autres ne 
peuvent pas arriver à l'absolu , où disparaît toute 
différence de quantité et de qualité, où il n'y a 
pas d'autre mode d'existence que le nécessaire. 
Par conséquent ? elles n'ont pas même autant de 
valeur qu'à leur premier état ; lorsqu'elles s'ap- 
pliquent immédiatement aux données de l'expé- 
rience * 7 elles sont absolument vides de toute 

4 Direct, transcendent,, p. 274-287. 



APRÈS ARISTOTE. 297 

vérité objective. En un mot, l'homme, la nature et 
Dieu ne sont que la pensée humaine , qui , sem- 
blable à la grenouille de la fable , se travaille et se 
gonfle de vent pour se donner un air de supério- 
rité et de grandeur. 



DE LA LOGIQUE 



IV. 

LOGIQUE SPECULATIVE* 



La Logique de Kant , encore à peine connue 
parmi nous , est déjà presque oubliée en Alle- 
magne ? où , dans l'espace de quelques années , 
elle était parvenue à une sorte de domination 
absolue. Elle a fait un bien immense à ce pays 9 
en lui ouvrant, pour le consoler de Fimpuissance 
de la raison ? Fimmense carrière de l'expérience 
et de Faction. Elle a développé dans son sein la 
vie et le mouvement menacés detre étouffés par 
le génie de la spéculation qu'elle a blessé à mort 
avec ses propres armes. Quelques-uns vont même 
jusqu'à soutenir qu'elle a sauvé la liberté et la 
nationalité allemandes. Mais 3 malgré ses nom- 



APRÈS ARISTOTE. m 

breuses et solides qualités , malgré sa profondeur 
et sa perfection comme système , elle n'est cer- 
tainement pas , comme elle en a la prétention , 
le degré suprême de la science et la solution 
définitive de toutes les questions qu'elle a sou- 
levées. Il y a plus que cela : elle renferme dans 
ses doctrines les plus essentielles le principe de 
sa ruine et le germe d'une doctrine supérieure 
qui :1a dévore , qui l 1 absorbe aujourd'hui ? ainsi 
qu'elle-même avait absorbé autrefois les deux 
méthodes précédentes. En effet , si l'homme , 
la nature et Dieu ne sont que des productions 
de la raison 5 si 5 après que tout est anéanti 
dans la pensée , il reste encore quelque chose , 
c'est la pensée elle-même considérée ? non pas 
sans doute comme la représentation de ce qui 
est 7 ou de la réalité , mais seulement comme 
pensée. 11 n'y a donc plus deux choses à dis- 
tinguer } savoir : l'existence ou la réalité d'une 
part, et la pensée de l'autre 5 mais la pensée est 
la seule réalité , et réciproquement ? la réalité 
c'est la pensée. Or , s'il en est ainsi et si Ton 
prend la pensée dans sa totalité 7 dans son élé- 
ment le plus pur , à ce degré supérieur où elle 
prend le nom de raison , on pourra convertir 



300 DE LA LOGIQUE 

les deux propositions précédentes en celles-ci , 
qui ont exactement la même valeur : ce qui 
est rationnel est réel et ce qui est réel est 
rationnel. Was vërnùnflig ist^ ist wirklich, 
und was wirklich ist , ist vernunftig. — Par 
conséquent , toutes les formes de la réflexion ; 
soit intérieures ou extérieures, celles qui font 
la base du système de Kant ou de la logique 
d'Àristote , ne sont pas autre chose que les for- 
mes de la réalité et de l'existence. C'est préci- 
sément le développement ? je n^ose pas dire la 
démonstration de cette dernière proposition qui 
constitue la logique spéculative , ainsi n ommée , 
parce qu elle n'est pas pratique 5 elle î^est ni une 
mélhode ni un art comme les systèmes précé- 
dants } elle ne prétend pas nous apprendre ce 
que nous avons à faire pour comprendre et 
développer la vérité } mais comment la vérité, 
la réalité ou la pensée , en un mot , comment 
la Divinité existe , se développe et se comprend 
elle-même. La logique spéculative, comme on 
peut le voir dès à présent , est le couronnement 
et la justification de tous les autres systèmes de 
Jo^ijue } mais en m^me temps, et pour cela 
même , elle cesse d'appartenir exclusivement à 



APRÈS ARISTOTE. 301 

cette branche de la Philosophie $ elle se confond 
avec la science la plus élevée qu'on puisse con- 
cevoir, avec la Métaphysique ou l'Ontologie. 

La logique de Hégel comprend donc à la fois 
et celle de Kant et celle d'Aristote. C'est ce que 
nous apprenons de lui-même , lorsqu'il dit que 
la matière de la Logique ( das logische) peut être 
envisagée sous trois points de vue : 1 0 le point 
de vue abstrait ou de l'entendement ; qui a 
donné naissance à la logique vulgaire 5 2° le 
point de vue dialectique ou de la raison négative, 
de la raison séparée des objets , qui a donné nais- 
sance à la doctrine transcendentale 5 3° le point 
de vue spéculatif ou de la raison positive. Dans 
son opinion , ces trois points de vue ne peuvent 
pas donner naissance à trois parties distinctes de 
la Logique , encore moins à trois systèmes oppo- 
sés } mais ils représentent autant d'époques dif- 
férentes dans le développement de cette réalité 
logique ou de cette pensée réelle (das logisch- 
reele ) dont nous avons parlé tout-à-1' heure K 
Nous pourrions ajouter que cette identification 



1 Encyclopédie des sciences philosophiques, trois, édit. , 
p. 93, §79. 



H02 DE LA LOGIQUE 

de la Logique et de la Métaphysique n'est que 
l'œuvre d'Àristote , élevée à la troisième puis- 
sance : d'abord comme symbole , ensuite comme 
pensée ? et enfin comme réalité. 

Il nous est donc impossible 7 si nous voulons 
rester fidèles à notre sujet , si nous ne voulons 
pas entrer dans une sphère nouvelle et sans 
limites , de nous étendre beaucoup sur cette 
dernière transformation de la science dont Ai is- 
tote nous a légué le premier monument. Il fau- 
drait d'ailleurs ; pour l'exposer d'une manière 
intelligible ? pour en donner une analyse com- 
plète , embrasser , dans son ensemble , la philo- 
sophie de Hegel , ce qui est encore plus étranger 
à notre tâche et pourrait fournir la matière de 
plusieurs volumes. Il nous suffira d'indiquer ce 
que deviennent 1rs principales formules de l'Or- 
ganum dans le système de la logique spéculative.. 

Aux yeux de Hegel , cette branche de la Phi- 
losophie est la première et la plus importante 7 
parce qu'elle est la base de toutes les autres. 
Il la définit : la science de Vidée pure 7 de l'idée 
considérée dans l'élément le plus abstrait de la 
pensée , ou de la pensée elle-même dans la to- 



APRÈS ATUSTOTE. 303 

talité des modifications et des lois qu'elle se 
donne par sa propre puissance. Après Ta voir 
définie , il la divise en trois parties qu'il appelle : 
la doctrine, de îétre ? la doctrine de F essence et 
celle de la notion. 

Dans la première partie , nous assistons pour 
ainsi dire à la naissance de l'être. Nous le voyons 
d'abord rien^ puis devenir y puis exister. Une 
fois arrivé à l'existence, il passe par diverses 
transformations , toutes bien réelles y et qui ce- 
pendant ne sont pas autre chose que les Catégo- 
ries de Kant et d'Aristote. Les premières sont la 
qualité , la quantité et la mesure^ qui résulte de 
la combinaison des deux précédentes K 

Dans la seconde partie , nous trouvons toutes 
les autres Catégories , sans aucune exception , et 
même des Catégories nouvelles engendrées par 
la combinaison des anciennes : nous y voyons 
comment l'être essentiel se développe successi- 

1 En aîlem. das Maass. C'est une quantité déterminée , 
un quantum (autre distinction de Kant, auquel se rattache 
une existence ou une qualité. Voilà pourquoi Hegel la dé- 
finit, dans son langage barbare , un quantum qualitatif, das 
qualitative quantum (p. 120, §107, ouvr. cité). 



504 DE LA LOGIQUE 

vement sous les formes de la substance et de 
l'identité , du phénomène et de la réalité , de la 
possibilité et de la nécessité , de la causalité ? de 
la réciprocité y et . en un mot , de tout ce que 
nous appelons une notion simple et absolue. 
C'est principalement l'influence de Kant , ses 
classifications et son langage qu'on reconnaît dans 
ces deux premières parties. 

Dans la troisième , nous rencontrons exclusi- 
vement et dans Tordre même où elles nous sont 
parvenues pour la première fois , toutes les for- 
mes de la logique d'Àristote, la notion , le ju- 
gement et le syllogisme avec toutes ses figures , 
mais sur une échelle bien plus élevée, et revêtues 
d'une dignité que personne n'avait encore songé 
à leur accorder. Voici comment Hegel s'exprime 
à ce sujet : « Si les formes logiques n'étaient que 
» les enveloppes inanimées et impuissantes de 
» nos pensées , on pourrait se dispenser de les 
» connaître^ elles ne formeraient qu'une histoire 
» indifférente pour celui qui cherche la vérité. 
» Mais ce n'est pas ainsi qu'il faut les considérer i 
» elles sont , au contraire , Y esprit vivant de la 
» réalité , et rien dans la réalité ri est vrai 
$ que ce qui Pest par ces formes et dans ces 



APRÈS ARÎSTOTE. 303 

s> formes *. » Et en effet 7 d'abord la notion 
{ der fiegrjff ) , c'est ce qui est essentiellement 
libre } c'est la puissance qui existe par elle-même ; 
elle est seulement une abstraction , parce qu'elle 
n'est pas encore la pensée dans la totalité de ses 
manifestations ? parce qu'elle n'est pas l'idée } 
mais en elle-même ; elle est concrète et réelle 2 . 
Le jugement, c'est l'identité du général et du 
particulier • car l'atlribut n'est pas autre chose 
que le général} le sujet , c'est le particulier j et 
enfin la copule ? c'est leur identité. Un seul 
exemple suffira pour faire comprendre , relative- 
ment au but que je me propose 1 ce que devient 
Je syllogisme entre les mains de Hégel. Dans son 
opinion y la société humaine , représentée par 
l'Etat , n'est qu'un système de trois syllogismes 
dont chacun appartient à une figure différente. 

D'abord la personne humaine , qui représente 
le terme mineur, se soumet à la loi ou bien au gou- 
vernement, qui représente le terme majeur ; à 
cause de la nature spéciale de l'homme qui repré- 
sente le terme moyen. Telle est la première figure. 



« Ouvr. cit. , p. 161 et 162. 
2 Ibid., p. 164, § 164. 



506 DE LA LOGIQUE 

Ensuite , par la volonté individuelle de chaque 
personne, de chaque citoyen, la nature spéciale 
de Thomme , ses besoins physiques et moraux 
trouvent leur satisfaction dans Tordre social , ou 
marchent d'accord avec le gouvernement et la 
loi } ils se réunissent comme les deux termes 
d'une conclusion. Telle est la seconde figure. 

Enfin , la société ? la loi ou le gouvernement 
deviennent à leur tour le moyen par lequel l'in- 
dividu peut conserver sa nature morale et sociale, 
ou la nature humaine se réaliser, se conserver 
dans l'individu 4 . 

On explique de la même façon le système du 
monde, le mouvement et l'organisme } en un mot, 
tout se fait, se maintient, se développe par juge- 
ment et par syllogisme, après avoir été renfermé 
d'abord dans la notion } ou , pour me servir du 
'langage énergique et tranchant de l'auteur, tout 
« est une notion^ tout est un jugement , tout est 
un syllogisme 2 . Quand la pensée a traversé toutes 
ces formes ? autrefois stériles et glacées , mainte- 

1 Ouv. cit. § 190, p. 194. 

2 Ailes ist Begriff(jp. 175). Aile dirige sind ein Urtheil 
(p. 16S, § 167.) Ailes ist ein Schluss (p. 178). 



APRÈS ARISTOTE. 307 

nant si animées et si fécondes 5 quand elle est ar- 
rivée par ses propres efforts et sa puissance infi- 
nie à son dernier terme de développement, alors 
elle prend le même nom que dans le système de 
Kant : elle est Vidée, Mais loin d'être une abstrac- 
tion vide, entièrement séparée des choses} loin 
d'être le contraire de la réalité, Y Idée ^ aux yeux 
de Hégel, est la réalité par excellence et la seule 
réalité 5 elle est la vérité absolue qui a conscience 
d'elle-même^ le vrai en soi et pour soi 5 elle est 
l'identité du sujet et de l'objet ; de l'idéal et du 
réel , du fini et de l'infini , de l'esprit et de la 
matière, du contingent et du nécessaire, et de 
tout ce que l'entendement ou la logique ordi- 
naire nous représente comme opposé ou contradic- 
toire. Elle est l'éternelle création:, elle se développe 
éternellement selon les règles de la Logique 1 3 elle 
est l'esprit et la vie éternels. 11 n'y a qu'une idée, 
c'est Dieu 2 . En voilà assez et peut-être trop pour 
justifier ce que nous avons dit plus haut du ca- 
ractère général de la Logique spéculative et de 

1 C'est ce que Hegel veut dire par cette expression qui se 
présente si fréquemment dans ses œuvres {dialectischer 
process). 

2 Voy. Encyclop, des sciences philos. , p. 203 et seq. 



308 DE LA£LOGIQUE 

l'influence qu'ont exercée sur elle les trois sys- 
tèmes précédents. Maintenant 3 il est temps que 
nous fassions connaître en peu de mots les consé- 
quences à la fois spéculatives et pratiques , le ré- 
sultat dernier auquel nous ont conduit et l'ana- 
lyse du système d'Aristote et l'étude historique 
des diverses transformations qu'il a subies de- 
puis le temps où il a paru dans le monde jusqu'à 
nos jours. 



don clus ion 



Les quatre grands systèmes qui viennent de 
passer sous nos yeux , dans leur ordre de suc- 
cession chronologique ; peuvent être considérés 
à la fois ? et comme autant d'éléments et comme 
autant de transformations nécessaires d'une seule 
et même science : tel est , en trois mots , notre 
propre système. 

Et d'abord , comme transformations, ils nous 
présentent une gradation admirable } ils nous 
montrent comment l'humanité s'élève lentement 
de la sensation à l'action , de l'action à la ré- 
flexion ou à la pensée , et de là seulement à 
l'essence des choses. La sensation est représentée 

20 



340 CONCLUSION. 

par le système d'Aristote , qui exprime par des 
figures , par des symboles presque matériels , 
les conditions auxquelles nous arrivons à la 
vérité. L'action est représentée par Descartes qui 
résume tous les moyens d'atteindre à la vérité dans 
l'observation , c'est-à-dire ? dans l'usage même 
de notre activité intellectuelle. Kant , réduisant à 
de simples formes de l'intelligence ce que l'on 
prenait avant lui pour la vérité elle-même dans 
son caractère le plus pur et le plus élevé , est 
la personnification du moment de la réflexion ou 
de la pensée. Enfin , Hégel a transformé la pensée 
elle-même en réalité. 

De plus , chacune de ces quatre transforma- 
tions est parfaitement en harmonie avec le ca- 
ractère national du philosophe qui en est l'auteur. 
Celui qui nous a fait présent de la méthode 
syllogistique appartenait au peuple grec , essen- 
tiellement artiste , dévoué par instinct à la cul- 
ture des formes , admirateur passionné de la 
beauté extérieure. La méthode d'observation que 
nous avons tout-à-l'heure identifiée avec l'action , 
mais qui représente aussi l'esprit de conquête et 
d'indépendance , qui le représentait surtout à 
l'époque où elle vint détrôner le syllogisme } la 



CONCLUSION. 5J1 

méthode expérimentale , considérée sous un point 
de vue philosophique ? a été introduite dans le 
monde par un Français. À l'Allemagne 5 qui se 
nourrit d'abstractions et dont la vie est tout in- 
tellectuelle . appartenait la gloire d'avoir produit 
en même temps la méthode transcendentale et 
la logique spéculative. Nous pourrions ajouter 
que YOrganum de Bacon ne représente pas mal 
le génie industriel de l'Angleterre. 

Enfin j ces diverses transformations se sont 
identifiées dans la dernière , ou ? pour rendre 
mes expressions aussi générales que ma pensée , 
les plus récentes ont absorbé les plus anciennes , 
les ont confondues entre elles et sont nées de 
cette confusion avec un caractère aussi général 
que la première. Ainsi , la logique de Descaries 
est obligée de conserver celle d'Aristote, si elle 
ne veut pas que ses résultats soient perdus , que 
ses plus belles et ses plus riches découvertes , que 
les lois générales demeurent sans application. De 
l'identification complète de ces deux systèmes est 
née, comme nous savons ; la logique transcen- 
dentale. Enfin , tous sont absorbés et vont se 
perdre dans la réalité logique de Hégel. 

Les résultats purement théoriques ne sont que 



312 CONCLUSION. 

le résumé des faits que nous avons exposés ; ils 
n'ont donc pas besoin d'autre démonstration. 
Mais il ne faudrait pas en conclure que le dernier 
système est le seul vrai , le seul complet et qu' il 
doit faire oublier les trois autres. Nous pensons, 
au contraire , que tous doivent être conservés 
comme autant d'éléments indispensables d'une 
seule et même science : tel est notre résultat pra- 
tique ? également fondé sur 1 histoire ^ qui est à 
mon avis la meilleure et la plus infaillible de toutes 
les critiques. Quelques mots suffiront pour l'ex- 
pliquer et le justifier. 

Quand l'homme fut parvenu à un degré assez 
élevé de réflexion et de lumière, après plusieurs 
tentatives énergiques pour résoudre des problèmes 
qui l'intéresseront éternellement , voyant qu il 
n'était encore arrivé qu'à de faibles découvertes , 
la question suivante s'est naturellement présentée 
à son esprit et ne pouvait pas ne pas se présenter: 
avant de chercher la vérité, ne faut-il pas savoir 
sous quelles formes elle peut se montrer à nous , 
à quelles conditions ou peut la trouver ? Dès lors 
a paru sur l'horizon du monde intellectuel une 
science inconnue jusqu'alors , qui porte aujour- 
d'hui le nom de Logique. La pensée fut donc 



CONCLUSION. 313 

obligée de se détacher progressivement des objets 
pour se donner en spectacle à elle-même. C'est 
un immense progrès de la réflexion , qui au fond 
n'est pas autre chose que la Philosophie. 

La Logique n'est pas complète, elle ne satisfait 
pas au noble besoin qui lui a donné naissance, 
tant qu'elle n'a pas répondu à ces qualre ques- 
tions : 1° Quelles sont les formes extérieures de 
la vérité, les formes sous lesquelles on peut la 
reconnaître dans la parole? 2° Quels sont les 
actes de la pensée qui nous en donnent la posses- 
sion intérieure ? 3° Ce que nous prenons pour 
elle, ce que nous regardons comme la vérité ob- 
jective en elle-même est-il autre chose que les 
actes mêmes ou les fonctions nécessaires de la 
pensée? 4° La pensée est -elle donc si différente 
de la vérité ou de la réalité \ Fune peut-elle être sé- 
parée de l'autre? L'une et l'autre ne sont-elles 
pas la même chose? Chacun des systèmes que 
nous avons exposés répond catégoriquement et 
en toute vérité à l'une de ces questions, mais il n'est 
pas en sa puissance de résoudre les trois autres. Par 
conséquent , la vraie Logique, une logique com- 
plète et impartiale, doit les embrasser tous intégra- 



314. CONCLUSION. 

lement, en rejetant seulement ce qu'elles ont 
de négatif et d'exclusif et en les laissant dans 
Tordre même selon lequel ils ont paru successive- 
ment sur la scène de l'histoire. Telle doit être la lo- 
giquedenos jours. A nous, enfantsdu dix-neuvième 
siècle, à recueillir avec reconnaissance l'héritage de 
nos pères, sans les imiter dans leurs d issentions, sans 
renouveler leurs combats et leurs haines} ne leur 
en voulons pas même pour cela , car, ayant tra- 
versé moins de siècles, leur horizon philosophique 
ne pouvait pas être aussi étendu que le nôtre. 
C'est aussi à la France qu'il appartient d'accom- 
plir cette œuvre de générosité et de vérité , sans 
soumettre sa noble intelligence au joug de l'é- 
tranger , si l'étranger se présente avec des vues 
de domination et d'exclusion , avec des préten- 
tions aussi ridicules , par exemple, que celles de 
Hégel, avec un mépris aussi injuste que celui 
qu'il affecte pour toutes les autres méthodes. Ne 
soyons ni Grecs , ni Allemands , ni Ecossais ; ne 
soyons ni spéculatifs, ni transcendentalistes , ni 
empiristes 5 encore moins faut-il retourner à la 
vieille syllogistique } mais que tous ces éléments 
soient fondus dans un seul tout : ils ont besoin 



CONCLUSION. 315 

les uns des autres, et ne peuvent soutenir l'épreuve 
de l'histoire , la meilleure de toutes les critiques , 
qu'en se prêtant un mutuel appui. 

Par conséquent , la logique d'Aristote doit être 
conservée, et conservée tout entière dans la lo- 
gique de l'avenir. Outre qu'il a créé la langue de 
cette science et de la philosophie considérée dans 
sa totalité } outre que nous ne pouvons pas ex- 
primer une seule idée relative à cette sphère sans 
nous servir de sa terminologie , les formes qu'il 
a décrites avec tant de précision sont encore un 
moyen d'analyser la pensée elle-même. Les règles 
de sa dialectique sont remplies de finesse, et en 
nous montrant à découvert les subtilités que l'a— 
mour-propre met à la place de la vérité, elles nous 
apprennent à les éviter. Mais 7 pour cela , il n'est 
pas nécessaire de faire reparaître ces formes dans 
le langage et de ressusciter ces habitudes pédan- 
tesques dont la science est si heureusement déli- 
vrée. Il faut les étudier comme phénomènes phi- 
losophiques ; comme objets de la pensée, et les 
repousser à jamais comme formes littéraires. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES. 



FACM 

Préface v 

Analyse de l'Organum d'Amstote. — Idée 

générale de cet ouvrage 17 

Des Catégories 24 

De F Interprétation 44 

Des Analytiques 56 

Premières Analytiques. . . 66 

Deuxièmes Analytiques 100 

Des Topiques » 131 

Des Arguments Sophistiques 174 



De i.a Logique apkès Aristote. — Introduction. 191 

I. Méthode Syllogistique , Epicure, les Stoï- 
ciens , les Philosophes scholastiques. . . . 201 

II. Méthode expérimentale, Bacon et Des- 



cartes 250 

III. Méthode critique ou transcendentale , 
Kant 274 

IV. Méthode spéculative , Hégel 298 

Conclusion 309 



fin de la table. 



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